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Elisée Trivier : L’explorateur et l’esclavagiste

L’explorateur et l’esclavagiste. Lors de sa traversée de l’Afrique équatoriale, du Congo au canal de Mozambique, Elisée Trivier rencontre Tippo-Tib, le « sultan noir ».

Par Sébastien Jahan, maître de conférence en histoire moderne à l’Université de Poitiers. Illustration : gravures extraites du livre d’Elisée Trivier, « Mon Voyage au Continent noir. La Gironde en Afrique », de 1891.

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    continent noir
    Lors de sa traversée de l’Afrique équatoriale, du Congo au canal de Mozambique, Elisée Trivier rencontre Tippo-Tib, le «sultan noir» Par Sébastien Jahan
    L’explorateur et l’esclavagiste L a célèbre conférence de Berlin, réunie de novembre 1884 à février 1885, marque un tournant dans l’histoire de l’Afrique. Les discussions – auxquelles aucun souverain africain ne fut convié – visaient à prévenir les litiges que les conquêtes coloniales risquaient de provoquer entre puissances européennes. A partir de cette date-là, la France se ralliait à la théorie d’une Afrique terra nullius, essentiellement peuplée de nations sauvages et non organisées, à qui le droit international ne reconnaissait guère plus que le pouvoir d’abdiquer leur souveraineté. Désormais, c’est la force et la conquête qui font le droit. Cette violence se cherchait des prétextes : la conférence de Berlin s’était donné pour but de coordonner entre les Occidentaux la lutte contre la traite négrière arabe, laissant ainsi croire que la colonisation de l’Afrique se faisait au nom de la liberté ! L’un des principaux cautionnaires de cette supercherie fut un ecclésiastique, Charles Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur des Pères blancs, un ordre missionnaire chargé de fonder des colonies agricoles protégées des razzias esclavagistes. On sait que des formes de soumission servile perdurèrent néanmoins durant toute la durée de la colonisation (travail forcé, réservoirs de main d’œuvre dans les «villages de liberté»...). Mais l’alibi idéologique fonctionna : le roi des Belges Léopold II, principal bénéficiaire de la conférence de Berlin qui lui reconnaissait un immense territoire dans le bassin du Congo, en fit même un instrument essentiel de son implantation en Afrique centrale. Son agent, Stanley, après sa traversée du continent, s’employait depuis la fin des années 1870 à reconnaître les ressources commerciales du Congo et à maintenir les bonnes relations avec les potentats locaux. Vers l’est, l e s territoires soumis à l’influence du traitant zanzibarite Tippo-Tib (vers 1840-1905), installé à
    Kisangani (Stanley Falls), étaient particulièrement en ligne de mire : ce marchand d’esclaves détenait la clé des routes de l’ivoire et de l’accès à la haute vallée du Nil, un sésame que Léopold II rêvait de s’approprier... En 1887, le roi amadouait Tippo-Tib avec le titre de gouverneur de l’Etat indépendant du Congo pour le district des Stanley Falls. Le traitant devait accepter en outre un résident européen à ses côtés et s’engager officiellement à lutter contre le trafic des esclaves. Léopold tentait ainsi de résoudre la quadrature du cercle : s’entendre avec les commerçants arabes pour accéder au lucratif marché de l’ivoire, sans pour autant donner le sentiment de protéger la poursuite de la traite négrière.... «C’est un métis d’arabe et de négresse d’une taille audessus de la moyenne, au front fuyant, à la barbe grisonnante, au nez épaté. Tout indique l’origine noire ; c’est néanmoins une belle figure, qui doit en imposer aux masses. […] C’est l’homme sans la permission
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    duquel on ne peut pénétrer en Afrique. […] Son influence, pourtant, ne s’appuie pas sur des forces très considérables. Le maître du centre africain, sultan, banquier, marchand, traitant, chasseur d’ivoire et acheteur d’hommes, n’a guère sous son influence que 3 000 ou 4 000 Arabes...» C’est ainsi qu’Hameth ben Mohameth ben Youmah Limariabi, alias Tippo-Tib, apparaît à l’explorateur Elisée Trivier (1842-1912). Né à Rochefort, Trivier est un capitaine de la marine marchande, passionné de géographie. Emoustillé par la notoriété des Livingston, Cameron et autres Stanley, il souhaitait conquérir sa part de gloire en devenant le premier Français à effectuer la traversée de l’Afrique équatoriale, de l’Atlantique au canal de Mozambique. Après une conversation stimulante avec Savorgnan de Brazza, il avait réussi à obtenir du directeur du journal La Gironde et du président Carnot de quoi financer son voyage. L’expédition part du port Loango en décembre 1888 : Trivier est épaulé par deux laptots sénégalais et un ami rochelais, Emile Weissemburger (1849-1889), qui sera tué par des indigènes près du lac Tanganyika en septembre 1889. Le 6 janvier 1889, Trivier et ses compagons atteignent le Congo à la station de Brazzaville où ils séjournent une quinzaine de jours avant de remonter le fleuve jusqu’aux Stanley Falls. La rencontre avec Tippo-Tib y a lieu le 18 février. Trivier est séduit. L’homme se révèle implacable en affaires, fin connaisseur de la géographie de l’Afrique équatoriale et de compagnie agréable. Surtout, Trivier admire son autorité : «Tippo-Tib est le roi, le maître, le souverain de ce vaste pays : chacun le craint et lui obéit.» C’est grâce à sa visite chez ce «sultan noir» et au traité par lequel Tippo-Tib s’engageait à protéger, guider et nourrir l’expédition jusqu’à Zanzibar, que l’explorateur put, raconte-t-il, continuer son voyage sans être dévalisé. Plus surprenant, l’adhésion de Trivier au personnage s’étend à des activités négrières que Tippo-Tib persiste à pratiquer (en 1889, la moyenne des arrivées d’esclaves à Kisangani se montait à une cinquantaine par semaine). Trivier, lui-même, accepta les services d’esclaves dans son escorte et s’en justifie de la sorte : «Les naturels du Manyéma s’engagent “volontairement” (les guillemets sont de Trivier) comme porteurs et viennent d’eux-mêmes s’offrir au carcan du fer ; du reste, ils n’ont pas le moins du monde l’air malheureux, et cette quasi-captivité ne les empêchait pas de causer, de rire et de chanter mes louanges tout le temps que durait le chemin.» Pour le Rochefortais, rallié aux arguments des traitants arabo-swahilis, la croisade abolitionniste du cardinal Lavigerie était vouée à l’échec et d’ailleurs contraire aux buts humanitaires qu’elle prétendait défendre. «Il ne faudrait pas croire, écrit-il, que la
    condition du nègre est aussi malheureuse qu’on veut bien se le figurer. L’esclave de la côte est libre d’aller, de venir, de s’absenter sans qu’il lui soit fait aucun mal. Il appartient à la famille de son maître et appelle ce dernier “papa” […]. De temps en temps, quelques brimades rappellent à ce modèle des serviteurs qu’il n’est pas libre ; mais ces corrections paternelles sont assez rares ; et, somme toute, le sort de l’esclave est doux. Aussi, entend-on ce malheureux, qui n’a jamais connu la liberté, crier, pleurer et se lamenter si on veut la lui donner. Libre, où irait-il ? Il n’a ni case, ni champ, ni famille. Libre, il n’a rien à manger […]. En voulant aller trop vite, l’archevêque d’Alger va fermer – je le crains – la porte de l’Afrique aux Européens, car les indigènes verront désormais dans tout voyageur un adepte ou un défenseur de ses idées et le traiteront en adversaire.» Deux ans après avoir atteint le port portugais de Quilimane, au Mozambique, Trivier publiait le récit de ses aventures dans un ouvrage qui connut à l’époque un certain succès (Mon Voyage au Continent noir. La Gironde en Afrique, Paris Firmin-Didot et Rouam, Bordeaux, Gounouilhou, 1891). La vanité du personnage, ses préjugés racistes – certes communs à l’époque –, son esprit étriqué et dépourvu de sensibilité, son style pauvre et un peu mièvre, ne font finalement pas trop regretter que la postérité l’ait aujourd’hui presque complètement oublié. ■
    Gravures extraites du livre d’Elisée Trivier : Mon
    Voyage au Continent noir. La Gironde en Afrique, 1891.
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Un commentaire pour “Elisée Trivier : L’explorateur et l’esclavagiste”

  1. A la recherche de documents sur mon ancetre le Capitaine Elisée Ernest Camille Trivier je viens de tomber sur votre article de juillet 2006. Il y a une suite à l’histoire de ce personnage, je vous invite a visionner le clip du groupe SAO, Congo- Kinshasa sur le site http://www.sao-music.com, dont l’un des musiciens est l’arrière arriére arriére petit fils d’Elisée Trivier éduqué dans la tradition familiale basée sur la conception d’une humanité enrichie par le métissage. Ne l’oublions pas, la France continue de tenir son rang en tant que marchand des armes que les enfants soldats du Congo continuent d’utiliser…C’est peut-être sur ce point qu’il nous faut agir, pourquoi pas par le biais de la culture et de l’art d’ici et d’ailleurs ? Michèle Trivier-Douay

    Posté par Trivier Douay Michèle | 8 mai, 2009, 22:47

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