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Monstres des abysses

Monstres des abysses. Jules Verne utilise les discours savants et les découvertes de son temps pour créer un effet de scientificité au service de l’intrigue romanesque. Entretien avec Aude Campmas, doctorante en sémiologie du texte et de l’image à l’Université de Paris VII.

Réalisé par Jean-Luc Terradillos, dessin de Xavier Mussat pour L’Actualité ;

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    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 70 ■
    jules verne
    Monstres des abysses Jules Verne utilise les discours savants et les découvertes de son temps pour créer un effet de scientificité au service de l’intrigue romanesque Entretien Jean-Luc Terradillos Dessin Xavier Mussat Qu’est-ce que l’effet de scientificité ?
    ude Campmas étudie les influences de l’histoire naturelle sur la littérature dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les livres de Jules Verne occupent une place centrale dans sa thèse de sémiologie du texte et de l’image, «Des discours naturalistes : influences et détournements» (dir. Brigitte Ouvry-Vial), qu’elle doit soutenir prochainement à l’Université de Paris VII.
    A
    Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la science peut apparaître comme le garant d’une observation objective du monde : ce qu’elle observe est «vrai». D’après Jules Verne «voir [le monde] avec des yeux de savants» c’est le voir tel qu’il est. L’effet de scientificité est fondé sur des écrits qui prennent les allures des discours savants (en utilisant des noms scientifiques, en se référant à des théories, à des savants…). Il se peut que les textes ainsi créés soit complètement farfelus voire inexacts mais l’objectif est que le lecteur les accepte comme «vrais» à cause de leurs formes savantes. Bien sûr le lecteur n’est pas réellement dupe et la croyance ne dure que le temps de la lecture. De quelle controverse scientifique parlez-vous ?
    L’Actualité. – Vingt Mille Lieues sous les mers est-il un livre d’histoire naturelle ? Aude Campmas. –
    Vingt Mille Lieues sous les mers n’est pas un ouvrage d’histoire naturelle ni même de vulgarisation. Cependant, il est vrai que l’éditeur Hetzel désirait que les romans destinés à la jeunesse aient des vertus pédagogiques. L’idée était d’intéresser les jeunes lecteurs à des sujets tels que les grandes découvertes, la zoologie, la botanique, les sciences, etc. Chez Jules Verne, l’utilisation de données savantes a donc au moins deux objectifs : faire découvrir un sujet, éveiller la curiosité du lecteur à son propos, et servir l’intrigue romanesque en créant un effet de scientificité.
    La principale controverse exploitée par Jules Verne dans Vingt Mille Lieues sous les mers est relative à l’existence de céphalopodes géants. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le Kraken légendaire refait surface sous la forme d’un céphalopode gigantesque. Les témoignages affluent, les Académies des sciences débattent, des becs retrouvés dans les estomacs de cachalots circulent, la mythologie renchérit et les scientifiques s’y perdent. Qu’en est-il du mollusque aperçu mais jamais attrapé dans son entier ? Existe-til vraiment ? Est-il possible ? Au milieu du XIXe siècle, alors qu’on commençait à peine à étudier les grands fonds marins, seuls quelques éléments, directs ou indirects, comme des fragments corrompus, mutilés, de l’animal, des cicatrices de morsures sur des cachalots ou des témoignages plus ou moins crédibles permettaient de soupçonner ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 70 ■ 27
    En septembre 2005, deux scientifiques japonais ont publié dans la revue britannique Proceeding B of the Royal Society les premières photographies d’un calmar géant (environ 8 m) à 900 m de profondeur, dans le Pacifique Nord.
    l’existence de l’animal. Cela était insuffisant pour l’esprit empirique de certains naturalistes. E n 1861, un évènement relança la controverse. L’aventure, fort célèbre à l’époque, eut lieu à quarante lieues au nord-est de Ténériffe, le 30 novembre 1861. L’aviso à vapeur de la marine française l’Alecton rencontra un céphalopode géant. L’équipage essaye d’abattre la bête, mais ni les balles ni les harpons n’avaient de prise dans le corps flasque de l’animal. Essayant de le remonter grâce à un nœud coulant, le corps se rompit et les hommes du bord ne purent en remonter que la partie inférieure, l’autre disparaissant dans les flots. L’aviso s’empressa alors de rejoindre Ténériffe. Le capitaine Bouyer y rencontra le consul de France Sabin Berthelot qui put examiner la partie du mollusque récupérée par l’équipage. Ils rédigèrent deux rapports qui furent envoyés à l’Académie des sciences. Le 30 décembre 1861 eut lieu au sein de l’institution une lecture des ces rapports suivie d’un débat. L’existence du géant y fut admise ce qui n’empêcha pas certains de continuer à douter. Le grand public fut rapidement averti de l’épisode. Le premier récit le rapportant fut l’article paru dans L’Illustration du 1er mars 1862. Face au dessin de l’enseigne de vaisseau M. E. Rodolphe, figurait le «témoignage» du commandant Bouyer. Par la suite,
    l’aventure sera relatée dans de nombreux ouvrages de vulgarisation, certains auteurs remettant encore en cause sa véracité. A la publication de Vingt Mille Lieues sous les mers en 1869, on n’avait toujours pas capturé de spécimen complet de calmar géant. Le doute subsistait quant à leur existence. Invente-t-il des monstres marins ?
    Oui et non. Oui, d’un point de vue «réaliste». On n’a jamais vu un banc de calmars géants attaquer un navire ni même de crustacés titanesques. Non, du point de vue de l’apparence des monstres. S’appuyant sur une vision fixiste du monde animal, le romancier façonne des animaux (calmars, araignées de mer) descendant des colosses antédiluviens. Il n’y a aucune nouveauté morphologique chez ces êtres, seules les proportions démesurées et la manière de les décrire les rendent effroyables. Nulle chimère chez Jules Verne qui veut que ses monstres soient crédibles, possibles. En effet, ils apparaissent d’autant plus effrayants qu’ils sont envisageables par le lecteur. Enfin, non s e u l e m e n t les calmars géants existent mais qui feuillette un ouvrage illustré d’ichtyologie abyssale voit la réalité dépasser la fiction, des monstres inimaginables, terrifiants peuplent les fonds obscurs des eaux – ce que Jules Verne ignorait. ■
    Politique de Jules Verne Dominique Breillat est doyen honoraire de la faculté de droit de l’Université de Poitiers. Passionné par la géographie, le droit international, le droit constitutionnel et la science politique, il se sert de Jules Verne pour initier ses étudiants à ces disciplines. «Il y a une dimension politique chez Jules Verne que j’ai découverte sur le tard, dit-il, notamment dans les romans publiés chez 10-18. Ces ouvrages portent sur des révoltes de peuples opprimés, celles des Canadiens en 1837-1838 dans Famille sans nom, des Hongrois dans Mathias Sandorf, des Grecs dans L’Archipel en feu… et si le capitaine Nemo a dû disparaître c’est parce qu’il a participé à la révolte des Cipayes (1857). Jules Verne soutient le droit des peuples à disposer d’euxmêmes.» Il épouse les idées de son temps : fascination pour les Américains, vision négative des Allemands (Les Cinq Cents Millions de la Bégum), ambiguïté vis-à-vis des Britanniques, supériorité des Blancs sur les Noirs mais discours anti-esclavagiste (Nord contre Sud) – avec cette conviction que les 28
    CINQ HEURES AVEC JULES VERNE Pour le centenaire de Jules Verne (18281905), l’Espace Mendès France propose à Poitiers deux expositions et une série de conférences. «Cinq heures avec Jules Verne», le mercredi 16 novembre de 17h à 22h : L’imaginaire de Jules Verne par Daniel Compère, Les monstres marins : le calmar géant et les abysses par Aude Campmas, Les phares dans l’œuvre de Jules Verne par Vincent Guigueno, Les ballons chez Jules Verne : des mondes possibles aux mondes imaginaires par Marie Thébaud-Sorger, Le monde souterrain et la mine par MarieChristine Bailly-Maître, L’Ile mystérieuse, roman chimique par Catherine Breillat, La configuration de l’espace en uchronie : Amiens en l’an 2000 par Simona Gîrleanu, Jules Verne, auteur politique par Dominique Breillat, Jules Verne et le fantastique : une perspective critique par Denis Mellier, synthèse par Daniel Compère. Trois autres conférences : Jules Verne et l’innovation par Michel Clamen le 8 novembre (20h30), La science pour tous au XIXe siècle par Annie Lagarde le 26 novembre (20h30), Nouveau «voyage au centre de la Terre» par Michel Colchen le 29 novembre (20h30).
    empires coloniaux apportaient la civilisation. En matière de droit international, Dominique Breillat souligne les questions du droit de la mer évoquées dans L’Ile à hélice, l’affaire du Beagle dans Le Phare du bout du monde qui opposait l’Argentine et le Chili (qui ne sera finalement «calmée» qu’en 1977 et 1979 après la sentence arbitrale de la reine d’Angleterre puis l’intervention de Jean-Paul II). Il note aussi que «le patriotisme français est souvent caricatural, en particulier dans Face au drapeau, où celui qui s’apprêtait à trahir abandonne son funeste projet dès qu’il voit le drapeau tricolore».
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 70 ■


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