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François Bon : Les voyages de Rabelais

Les voyages de Rabelais. Rabelais nous conduit du Poitou aux îles les plus étranges mais la lecture de ses livres est en soi une grande expédition. Par François Bon, dessin de François Palace.

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    Rabelais nous conduit du Poitou aux îles les plus étranges mais la lecture de ses livres est en soi une grande expédition Par François Bon Dessin François Place
    Les voyages de François Rabelais iste sommaire des voyages de François Rabelais : de Chinon à Angers, il a quatorze ans, on le met au couvent : résigné, probablement. D’Angers à Fontenay-le-Comte : au moins pourra-t-il sortir, vivre. Il est curieux, ou soulagé. De Fontenay-le-Comte à la mer : avoir dû attendre ses vingt ans pour le droit de voir le monde. Aller à pied jusqu’à Olonne où est la mer. Passer par Luçon, sentir la mer près, puis l’horizon : l’inconnu, devant. L’ H e r m e n a u l t , puis Ligugé : grâce à Geoffroy d’Estissac, fin de la vie religieuse contrainte. Les yeux prêts, les oreilles prêtes. Et de Ligugé à la PierreLevée où s’assemblent les étudiants de Poitiers, les chemins ouverts pour entendre les marchés, les fous, les bonimenteurs, de Mirebeau à Charroux via Chauv i g ny et Saint-Maixent où François Villon, sur la route de Niort, se fit comme chacun sait (enfin, c e u x qui ont lu le Quart-Livre) assassineur d’évêque. On s’accorde François Bon publie Tumulte en aussi sur un séjour à Paris, et la septembre 2006 chez Fayard. Sorbonne apprise sur place. Sur son site www.tierslivre.net : D e Poitiers à Montpellier : il a écouter «Rabelais à haute voix», p r é p a r é ses traductions du grec, ses lectures avec le violoniste i l doit recevoir ses grades de baDominique Pifarély. c h e l i e r en médecine. Bateau de N i o r t à La Rochelle, puis navire François Place a publié récemment : d e La Rochelle à Bordeaux : la Le Prince bégayant (Gallimard m e r, enfin on est dessus. L’air, les Jeunesse, 2006), Tobie Lolness, v a g u e s , et des visages autres. texte de Timothée de Fombelle De Montpellier à Lyon : le droit (Gallimard Jeunesse, 2006), enfin d’accéder à soi-même. A Lyon Grand Ours (Duculot), Le Pays vie maritale, aura ses trois enfants, de Korakar (Casterman, 2005). dont Théodule, mort jeune.
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    De Lyon à Rome : navire sur la Méditerranée, au moins de Marseille à Gênes. Il connaîtra tous les ports. Le soleil qui se couche, c’est toute l’Antiquité qu’enfin on vous offre. Le séjour à Turin : les six ans sans rien savoir. Protection de Guillaume de Langey, frère de Jean du Bellay. Le voyage fondamental : Guillaume de Langey meurt à Roanne, au retour de Turin et sans doute déjà malade, en janvier 1543. Accompagner la dépouille, en plein hiver, jusqu’au Mans. Lent voyage à pied près de la charrette avec le corps. On est cinq. Deux mois pleins, pour ce voyage-là : me suis toujours dit que pourrait être thème d’un roman (plus tard). Et réouverture de l’écriture : le chantier arrêté après Gargantua enfin rouvert. La littérature commence quand c’est la mort qui en ouvre les portes. Ou l’exil : 1546, médecin à Metz, sans ressources ni soutien, de l’autre côté de la frontière. Si je ne fusse de present en telle necessité et anxieté. Il n’est possible de vive plus frugallement que ie fais. Saint-Malo : quatre mois invité de Jamet Brahier, qui fut le pilote de Jacques Cartier dans son expédition du Saint-Laurent. Ça ne remplace pas d’avoir vu soi-même l’Amérique. Chez Jamet Brahier, il écrit. Que se fait-il raconter ? Le fleuve, là-bas ? Les visages et les langues ? L’horizon, la répétition, le doute ? Rabelais ne s’en expliquera pas. Sauf qu’il lui fallait ce séjour. Les remparts de la ville corsaire, le dos tourné au monde terrien. Restent les autres voyages. Les voyages imaginaires de Rabelais, ou qu’il nous lègue pour le nôtre, d’imaginaire. L’île des Macraeons, gens qui ont des ans beaucoup. Ile au périmètre évidemment circons-
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    crit, mais à mesure qu’on va vers le centre tout devient plus grand, les arbres, le ciel et les roches. Et ce qu’on trouve sur son chemin plus ancien, des inscriptions latines aux hiéroglyphes, puis aux runes, puis aux signes indéchiffrables. Ainsi, dans un temps où on brûle quiconque prétendrait l’origine du monde antérieure au compte biblique supposé de 4 004 ans, une fiction invente une origine ouverte du temps, et en donne la preuve par des marques écrites : ces signes gravés sur des tombes indéchiffrables, sous des arbres qui se sont élargis comme le temps. L’île de Ruach : ne vivre que de vent, manger du vent, être vent. La mer, quand on l’approche. Dès Olonne, ou seulement à Saint-Malo ? Ou la première fois qu’à La Rochelle on a embarqué sur les vagues, droit vers l’ouest, avant de contourner les îles ? De cela Rabelais ne s’est pas expliqué. Mais i l se souvient des phares : Haultes tours sus le rivaige de la mer, esquelles on allume une lanterne on temps qu’est tempeste en mer pour addresser les mariniers, comme vous povez veoir à la Rochelle & Aigues Mortes. Dans cette phrase, le voyage de
    ceux qui n’ont pu rejoindre les bords du monde dont on rêve. Et ce dont on rêve c’est l’île vent. C’est le monde nettoyé, soufflé. Et puis ce mystère pour moi que Michel Foucault commence Les Mots et les Choses par ce court-circuit de Rabelais à Borges. Là-haut, plus loin que les paroles gelées, où les mots enfin parlent sans la suspicion que crée le fait qu’on les prononce, mais ce qu’ils disent est incompréhensible, vient le pur désert du pôle. Le bateau est immobile, le temps est immobile. On a faim. On fait des listes de bêtes, les bêtes qu’on a dans la bouche. Et cette liste, pour la première fois, est alphabétique, liste d’un ordre, comme si, tout au bout du monde, rejoindre l’inconnu serait enfin conquérir la paix. Mais que cette paix vous prive aussi du sens : ce qu’on trouve ici, dans nos affrontements, nos imperfections, nos rêves. Qu’est-ce qu’on porte dans la tête, en permanence, d’un départ ? Comment crier, hurler, que le Quart Livre est d’abord le livre d’un voyage intérieur ? Un livre d’autant plus urgent qu’ici, en Poitou, nous en savons la langue d’avance ? ■
    Détail d’un dessin de François Place publié dans
    Comment Pantagruel monta sur mer (Hatier, 1994), le Quart Livre de Rabelais présenté par François Bon et illustré par Claveloux, Ensikat, Galeron, Innocenti, Kallay, Place, Ponti et Topor.
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