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JEAN-RICHARD BLOCH
L’Autre et la frontière L
orsque en 1921 Jean-Richard Bloch embarque sur le Baumur (la Pantoire dans son récit), le but de cette croisière atlantique est moins littéraire que médical, l’écrivain cherchant à soigner au grand large les séquelles de la Grande Guerre (blessures et névralgies). Mais ancre et plume vont bien ensemble, c’est connu, et bien sûr, Jean-Richard Bloch entreprend le récit de cette captivité flottante et des quelques escales qu’elle comporte, Canaries comprises ; cela donnera deux volumes publiés à la NRF : Sur un cargo (1924) et Cacaouettes et bananes (1929). Entre temps, le premier chapitre du deuxième volet – en fait, plus de la moitié – avait fait l’objet d’une prépublication sous le titre Première journée à Rufisque (au Sagittaire, 1926)1. Jean-Richard Bloch, s’il a tout de même beaucoup voyagé, fut volontiers casanier (le thème de la grotte revient souvent sous
Carte postale de Jean-Richard Bloch envoyée le 28 décembre 1918 à son fils Michel, âgé de 7 ans. Coll. particulière. Elle commence ainsi : «Voici, mon cher Michelon, une image qui te représente une des choses les plus sottes que les hommes aient pu inventer pour s’empêcher d’être libres et heureux sur terre : c’est une frontière.»
sa plume, y compris dans Dix filles dans un pré). Soucieux d’avoir un antre où fixer sa pensée mobile – à Poitiers : la Mérigote – et même «de ne plus [se] laisser détourner» par rien (1929), il prend alors le risque d’un détournement majeur d’itinéraire comme de création. Certes rien d’aventurier, son récit de voyage est amplement celui d’une immobilité de la vigilance, de celle qui s’inscrit dans ce souci programmé par un Bloch pédagogue sous la rubrique «A la découverte du monde connu». Le fils d’ingénieur-cheminot, homme du rail et de l’intérieur des terres, affronte ici les marges hauturières et ordonne à son écriture de dire ce qui est marin ou maritime, d’aller de la tendresse pour les choses et pour les êtres, au sec des chiffres et termes techniques. Lorsqu’il arrive à Rufisque, port sénégalais spécialisé dans les arachides dans la périphérie sud de Dakar, Bloch semble serein, entre deux mondes, entre deux crises peutêtre. En «toubab» (Blanc) soucieux de comprendre, il observe la population, tableau gesticulant et sonore, avec une fascination androgyne face à des corps
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sains et joyeux, sorte d’«obscur idéal» intime, et une délectation non moins sensuelle pour les allures indolentes des femmes en boubous. Le plus étonnant est peut-être, chez cet intellectuel engagé, la sorte d’apolitisme apparent du récit. On s’attendrait à des diatribes anticoloniales, à de fermes réquisitoires contre l’injustice. Or, croire que Bloch range sa tempête intérieure reviendrait à oublier qu’au moment où Albert Sarraut (ministre, radical, des Colonies) voulait favoriser une politique d’assimilation, un tel humanitarisme colonial – ou humanisme néo-colonial – était également partagé par la SFIO, voire la revue Europe dont il a été l’un des fondateurs. Jean-Richard Bloch nous laisse donc un témoignage tranquille, non dénué d’une certaine idéalisation : «Ni des regards d’esclaves, ni des regards de prolétaires», mais un «monde fondé sur le plaisir» (et non l’utilité), bref une «population de héros» que tout oppose à des Européens déclassés et piètres, comme si, outre-mer, l’«immense effort séculaire» (de la colonisation) aboutissait «en fin de compte à quelque fils de f a m i l l e pourri»… Cette idée n’est d’ailleurs pas neuve. Cette «salutation à l’Afrique» laisse transparaître une conviction généreuse et paternaliste : «La paix que nous faisons régner ici» prépare «une vaste solidarité de race et de couleur au détriment des vieux particularismes de tribu. Un des effets du système colonial est peut-être de dénationaliser le noir», au profit d’«un immense continentalisme». Une utopie qui mériterait discussion ! Reste, au-delà des enjeux idéologiques du récit et du point de vue plutôt esthétique, de très belles pages, tels la vie sur les quais (wharf et dockers), un jardin public empoussiéré dans son moulage de sables gris, la rencontre étonnée avec la brousse, les cocotiers, les baobabs, la perception de l’ennui desséché et perpendiculaire d’une ville emblématique de quelque volonté d’«haussmannisation du désert», les réflexions relatives au truculent train Dakar-Saint-Louis. Les focalisations subjectives d’une admiration pour l’altérité tropicale des cartes géographiques jadis rêvées plus que regardées.
Alain Quella-Villéger
1. Réédition anastatique par La Bartavelle, coll. «La belle mémoire», 1998.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
recherche
Recherches à la Flash : du régional à l’international L
ieu d’enseignement, la faculté des lettres, langues, arts et sciences humaines de l’Université de La Rochelle abrite également un pôle de recherches très dynamique animé par de jeunes chercheurs, regroupés dans les laboratoires Médiane Amériques-Pacifique (Mapa) et Organisation des territoires et environnements dans les espaces littoraux et océaniques (Otelo), ainsi que dans le cadre du Master de recherche en histoire Relations internationales et histoire du monde atlantique. Trente-cinq thèses sont actuellement en cours, dont dix-neuf concernent la Médiane Amériques-Pacifique. «Un même esprit d’ouverture sur le monde préside à toutes les recherches menées à la Flash, explique son doyen, Guy Martinière. Un certain nombre de travaux portent sur des aires culturelles liées au continent américain et au Pacifique, en particulier sur des sociétés en contact avec les Européens notamment p a r le processus de colonisation. D’autres études s’intéressent à la région Poitou-Charentes, dans ses relations avec l’Amérique et le Pacifique.» Ces relations sont envisagées sous différentes approches : la littérature de découverte, les échanges économiques et culturels, l’émigration… Une place importante est accordée aux voyageurs régionaux. «Les mécanismes des liens entre populations sont analysés qualitativement au travers de quelques grandes figures du voyage – D’Orbigny, Bonpland, Coudreau… – mais aussi quantitativement et sociologiquement par l’étude de toute une série de personnages, moins connus certes, mais qui ont joué un rôle important dans les rencontres de populations et dans les schémas de colonisation.» M. T.
J + M photographes
La colonisation en question « A
gents et acteurs locaux de la colonisation française, XVIIe-XXe siècles», tel était le thème de la première journée d’étude des doctorants en sciences humaines et sociales de l’Université de La Rochelle, qui s’est tenue le 8 juin 2006. «A l’heure où le débat est vif autour de la question coloniale, suscitant des réactions très passionnelles, et dans le contexte historique régional, il nous a semblé important de faire le point scientifique et sociétal sur ce sujet, explique Anne-Laure Jaumouillié, doctorante en histoire et coorganisatrice, avec Céline Ronsseray, de cette journée. Et ce d’autant plus qu’on assiste actuellement à une vraie renaissance de l’historiographie coloniale, à un désir chez les jeunes chercheurs de se réapproprier et d’approfondir le sujet, no-
Ci-dessus :
Une plantation de cacao aux Antilles ,
d’Alexandre Soldé (18221893), huile sur toile (50 x 70 cm). Collection du musée du Nouveau Monde à La Rochelle.
tamment en l’élargissant, du territoire africain à d’autres aires géographiques comme l’Amérique et le Pacifique.» La journée comportait 25 communications, présentées en 8 tables rondes par des professeurs et doctorants issus de disciplines variées : histoire, géographie, ethnologie, anthropologie, droit, sciences politiques. «Ce qui ressort de cette journée, c’est la volonté commune de se rencontrer et d’échanger autour du thème global de la colonisation, particulièrement entre chercheurs de disciplines différentes, souligne Céline Ronsseray, elle-même doctorante en histoire. Les débats ont montré combien il est nécessaire de mieux se connaître et de collaborer. C’est enrichissant, pour les uns et les autres, de pouvoir comparer les méthodes employées, les problématiques,
les approches. Et parfois, dans une démarche de recherche, on se trouve confrontés à une impasse, dont on ne pourra sortir qu’en faisant appel à un confrère d’une autre discipline.» Par exemple, un historien travaillant sur un peuple colonisé devra obligatoirement, pour en comprendre les coutumes et l’organisation, recourir au savoir d’un anthropologue. Réciproquement, l’anthropologue se tournera vers l’historien et le géographe, qui l’aideront à définir le contexte de son étude. «C’est très intéressant de constater comme tous ces savoirs sont complémentaires, ajoute Anne-Laure Jaumouillié. A ce niveau aussi, le bilan de la journée est très positif. De nombreux contacts se sont noués qui, nous l’espérons, déboucheront sur de futures collaborations.» M. T.
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