fermer... à venir
CLAUDE MARGAT
D’abord voyager en soi-même
A nos questions sur ses voyages, en Chine notamment, l’écrivain Claude Margat répond par une longue lettre. oici, en quelques mots, ce que signifie voyager pour moi. Une façon avant tout d’entrer dans un certain silence, comme jadis le célèbre Chu Ta qui, afin de ne pas se laisser distraire de ce qu’il se proposait d’observer, s’accrochait autour du cou un écriteau sur lequel se trouvaient inscrits les idéogrammes «sourd-muet». C’est toujours l’intensité de ce silence reconquis que je ressens chaque fois que je repense aux grands voyages que j’ai pu faire. Le silence pur et simple de l’observation stupide est pour moi un véritable enchantement car il me permet d’échapper au déversement de paroles inutiles que l’on alimente au cours de chaque journée. En nous plongeant dans l’illusion de la réalité, les mots nous font en effet oublier l’aspect profondément aléatoire de notre séjour terrestre en même temps que notre condition de nomades naturels. Ce que j’aime par-dessus tout dans les grands voyages c’est qu’ils vous mettent en situation de danger. Le touriste ordinaire en quête de dépaysement confortable ne peut évidemment connaître cela. En réalité, il se déplace mais ne voyage pas. Voyager, c’est d’abord accepter de se trouver pris au dépourvu. Sans cela, il ne peut y avoir dévoilement. Pour ma part, je ne distingue pas le voyage extérieur du voyage intérieur. Je sais par expérience qu’il est inutile de traverser la moitié de la planète pour atteindre le seuil de l’inouï. Cependant, on découvre d’autant mieux un pays que l’on s’est d’abord exercé à voyager en soimême ou, si tu préfères, à s’affranchir des manies et des habitudes qui obstruent le regard et lui font perdre sa native porosité. Tout récemment, l’opportunité m’a été offerte de visionner un film d’Anne Philippe qui se déroule sur le site de la ville de Poitiers [A côté (s), 2005]. Ce document m’a profondément ému. La réalisatrice y partage le présent et les souvenirs de quelques marginaux. Au fur et à mesure que l’on avance en leur compagnie dans l’exploration du quotidien ordinaire, on découvre avec une évidence implacable l’étendue de son propre aveuglement. Il s’agit là d’un voyage dont la distance n’excède pas plus de quelques kilomètres et pourtant on se trouve emporté si loin ! Anne Philippe nous montre que le voyage, le vrai, est toujours une façon de reconquérir sa propre humanité. Cela est admirable. En regardant ce film, j’ai ressenti la même sorte d’émotion que celle qui me traverse chaque fois qu’ayant rejoint une lointaine extrémité du monde, je me retrouve en compagnie d’autres humains. Le voyage n’a pas de sens s’il ne développe pas en nous le goût et le respect de l’autre. C’est pourquoi je suis l’ennemi de toute espèce d’ethnocentrisme. Inutile donc d’aller chercher ailleurs le dépaysement quand il nous est offert à notre porte. Ce n’est d’ailleurs qu’en reconquérant cette humanité dont les marchandages touristiques nous privent que l’on peut espérer voyager utilement, c’est-à-dire accepter les singularités pour ce qu’elles sont et pour ce qu’elles nous apportent. Le confort est certes appréciable, mais c’est en réalité la chose la plus bourgeoise et la plus détestable qui soit. En Chine, pays où je me rends chaque fois que je le peux, je me suis un jour retrouvé dans la maison d’une jeune guide que j’employais pour me conduire dans les paysages les plus sauvages et les plus beaux du Guangxi. Dans la pièce de terre battue qui avait nom de cuisine et où elle prépara pour nous un repas de fortune, il n’y avait en tout et pour tout qu’une petite table basse, deux minuscules tabourets, un camping-gaz et quelques ustensiles de cuisine. Dehors, sous le soleil torride séchait le riz, à même le sol. Au loin se dressaient les montagnes que masquait à demi la brume de l’évaporation au-dessus des rizières. Jamais je n’oublierai cet instant durant lequel nous n’eûmes que notre humanité à partager. Des souvenirs comme celui-ci, j’en ai bien sûr beaucoup d’autres, mais ils sont tous frappés du sceau du silence et de l’humanité retrouvée. Aussi loin que nous puissions nous rendre, c’est vers nous-même que nous nous acheminons, et s’il n’y a en nousmême que tics et travers, suffisance et vanité, peu de chance alors qu’advienne l’essentiel qui, toujours, est retour à la grandeur originelle de l’espace dans lequel nous évoluons. A Pékin, alors que je m’apprêtais le lendemain à rejoindre la France, je fus abordé par une superbe prostituée chinoise. Depuis que Pékin s’est «modernisée», le métier de la prostitution a remplacé les petits métiers artisanaux qui revenaient aux femmes et qui désormais ne rapportent plus assez pour permettre une vie décente. Cette fille superbe m’accompagna jusqu’à l’hôtel dans lequel je résidais. Durant ce parcours, nous échangeâmes différents propos. Elle semblait intéressée par mon voyage et je compris qu’elle n’avait jamais eu l’opportunité de quitter la capitale du Nord. Une fois que dans ma chambre le moment de la nudité fut venu, je me sentis totalement incapable de souiller pareille beauté. Je lui en fis tout simplement l’aveu et lui réglai la moitié de la somme qu’elle demandait pour son service amoureux. Un profond et long silence s’en suivit durant lequel son regard devint profondément affectueux. Après cela, je la raccompagnai jusqu’à la porte et elle disparut d’un pas léger tout au bout du couloir, telle une apsara. Je me suis félicité depuis de n’avoir pas cédé à la concupiscence ce soir-là, de l’avoir traitée comme mon égale, sans tenir aucun compte du commerce qu’elle faisait, car ce commerce est la voie maudite qui comprime la durée du temps jusqu’à en expulser toute sève de vie et réduit la distance terrestre jusqu’à rendre impossible toute rencontre et tout émerveillement.
Claude Margat
V
Claude Margat a publié L’Horizon des cent pas aux éditions de la Différence en 2005. Ses encres de Chine sont exposées à la médiathèque de Saintes, salle des Jacobins, jusqu’au 26 août.
108 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
«Vieille glycine» (détail), encre de chine sur papier Xuan.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■ 109
fermer...
Discussion
Aucun commentaire pour “Claude Margat”
Poster un commentaire