fermer... culture
ROBERT MARTEAU
Dans l’herbe R
obert Marteau entend les voix de son enfance. Voix du fin fond du Poitou, du côté de la forêt de Chizé où l’auteur est né en 1925. Voix de l’ancien monde qui pourraient venir de plus loin encore, du temps des romans picaresques, ou bien du Moyen Age où l’on croisait le merveilleux à tout bout de champ, et ainsi de suite jusqu’à Virgile ; la mémoire de l’enfance recond u i t e pendant des millénaires : «Le monde est de même. Il naît droit ou de travers, comme les arbres.» Ce fils de forestier qui a appris à parler le français à l’école publique, qui a quitté sa campagne pour apprendre à écrire, avec l’ambition de «renouveler la langue française par l’humus»1, les soixantedix ans passés, il a trouvé la source. Il peut nous livrer sa «matière du Poitou» : Dans l’herbe, soit 408 pages très denses. Un bloc qui fourmille d’histoires. Ça jacasse, ça s’observe, ça s’échine, ça parle au bon Dieu et, parfois, quelquesuns, hommes ou bêtes, semblent tombés du ciel tellement ils sont beaux. Par exemple, quand garçons et filles sont mêlés pour la première fois, pendant la retraite de communion, sous l’œil vigilant du curé, voici comment Robert Marteau décrit l’émoi des jeunes filles : «[…] chacun à sa manière avait envie de se faire remarquer. Par qui ? Par quelqu’une des drôlesses qui étaient là dans l’herbe, il faut bien le dire, comme des tentatrices ; mises qu’elles étaient presque en dimanche, avec une robe de coton au lieu du sarrau d’écolière, avec une culotte qu’on pouvait apercevoir parce qu’elles se poussaient et riaient bêtement, comme on rit à cet âge, en se poussant dans l’herbe, en y tombant, en se relevant, en se chahutant, ne sachant pas trop quoi faire ; mais d’instinct, tout de même, étant portées à se faire convoiter ; plus ou moins consciemment se sachant le fruit défendu.» Quels que soient l’époque, le lieu, les circonstances de la scène, c’est notre propre adolescence qui ressurgit d’un coup. Robert Marteau nous fait entendre ce monde du mystère où tout est entremêlé. On passe naturellement de la cuisine du goret dans le menu détail à la confection de la robe pour aller au mariage d’une cousine, de la trogne d’arsouille resté au cul des vaches à l’instituteur qui en sait un peu plus, de la fille replète du maquignon aux amazones de la chasse à courre. Rien d’incongru à cela. C’est tissé ensemble. Dans une phrase longue, rythmée, ponctuée d’expressions poitevines, qui coule comme la source. C’est de la musique.
J.-L T.
Champ Vallon, 408 p., 23 €
1. Entretien dans L’Actualité n° 69, juillet 2005.
Mytilus
Vues rapprochées L
es chroniques de Michel Boujut publiées chaque samedi dans la Charente libre (2000-2005) sont réunies dans un volume préfacé par Ivan Drapeau. Ces Vues rapprochées sont souvent focalisées sur Jarnac, sa ville natale (1940), sur l’esprit du lieu : «Cet indéfinissable précipité de sensations et d’émotions d’enfance tel que le perçoit le grand voyageur de retour chez lui.» C’est son poste d’observation de la so-
ciété charentaise qu’il croque dans un style alerte, avec une réjouissante liberté de ton. L’auteur excelle dans le genre, mêlant tout naturellement au fil des semaines des pages d’histoire (l’Occupation, la guerre d’Algérie, Trotski à SaintPalais…), des souvenirs intimes, des faits divers amusants ou révoltants, des films, des histoires incroyables (la princesse Ayoubi). Ces chroniques fourmillent de portraits. Bien sûr, on y croise
s o n père, le poète-tonnelier Pierre Boujut, fondateur de La Tour de feu, mais aussi Gaston Chaissac, Georges Hyvernaud, Daniel Reynaud, Claude Grijalvas… Et même un héros de son enfance : «Tintin, punaise de sacristie, avec ses certitudes rances, ses idées courtes, sa bonne conscience et sa houppette incarnait, somme toute, ce que je détesterais plus tard.»
Ed. le temps qu’il fait, 128 p., 15 €
16
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 72 ■
fermer...
Discussion
Aucun commentaire pour “Culture”
Poster un commentaire