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traite
Le commerce de Jean-Jacques Proa
Frasques et déboires d’un marin rochelais et protestant qui cherche à faire fortune grâce à la traite négrière
Par Jean-Paul Bouchon
Q
ue faire pour devenir riche quand on est orphelin, mineur et sans fortune ? C’est la question que se pose Jean-Jacques Proa, un jeune protestant rochelais de 19 ans, en l’an 1776. Une question qu’il aimerait résoudre très rapidement. Ce jeune pilotin, soumis à la tutelle de son oncle, vient de découvrir, au retour d’un voyage en Inde, la femme de sa vie. Elle s’appelle Mlle Le Guével et demeure rue du Temple. C’est la fille d’un négociant huguenot de la ville. Un jour, il s’est déclaré après s’être armé de courage. Elle a rougi, puis finit par murmurer : «Je vous aime moi aussi.» Cependant ce n’est pas tout que de s’aimer, au siècle des Lumières, pour les jeunes gens de la bourgeoisie. Encore faut-il parvenir à se marier. Comment faire pour conquérir Mlle Le Guével selon les normes de l’époque, c’est-à-dire avec l’accord des membres de sa famille ? La réponse est évidente pour Jean-Jacques. Il faut présenter une surface financière acceptable. Ce n’est pas son cas. En revanche, à La Rochelle, il existe un moyen simple pour s’enrichir rapidement. Il faut devenir négrier. Après quelques hésitations Jean-Jacques adopte cette solution. Son objectif est de faire quelques voyages rémunérateurs, puis d’épouser Mlle Le Guével. Et de vivre avec elle de ses rentes. A La Rochelle, un armateur, Carrayon, arme précisément un navire, le Ducde-Laval, pour la traite. Jean-Jacques le contacte. Il est accueilli les bras ouverts et ressort de l’entretien avec le grade de sous-lieutenant. Quelques mois plus tard, l’heure du départ approche. Jean-Jacques va faire
ses adieux à Mlle Le Guével. «Ne soyez pas traître», lui dit-elle, en l’embrassant. Parti le 28 juillet 1777, le navire négrier arrive début octobre sur la zone de traite. Elle se situe sur la côte de Guinée, à hauteur du royaume de Juda. Les opérations de traite commencent aussitôt. Les officiers commencent leurs visites à terre, tandis que les charpentiers divisent le navire en deux avec des rambardes et un canon. Les esclaves mâles seront logés à l’avant. Les femmes à l’arrière avec l’équipage. Surprise : il y a peu d’esclaves à acheter. Il faut donc visiter tous les monarques voisins. C’est, entre autres, la tâche de Jean-Jacques. Mais la quête se révèle pénible. La paix semble générale… Par chance, un roi voisin, le roi d’Epée, entre en guerre. Jean-Jacques et ses compagnons attendent beaucoup de lui. Ils ont raison. Le roi ramène de ses expéditions de nombreux captifs. Le moral revient dès lors sur le Duc-de-Laval. Les opérations vont être rapidement bouclées et la marchandise n’aura pas à souffrir de l’attente. De fait, ayant obtenu 450 esclaves au lieu des 410 exigés par l’armateur, le Duc-de-Laval repart le 5 mars 1778, en direction des Antilles. Auparavant, officiers et équipage se sont partagés les captives pour l’agrément du voyage. Les perspectives financières sont excellentes pour Jean-Jacques. Il est parti avec deux pacotilles. Contre celles-ci, il a acheté de l’or, de l’ivoire et un esclave. Par ailleurs, en plus de ses appointements, il a droit à un pourcentage sur chaque esclave vivant vendu. Comme ils sont 450, le voyage sera pour lui des plus rentables. Le 5 juin 1778, le Duc-de-Laval arrive au Cap Haïtien. L’ambiance est optimale à bord du négrier. Le voyage a été paisible, les captives douces et aimables, et cinq mâles seulement sont morts. Seule déception : au Cap, où ils devaient vendre leurs esclaves par l’intermédiaire d’une maison rochelaise, il y a trop de négriers. Mauvais, mauvais : le prix des esclaves est en baisse.
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rend. Jean-Jacques est accablé. Il vient de tout perdre et ne reverra pas La Rochelle avant longtemps ! Quelques jours plus tard, il débarque à Plymouth. De Plymouth il est conduit à Tavistock. Il est devenu prisonnier de guerre sur parole. Il a promis d’attendre, sans s’évader, d’être échangé avec des prisonniers de guerre anglais. Dix-sept mois plus tard, la captivité de Jean-Jacques se termine. Le roi de France et le roi d’Angleterre sont convenus d’échanger leurs prisonniers. Arrivé à La Rochelle un après-midi de fin mars 1780, il se précipite aussitôt chez Mlle Le Guével. Dès qu’il entre, elle pousse un cri et va se cacher. C’est son frère qui se charge de l’éclairer. Mlle Le Guével ne l’a pas attendu. Elle va se marier avec un vieillard fort riche qui va soutenir toute la famille. Il lui demande de ne pas faire de scandale. «Ne soyez pas traître», entend-il encore…
THORIGNÉ, DEUX-SÈVRES, 1800
Esclave noir,
esquisse d’EvaristeVital Luminais pour le décor de la Bourse de commerce de La Rochelle, 1882. Collection du musée du Nouveau Monde, à La Rochelle.
Les négriers reprennent donc la mer vers Port au Prince, où la revente se passe idéalement. Avec l’argent de ses pourcentages et la vente de son noir, JeanJacques achète quatre barriques de café. Il les vendra un bon prix en France. Le départ de Port-au-Prince vers la France s’effectue dans l’ivresse. Jean-Jacques n’a plus que quelques voyages à faire pour devenir riche. Le moment de son mariage avec Mlle Le Guével se rapproche… Dans les premiers jours d’août, alors qu’ils naviguent dans la brume à hauteur de Belle-Isle, ils se retrouvent devant une forêt de vaisseaux de guerre. Alors que le négrier s’en rapproche, ils arborent le pavillon britannique et tirent quelques coups de canon. Une guerre a été déclarée tandis qu’ils naviguaient… Après une tentative de fuite qui tourne court, le capitaine se
Dans la belle propriété qui est la sienne dans ce village entre Melle et Niort, Jean-Jacques Proa sourit, la plume à la main, à l’évocation de ces années lointaines. Car il écrit ses mémoires. Après de nouvelles croisières pour rétablir ses affaires et qui se sont révélées décevantes, il a finalement décidé d’abandonner la traite, trop aléatoire, de devenir propriétaire terrien, et d’épouser une excellente personne, avec du bien, si possible... C’est ce qu’il a fait en 1783, après quelques surprises. Son oncle, mort entre temps, avait mal géré ses biens. Il a tout de même réussi à récupérer, au détriment de sa veuve, quelque chose. Ce pas grand-chose et ses gains de négrier lui ont permis de prendre sa retraite à Niort, puis Thorigné, à l’âge de 25 ans. Et d’épouser une cousine, Ursule, fille illégitime de son oncle. En rassemblant ainsi entre ses mains les fortunes des deux branches de sa famille. Comme quoi, il y a plus sûr que la traite : le mariage et les successions, par exemple… Et les changements politiques majeurs. Après le 14 juillet 1789, Jean-Jacques mène en effet une carrière de maire et notable rural qui le conduira, républicain, à administrer le département des Deux-Sèvres, bonapartiste, à assister au sacre de l’empereur, et monarchiste, à chanter, Louis XVIII installé, les vertus de l’auguste maison de Bourbon. ■
Le lecteur intéressé par l’intégralité des aventures du négrier sentimental pourra consulter l’exemplaire dactylographié d’une copie des mémoires de Jean-Jacques, conservé aux Archives départementales de la Charente-Maritime. Ou trouver une des trois éditions des mémoires publiées à ce jour. Celle, abrégée, d’Antoine Régis (Aventure d’un jeune négrier français d’après un manuscrit inédit du XVIIIe, Notes africaines, n° 142, avril 1974).Celle d’André Coupleux, parue en 1993 au Croît vif. Plus récente, celle, abrégée également, de Jean Sibenaler aux éditions Cheminements (2004). L’ouvrage publié par André Coupleux paraît plus complet, plus littéraire que les autres. Et plus mystérieux également.
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J + M photographes
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