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Edgar Morin préside depuis 1994 les Rencontres CNRS Sciences et Citoyens tenues au Futuroscope. Le 23 octobre 2005, à l’issue de ces journées de dialogue entre chercheurs et jeunes, il a donné une conférence dont nous publions un extrait
Edgar Morin
L’incertitude fondamentale
D
epuis 1994, L’Actualité Poitou-Charentes a publié plusieurs conférences d’Edgar Morin données aux Rencontres CNRS et à l’Espace Mendès France. Parmi les plus récentes interventions, citons «La complexité, un défi à la connaissance» (n° 68, avril 2005), «Dépasser la notion de développement» (n° 63, janvier 2004), «Le consensus et le conflit» (n° 59, janvier 2003). Les rencontres avec Edgar Morin ont toujours eu des effets stimulants et productifs pour l’action entreprise à l’Espace Mendès France et dans L’Actualité. Dans sa conférence du 23 octobre 2005 sur «l’aventure de la science», il traitait de thèmes déjà évoqués dans nos colonnes : l’autonomisation de la science par rapport à la religion, à la philosophie et à la politique grâce à ses «quatre pattes» : l’observation, la rationalité, la vérification et l’intuition ; les grands principes de la science ; les problèmes éthiques et la technoscience ; la complexité ; l’apport des sciences de la Terre et de l’écologie… Nous publions de larges extraits de la dernière partie consacrée à la réforme épistémologique, où il affirme que «la science doit se connaître elle-même». En citant ce que Jean-Jacques Rousseau disait de son élève (Emile ou De l’éducation) – «Je veux lui apprendre à vivre» –, Edgar Morin souligne les carences fondamentales de notre enseignement : «Chacun apprend à vivre par lui-même mais je pense que le didactisme doit favoriser l’autodidactisme, c’està-dire que l’on doit éveiller la capacité d’apprendre, la curiosité, l’élan, car la passion de connaître ne peut pas être inoculée dans les esprits.»
QU’EST-CE QUE LA CONNAISSANCE ?
On fournit des connaissances, sans jamais dire ce qu’est la connaissance. La connaissance est un secteur spécialisé réservé à l’épistémologie, c’est-à-dire à un petit groupe de philosophes. Or connaître les risques d’erreurs et d’illusions est une nécessité fondamentale. […] Le problème de l’erreur et de l’illusion se pose à chacun de nous, dans sa vie personnelle, politique et sociale. Mais rien n’est indiqué. Il faudrait que puissent se développer un peu partout des Instituts de culture fondamentale qui s’adressent à tous les âges, avec ces problématiques : Qu’est-ce que la connaissance ? Qu’est-ce qu’une connaissance pertinente ? Qu’est-ce que la scientificité ? Qu’est-ce que la rationalité ? C’est d’autant plus important que nous sommes ici dans une réunion qui aurait dû continuer à s’appeler «Sciences et Citoyens» et qui, malheureusement, s’appelle Sciences et Jeunes» c’est-àdire qui a volatilisé le mot citoyen alors que la science a de plus en plus besoin d’être citoyenne. On est rationnel, mais jamais on n’est entré dans la complexité de ce que signifie ce terme. Jamais on ne s’est interrogé sur le fait que la rationalité peut se dégrader en rationalisation c’est-à-dire en une logique abstraite qui ne tient pas compte des données concrètes.
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Qu’est-ce que la complexité ? Ce n’est pas qu’un mot, c’est un défi. Mais comment la traiter ? Cela, on ne l’enseigne nulle part. Quels en sont les instruments, les outils ? On sait bien séparer les choses, on ne sait pas les relier. Notre identité première, c’est quoi ? Où enseigne-ton ce que signifie être humain ? C’est un enseignement désintégré, séparé par les disciplines, en miettes. [...] Notre partie animale se trouve dans les départements scientifiques, la partie culturelle et psychique dans les départements des sciences humaines et sociales alors que, malgré tout, notre esprit est inséparable du cerveau qui est un organe biologique et qui a évolué au cours de l’histoire de la vie. Nous savons aussi que notre corps est constitué d’atomes et de particules qui sont apparus dans les premiers temps de l’univers. Nous sommes donc les produits singuliers d’une histoire cosmique. Nous faisons partie de la nature et, en même temps, n o u s en sommes détachés. C’est un problème épistémique. L’homme fait-il partie de la nature ? Oui et non. Il faut savoir éviter ce type de question qui nous oblige à une réponse binaire. Nous sommes de la nature et en même temps au-delà puisque nous avons une culture, un esprit, une conscience. C’est la façon de penser qu’il faut changer et, vous savez, c’est la chose la plus difficile à faire. On n’enseigne nulle part ce qu’est l’époque planétaire qui a commencé avec la conquête des Amériques et la navigation autour du globe, qui s’est poursuivie avec la colonisation, l’esclavage et aujourd’hui avec la décolonisation, la mondialisation. Alors que tout dépend de l’organisation de la planète, on ne nous enseigne pas cette condition planétaire qu’est la nôtre. On ne nous enseigne pas la compréhension humaine qui est une nécessité si on veut faire avancer un peu les relations humaines qui sont souvent et malheureusement abjectes, non seulement avec des gens de culture, de nationalité ou de religion différentes mais aussi au sein d’une même famille, d’un même travail. Bien entendu enseigner la compréhension humaine, cela nécessite de la psychologie, de la connaissance de soi, des connaissances culturelles et de toute une série de disciplines, mais c’est cela qu’il faut absolument changer. Dans cet institut, on enseignerait la compréhension et l’affrontement des incertitudes. On enseigne des certitudes, mais jamais l’incertitude fondamentale. […] L’incertitude du destin de chacun dès sa naissance. […] Il faut enseigner l’affrontement des incertitudes. Autrement dit, voici toute une série d’enseignements de caractères vitaux et nécessaires qui n’existent absolument pas dans notre système d’enseignement. J’ai commencé à essayer d’installer ces enseignements dans une uni-
versité qui se crée au Mexique et dans un institut qui se crée en Espagne. J’aimerais bien que cela se fasse en France, mais c’est le pays qui résiste le plus à ce genre de propositions et de concept. […] L’incer titude fait partie du destin de l’humanité. L’aventure de la science fait partie de l’aventure de l’humanité qui est une aventure inconnue. On a cru longtemps connaître ce qu’était l’aventure de l’humanité, qu’elle allait vers le progrès, vers la raison, vers le mieux, et nous savons que ce n’est absolument pas certain. On ne peut pas être de ceux qui ne relèvent que les bons côtés de la science et e n éliminent les mauvais, c’est-à-dire s e s conséquences t r è s dangereuses p o u r l’humanité. Une vision que j’appelle complexe cons i s t e à voir les asp e c t s antagonistes, contradictoires d’une même réalité et à essayer d’agir dans le sens de ce qui est le plus positif. L e s défis multiples qu’il nous faut relever sont des défis qui nous concernent tous, qui touchent à notre vie humaine et au destin de la planète, c’est-à-dire au destin de l’humanité. Si vous voulez être chercheur […] il faut savoir que ce métier n’est pas simplement quelque chose de spécialisé qui s’intègre dans un ensemble statique, une entreprise ou le CNRS. Je pense qu’il y a une façon close et myope de faire de la science, sans se préoccuper des conséquences, sans se préoccuper de la société ni de l’être humain. Depuis Descartes, tous les grands scientifiques ont eu en pensée ce problème de destin de l’humanité, destin auquel la science participe de plus en plus activement et auquel elle devrait participer de plus en plus lucidement. Ainsi, la mission de la science est encore plus grandiose qu’on ne pouvait le penser au XVII e siècle. D e s c a r t e s disait que la science pourrait aider l’homme à devenir «comme maître et possesseur de la nature». Cette idée de posséder la nature est erronée. Plus nous voulons la posséder comme un objet, plus nous risquons de nous détruire parce que nous la dégradons. Nous devons être les copilotes de la planète Terre. ■
Claude Pauquet
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