fermer... Usages contemporains de l’œuvre de Michel Foucault
Poitiers n’ignore plus Michel Foucault, ce grand philosophe né en ses murs le 15 octobre 1926 et qui repose dans le cimetière de Vendeuvredu-Poitou. Il aurait eu 80 ans cette année. Le colloque organisé par l’Université de Poitiers du 31 mai au 2 juin n’est pas un simple hommage comme l’indique le titre : «Savoirs, domination, sujet. Usages contemporains de l’œuvre de Michel Foucault». C’est le travail de quatre laboratoires des sciences humaines et sociales, animés par une génération d’universitaires qui a su exploiter les fameuses «boîtes à outils» du philosophe pour comprendre notre société. Des instruments de liberté.
Michel Foucault vers l’âge de 18 ans. Ci-contre : Maison natale de Michel Foucault située au 10, rue Arthur-Ranc à Poitiers.
Marc Deneyer
Page de gauche :
Michel Foucault
De la mort de l’homme à la problématisation du sujet, un parcours philosophique évoqué par Jean-Claude Bourdin
Entretien Elisa Artigue-Cazcarra Photo Sébastien Laval
Un penseur engagé non consensuel
P
hilosophe, Jean-Claude Bourdin est directeuradjoint du Centre de recherches sur Hegel et l’idéalisme allemand (CRHIA) de l’Université de Poitiers. Il a notamment publié Hegel et les matér i a l i s t e s français du XVIII e siècle, Méridiens Klincksieck, 1992 (nouvelle édition revue et augmentée à paraître chez L’Harmattan), Les Matérialistes au XVIIIe siècle, Payot, 1996j et Diderot. Le matérialisme, aux PUF, 1998. À paraître (coéditeur), Le Matérialisme des Lumières : La Mettrie, Helvétius, D’Holbach, PUF. Outre l’histoire du matérialisme, ses travaux portent sur la possibilité d’une pensée critique de la politique chez Marx, Sorel, Arendt et Foucault et sur les marges de la politique chez Rousseau et Hegel. Jean-Claude Bourdin présidera la première session du colloque intitulée «Sujet, subjectivité et modes de subjectivation».
Quatre laboratoires de recherche en sciences humaines participent au colloque. Est-ce une façon de rendre compte de l’inclassabilité de la pensée de Michel Foucault ?
losophe», lors d’une conférence donnée à l’Université de Poitiers à la fin des années 1970. Sa pensée, que l’on pourrait qualifier de transversale, consiste à fournir comme il le dit lui-même des «boîtes à outils» dans lesquelles il est possible de piocher et non un système clos. Il n’y a donc pas une lecture possible de Foucault mais plusieurs. Le colloque vise à exposer les travaux auxquels ont abouti des chercheurs qui ont retenu dans leur champ quelque chose de l’œuvre de Foucault, dans des horizons différents et à échanger entre disciplines. Ainsi, je n’interviendrai pas dans la session que je préside, mais dans la seconde «Corps sexués et sexualités». Il en sera ainsi tout le long du colloque. L’objectif consistant à proposer une lecture décloisonnée de l’œuvre de Foucault, à faire dialoguer les disciplines entre elles.
Votre allez parler de «Histoire de la sexualité, g é n é a l o g i e du sujet ?». En quoi cela consistera-t-il ?
Philosophe, sociologue ou encore historien, Michel Foucault est difficilement classable. Son œuvre sort des canons traditionnels de la philosophie. D’ailleurs, il lui est arrivé de déclarer lui-même, non sans provocation, «Je ne suis pas phiJean-Claude Bourdin. –
«JE VOUS PLAINS !»
Alors qu’il préparait l’agrégation de philosophie, Jean-Claude Bourdin a fait la connaissance de Michel Foucault. «Un ami à moi était un proche de Foucault. J’ai été convié à un dîner chez lui et j’ai rencontré Michel Foucault. Simple étudiant, j’étais très impressionné, voire intimidé
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par cet homme qui, pourtant, faisait tout pour mettre les gens à l’aise. Il s’enquit de mes activités et je lui expliquai que je passais l’agrégation. «Je vous plains !», fut sa réponse. A laquelle il ajouta «passez l’agrégation, après vous verrez, vous ferez de la philosophie !»
Dans Les Mots et les Choses (1966), Foucault annonçait, dans les dernières lignes, la «mort de l’homme», provoquant un coup de tonnerre dans le monde des sciences humaines en général et en philosophie, en particulier. Certains ont vu là la preuve d’un désintérêt total de sa part pour le sujet. Désintérêt qui aurait prévalu jusqu’à ce que, dans les dernières années de sa vie, il donne l’impression de «revenir» à l’éthique et au sujet. Or, en 1982, soit deux ans avant sa mort, Michel Foucault a fourni une mise au point très claire sur ce débat, en indiquant : «Depuis les vingt dernières années, mon travail a consisté à produire une histoire des différents modes de subjectivation de l’être humain.» L’étude du sujet est donc une constante chez lui mais pas sous les formes classiques de la philosophie. Il s’agit d’un travail de critique de la philosophie du sujet depuis Descartes. La session
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«Sujet, subjectivité et modes de subjectivation» étudiera cette constante foucaldienne. Pour ce qui est de mon intervention, je m’attacherai à analyser les modes de subjectivation mis en place à travers l’histoire de la sexualité et à comprendre comment sa méthode «généalogique» bouleverse l’histoire.
L o n g t e m p s ignoré dans les cours de philosophie en France, Michel Foucault est de plus en plus étudié à l’univ e r s i t é . Il y a deux ans, vous avez été le premier du département de philosophie de Poitiers à l’enseigner à v o s étudiants de licence. Comment expliquez-vous ce réveil tardif ?
Ainsi, alors que nous travaillions sur les Méditations métaphysiques de Descartes, un de mes professeurs de khâgne nous distribua le chapitre de l’Histoire de la folie consacré à la folie dans les Méditations cartésiennes et la critique qu’en avait fait Derrida. Je me suis par la suite spécialisé en philosophie politique. Avec la parution de Surveiller et punir, en 1975, mon intérêt pour Foucault n’a fait que grandir. Apparaissait alors l’aspect militant de cet intellectuel que son engagement au sein du groupe d’information sur les prisons (GIP) n’a pas démenti. La Volonté de savoir compte aussi parmi les ouvrages qui m’ont marqué, ainsi que les cours du Collège de France et l’idée de biopouvoir.
Engagé, non consensuel, Foucault a incarné une certaine f i g u r e de l’intellectuel qui semble aujourd’hui disparue. Que pensez-vous du paysage intellectuel actuel ?
A l’occasion de l’anniversaire des vingt ans de sa mort, en 2004, on a pu vérifier que les études sur la pensée de Foucault et les colloques sur cet auteur sont de plus en plus nombreux, en France. Pour certains, ce regain soudain d’intérêt signifierait que Michel Foucault est devenu un auteur consensuel. Je suis plutôt d’avis que la philosophie s’est montrée timorée à l’égard d’un penseur non consensuel. Timoré, je l’ai aussi été. Si la pensée de Foucault m’a toujours beaucoup intéressé, il est demeuré très longtemps «un auteur personnel». En toute honnêteté, je n’osais pas l’enseigner à mes étudiants. Foucault remet en jeu de nombreux concepts de la philosophie. Pris dans ma fonction professionnelle, je partais du principe qu’avant de l’aborder avec mes élèves, je devais leur fournir les connaissances philosophiques suffisantes qui leur permettraient de saisir les mises en question de la tradition philos o p h i q u e opérées par Michel Foucault. Bref, je pensais que pour bien comprendre cet auteur, une certaine culture philosophique était nécessaire. Il y a deux ans, je me suis lancé. D’abord à partir du thème de la politique de la vérité. Puis cette année, mon cours a porté sur la politique du sujet, à partir de l’analyse approfondie de La Volonté de savoir (1977). Si je devais en tirer un bilan, il serait très positif vu le vif intérêt que mes étudiants y ont porté.
Comment avez-vous découvert Michel Foucault ?
J’étais étudiant en khâgne à Nice, en 1966, lorsque j’ai découvert Les Mots et les Choses. Les quatre grands penseurs de l’époque – Deleuze, Foucault, Althusser et Barthes – étaient certes très peu étudiés au sein des institutions universitaires mais ils étaient très lus par les jeunes étudiants politisés que nous étions. Les lire était une sorte de transgression intellectuelle excitante. Mais ils n’étaient pas pour autant bannis des bancs de l’université.
« Foucault et Deleuze ont renversé la figure de l’intellectuel universel au profit de l’intellectuel spécifique. »
M i c h e l Foucault se qualifiait lui-même d’«intellectuel spécifique» par opposition à «l’intellectuel universel» incarné par Sartre. Pour lui, le rôle de l’intellectuel ne consistait pas à donner des réponses mais à problématiser certains enjeux. Ainsi de son travail pendant plusieurs mois avec des syndicalistes de la CFDT sur la sécurité sociale. Il ne s’agissait pas pour lui d’imposer son concept de biopouvoir. Ses fameuses «boîtes à outils» ne sont pas des solutions toutes faites mais des clés à utiliser pour aller plus loin. Foucault et Deleuze ont renversé la figure de l’intellectuel universel au profit de l’intellectuel spécifique. Aujourd’hui, la première semble de nouveau prendre le dessus. Le savoir de l’intellectuel, personnage de plus en plus médiatique – à l’instar d e Bernard-Henri Lévy ou Alain Finkielkraut – est invoqué pour fournir des réponses sur des domaines extérieurs à son propre champ d’étude.
L’ a b s e n c e d’intellectuels «phares» a u j o u r d ’ h u i est-elle révélatrice d’une forme de stérilité de la pensée ?
Au contraire. La période actuelle est beaucoup moins négative que voudraient le faire croire certains. L’absence d’une grande figure intellectuelle à la Foucault, Deleuze, etc. peut même être une très bonne chose. Certes, un «intellectuel phare» produit de la lumière mais il éblouit aussi. Créatrice de modes, cette figure peut aussi être créatrice de groupes sectaires. De la fidélité à l’auteur, on passe à l’admiration stérile. Actuellement, nous sommes dans une situation où chacun peut se réapproprier une œuvre, la lire avec distance et la pousser hors de ses limites. Chacun peut faire cet effort de connaissance et sortir du simple commentaire. ■
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