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Ethiopie
Comment définir cette musique ?
FRANCIS FALCETO
Abyssinie groove
ncien de l’association L’Oreille est Hardie, à l’origine du Confort moderne, Francis Falceto s’est imposé comme u n grand connaisseur des musiques éthiopiennes.Il a créé chez Buda Musique la collection «Ethiopiques» qui compte 21 albums à ce jour.
A
1985, on a décidé que je partirais en Ethiopie chercher Mahmoud Ahmed pour le ramener à Poitiers et organiser un concert.
Votre première impression ?
L’Actualité. – Comment avez-vous découvert la musique éthiopienne ? Francis Falceto. – C’est une longue histoire, qui commence à Poitiers et qui n’aurait pas eu lieu sans Bernard Gallodé, le directeur technique du Théâtre de Poitiers de l’époque. Au début des années 1980, Gallodé effectue une tournée en Afrique avec une compagnie de théâtre et, à Addis-Abeba, il achète, par hasard, le disque Ere Mela Mela de Mahmoud Ahmed. A son retour, en avril 1984, lors d’une soirée, il passe ce disque. Ce fut un choc. Nous avons tous été subjugués, moi le premier. J’ai alors pris ce disque, j’en ai fait des cassettes que j’ai envoyées à des amis journalistes et critiques musicaux. Tous ont trouvé cette musique magnifique, ce que je savais déjà depuis ma première écoute, et m’ont demandé si j’en avais d’autres à leur faire entendre. Là j’ai compris que cette musique n’était pas connue et que je me devais de creuser la question. Ensuite, tout s’est enchaîné : en octobre 1984, on commence à parler de la famine en Ethiopie, il y avait des concerts de soutien, tout le monde voulait aider ce pays. Donc à L’Oreille est Hardie, on s’est dit que nous aussi on devait faire quelque chose, mais il était hors de question pour nous de faire venir des musiciens éthiopiens gratuitement juste pour faire un concert de charité. Aussi, en avril
Les Nuits d’Addis-Abeba de Sebhat GuèbréEgziabhér (Actes Sud, 2004), traduit de l’amharique par l’auteur et par Francis Falceto. Un roman picaresque qui se déroule au début des années 1960.
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Avant ce premier voyage, j’étais, à peu près comme tous les Occidentaux de l’époque, complètement ignorant de l’Ethiopie et, en arrivant là-bas, j’ai tout de suite été révolté par le différentiel entre la perception que nous avions de l’Ethiopie et la réalité de ce pays. Ce qui m’a frappé, d’emblée, ce sont les hauts plateaux. L’Ethiopie est un pays de hauts plateaux et pas un désert : les deux tiers de ce pays, grand comme deux fois la France, se situent au-dessus de 2 000 mètres d’altitude. Quant à la famine dont tout le monde parlait, elle n’était pas du tout due à des fatalités climatiques : c’était une famine géopolitique. En effet, l’Ethiopie était en guerre de sécession depuis 1961 suite à la volonté de l’Erythrée de devenir indépendante. Et si on voit dans quel état quatre ans de guerre civile ont mis l’ex-Yougoslavie, imaginez ce que peuvent produire plus de trente ans de guerre en Ethiopie... A la télévision on voyait des images de camps de réfugiés, pleins de poussière, alors on parlait du désert éthiopien, mais c’est faux, ce n’est pas un désert, c’est un cliché. L’Ethiopie, bien au contraire, est un pays verdoyant, rythmé par deux saisons des pluies. Les Ethiopiens étaient mortifiés de la perception que les Occidentaux avaient de leur pays (et ont toujours, je le crains). D’ailleurs je travaille sur un film et je vais commencer par tourner la saison des pluies pour montrer la réalité de ce pays, c’est-à-dire des averses comme on n’en a jamais vu ici.
D’abord, elle est très différente de toutes les musiques africaines que l’on pouvait connaître jusque-là, avec un groove extrêmement particulier, des mélodies très entêtantes, des voix extraordinaires (beaucoup de voix de tête) et des musiques très cuivrées, une vraie mine d’or musicale. L’autre caractéristique est que le texte a une place primordiale : il exprime en quelque sorte l’inconscient du pays. Le talent des chanteurs éthiopiens réside dans leur capacité à dire des choses de manière alambiquée, avec des doubles sens, du poétique, de l’argotique, des jeux de mots. Ils ont même un mot pour dire cela : sèmenna-wèrq qui veut dire littéralement cire et or. C’est une métaphore, qui vient de l’artisanat de la fonte à la cire perdue pour signifier qu’il y a un sens cire qui est le sens superficiel et le sens or qui est le sens profond, le plus souvent politique ou sexuel.
Faire connaître la musique éthiopienne a-t-il été facile ?
Non. Quand je suis parti pour l’Ethiopie, j’imaginais passer une semaine là-bas et régler mes affaires. Mais je suis tombé en pleine dictature militaro-stalinienne avec un couvre-feu qui durait déjà depuis plus de dix ans (et qui allait durer encore septhuit ans). Donc j’étais dans un pays sans vie nocturne, avec des policiers et des militaires partout. J’ai compris que ce ne serait pas simple d’organiser un concert en France. D’habitude, j’allais voir les musiciens, je leur faisais des propositions alors que là il fallait discuter avec le ministre de la Culture, le responsable de la culture du Parti communiste éthiopien, etc. C’était abominable. La tournée de Mahmoud Ahmed que j’avais tenté de mettre en place n’a jamais eu lieu. En 1986, je suis retourné en Ethiopie car le festival d’Avignon voulait présenter Mahmoud Ahmed, mais ce fut un fiasco. Il a fallu, grosso modo, attendre la chute du régime, en 1991, pour pouvoir commencer à travailler sérieusement et à faire venir des artistes.
Propos recueillis par Aline Chambras
Francis Falceto
BRUNO VEYSSET
photographie les îles du Cap-Vert depuis 2000. Voici deux images (page de droite) de l’île volcanique de Fogo (novembre 2005).
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
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