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Par Denis Montebello Photo Marc Deneyer
Du genre du mot jonchée
D
u sexe des anges on ne dispute plus. On le dit. On dit aussi, et ce depuis les Gaulois, que les vivants finissent toujours par se rassembler autour d’une table, et les morts, que l’on voit dans le miroir liquide banqueter, dans les flammes. Oui, fussent-elles appelées viandes célestes, les nourritures terrestres rassemblaient. Elles nous rassemblaient ce jourlà et en ce lieu, c’était la vocation des Rencontres de l’Estuaire de réunir tout ce que la Charente comptait comme acteurs, de quelque bord qu’ils fussent, son objectif affiché de rapprocher les deux rives. La convivialité aidant au consensus, on nous conviait à partager les mots et les mets, dont la jonchée. Je lus le texte que je lui avais consacré et je goûtai comme tout le monde de la jonchée de Madame Portmann. Ou plutôt son jonchée. Et je la félicitai, je la remerciai pour son jonchée. Moi qui regardais cette morbidezza comme une invitation au voyage, à la rêverie, à l’idylle, moi qui rêvais dans elle. Qui rêvais de pastorale et de mettre, à l’instar de Rousseau, mes pas dans les mots de L’Astrée. Qui m’invitais à la table de Pétrarque, à son repas virgilien, pour reprendre l’appétit en tâtant d’un tel mets. La chose avait beau être l’œuvre des femmes, leur privilège même si elles n’y voyaient que servitude, le mot était selon elle masculin. Il l’avait toujours été. Raymonde Noble fabrique sa jonchée comme elle a vu faire sa mère, sa grandmère, comme elle les a entendues dire. Elle sera la dernière de la famille à en faire, à en vendre le mercredi et le samedi au m a r c h é de La Rochelle. Madame Portmann, elle, vous proposera de son jonchée. Et vous en reprendrez, bien sûr. Il est délicieux. Et vous ne vous demanderez pas d’où elle tire cette certitude (que le mot est masculin, qu’il l’a toujours été). La bergère s’appelle Portmann, il y a de «l’homme» dans son nom. Pour mettre tout le monde d’accord, les tenants du jonchée et les partisans de la jonchée, je dirai que la chose nommée jonchée (là c’est le latiniste qui parle) est tout simplement du neutre. Un neutre pluriel confondu avec un féminin singulier. C’est ce qui est arrivé avec le pluriel de pratum : prata. On l’a pris pour un nom féminin du type rosa. D’où la prade dans les régions d’oc, et, du côté de Rochefort justement, la prée. Là où le français dit le pré. Me reviennent ici, dans ce pré et à propos des jonchées, les mots qui me vinrent aux lèvres, sous la plume, la première fois que j’ai eu mangé (et à parler) de cette chose qui n’est ni la jonchée ni le jonchée mais un neutre. Ces vers de Baudelaire, tirés de Correspondances : «Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies» Ils disaient les jonchées qui ne sont plus du lait, ni tout à fait un fromage. Ce neutre qui est le genre du mot, mais aussi le goût de la chose. Car la chose a un goût (je sais que beaucoup en doutent), c’est le neutre. Celui du caillé, légèrement amer, ou, si l’on préfère (un goût que vient opportunément rehausser, exhausser l’eau de laurier amandé), celui d’un fromage encore vert. Vert comme le paradis, cher à Baudelaire, des amours enfantines. Je fis d’autres rencontres dans ces Rencontres. J’eus d’autres conversations que les jonchées, encore elles, alimentaient. Chacun y allait de son commentaire, de ses comparaisons. Ainsi l’on trouva grande, sinon parfaite, la ressemblance entre les jonchées et la pierre de Lecce. Cela ne me frappait pas. Ne sachant pas à quoi ressemblait la pierre de Lecce, je ne pouvais rien faire d’autre qu’acquiescer. Mollement. Languissamment. L’homme à son tour bâillait. Alors j’accusai le démon de l’analogie1, je cherchai l’instrument que «le glorieux Souvenir certainement venait de visiter de son aile», et, ne le trouvant pas, je résolus d’écouter chanter ces paroles sur ses lèvres, de les laisser errer sur ma bouche, je murmurai : «Lait vite, trop vite léché.» Et qu’est-ce qui reste ? De la rime. De quoi faire un sonnet. Monselet en composa de fameux. Où Léda rimait avec soda. Pourquoi pas jonchée et Lecce ? Et pourquoi pas du cygne ? C’est ce que servait Pierre Loti dans ses repas médiévaux. Loti, l’enfant du pays. Dont la laiterie Loti célèbre un peu partout le génie. Le Viaud rôti devenait, le temps d’un banquet, c’est-à-dire pour l’éternité, Loti. Corps glorieux. Ni homme ni femme mais ange. Du neutre. Voilà ce qu’il donnait à manger à ses convives, du neutre. Enfin, la pierre de Lecce n’est pas blanche. On peut dire de cette pierre blonde qu’elle est si belle que les anges y ont élu domicile, on n’abolira pas la distance entre cette merveille baroque des Pouilles et Rochefort la classique, la militaire. On montrera plutôt comment prendre à la lettre ces Rencontres de l’Estuaire, comment, à force de manger, de boire, de parler, on en vient à tout mélanger.
Cette chronique de Denis Montebello a débuté en 1998 par un texte sur la jonchée (celle de Raymonde Noble). Ses textes ainsi que les photographies de Marc Deneyer publiés dans L’Actualité jusqu’en 2003 ont été réunis dans Fouaces et autres
viandes célestes (éd. Le temps qu’il fait),
livre distingué en 2004 par le Prix du livre en Poitou-Charentes, le Prix des mouettes en Charente-Martime et le Prix ErckmannChatrian en Lorraine.
1. Gustave Mallarmé, Poëmes en prose.
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■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 72 ■
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