// vous lisez...

Archive - auteurs : - -

Mgr Augouard, 44 ans au Congo

Mgr Augouard, 44 ans au Congo. Prosper Philippe Augouard (1852-1921), missionnaire poitevin au Congo, accomplit une oeuvre éducative en se heurtant souvent à l’administration coloniale et aux sociétés concessionnaires.

Par Jean-Aimé Loemba, doctorant en histoire contemporaine à l’Université de Poitiers. Photos : Sébastien Laval, Thierry Blais.

Cet article en archive

Sauf exception, les billets et les fac-similés de la revue sont publiés sous licence Creative Commons : paternité - pas d'utilisation commerciale - pas de modification.

  • Texte brut (généré automatiquement) ouvrir...
    fermer...

    missions
    Mgr Augouard
    44 ans au Congo Prosper Philippe Augouard (1852-1921), missionnaire poitevin au Congo, accomplit une œuvre éducative en se heurtant souvent à l’administration coloniale et aux sociétés concessionnaires Par Jean-Aimé Loemba
    L
    Photo extraite de 44 années
    au Congo, lettres de Mgr Augouard 1905-1921 : «Le singe cynocéphale à la tête de lion. Mission de la Sainte-Famille (Bessou).»
    ’histoire a ses ironies ! Loin de son Poitiers natal, le nom de Prosper Philippe Augouard résonne très fort dans la mémoire collective des populations d’Afrique centrale (Congo-Brazzaville, Gabon, République Centrafricaine et Tchad) ainsi que dans certains lieux du savoir (universités, instituts) où des conférences, des colloques et des ouvrages sont consacrés à l’illustre personnage. Le baron Jehan de Witte n’a-t-il pas souligné a juste titre que «Mgr Augouard fut de ceux qui ne peuvent disparaître sans qu’une plume autorisée, experte et documentée s’attache à perpétuer leur mémoire» ? Et pourtant, dans la cité poitevine peu de gens ont entendu parler de l’intrépide missionnaire, même si une rue porte son nom. Après son service militaire, il entre au petit séminaire de Séez que dirige Mgr Ségur en octobre 1871. Quatre ans plus tard, il est fait sous-diacre et le 10 juin 1876 il est ordonné prêtre à Paris par Mgr Delannoy, évêque de la Réunion, dans la chapelle des pères du Saint-Esprit. Comme il le souhaitait, il est envoyé comme missionnaire au Gabon en décembre 1877, puis à Landana en 1879 et enfin au Congo dans la même année, pays où il restera jusqu’à sa mort en 1921. Il est consacré évêque le 23 novembre 1890 à Paris par Mgr Trégaro, évêque de Séez, assisté de Mgr Juteau, évêque de Poitiers, et de Mgr Duboin, ancien vicaire apostolique du Sénégal. A LA CONQUÊTE DE L’AFRIQUE
    La découverte de l’Afrique par les Européens durera trois siècles, du XVIe à la fin du XIXe siècle. Plusieurs nationalités vont sillonner les côtes africaines. Outre
    les Anglais et les Hollandais, les Français sont des acteurs importants de cette vague de conquête. Ils se tailleront un immense territoire, du nord jusqu’au centre du continent. Aux marchands dieppois du XVIe siècle succéderont, bien plus tard, les instituteurs de Jules Ferry et les missionnaires du père Libermann. Une histoire douloureuse durant laquelle se développa de façon intense le commerce des hommes : «la traite du bois d’ébène», c’est-à-dire «la traite des Noirs». Durant deux siècles, des milliers d’Africains ont été arrachés à leur sol, enchaînés et parqués dans les places fortes avant d’être expédiés dans des conditions effroyables vers les Antilles françaises ou les colonies américaines. Les projecteurs des Lumières n’ont pas été dirigés que vers le vieux continent et vers les Amériques. Dès le début de la Révolution française, certains défenseurs des droits de l’homme s’insurgent contre ce «commerce dégradant qui réduit l’être humain à l’état de marchandises». L’Europe voit aussi dans l’Afrique un champ de diffusion exceptionnel pour la foi chrétienne. Dès le début ou presque, l’esprit missionnaire accompagne l’ivresse de la découverte et de la prise de possession des côtes africaines. Viennent ensuite, en 1622, la création de la Propagande et l’essor missionnaire français et italien ; enfin, au XIXe siècle, l’élan catholique donné par Grégoire XVI et Pie IX ouvre la voie aux «grandes missions africaines». Parmi les congrégations religieuses chargées de répandre la foi chrétienne en terre païenne, celle du SaintEsprit va connaître un essor considérable et devenir une des grandes pourvoyeuses des missionnaires en Afrique. Périlleuse odyssée dans laquelle s’engage le
    jeune Prosper Philippe Augouard. Le baron de Witte, fervent ami de l’évêque, lui a consacré une biographie édifiante intitulée Un explorateur et un apôtre du Congo français (1924), suivi par G. G. Beslier, auteur de L’Apôtre du Congo (1932). Depuis, les travaux consacrés au père Augouard témoignent de son importance et de sa vitalité dans l’œuvre éducative et sociale qu’il a entreprise au Congo français. Son zèle pour l’éducation des enfants lui vaudra continuellement des conflits et des heurts avec l’administration coloniale. L’ŒUVRE ÉDUCATIVE ET SOCIALE DU PÈRE AUGOUARD AU CONGO FRANÇAIS
    Masque Ndunga, population Vili, région de Loango, au sud de l’actuel Congo. Collection Jules Lhomme, musée d’Angoulême.
    Venus pour une exploitation économique du continent africain, contraints par la Révolution industrielle ou par la croissance démographique, explorateurs, colons et administrateurs côtoient les missions chrétiennes. «Ont-elles été des auxiliaires ou des agents, à tout le moins complices objectifs de la colonisation ?», s’interroge l’historien Patrick Cabanel («Eglises : mission accomplie !», L’Histoire, n° 302, octobre 2005). La question court depuis plusieurs décennies : on comprend la culpabilité qu’elle peut faire peser a posteriori sur les quelques dizaines de milliers d’Européens (et d’Américains) des deux sexes, pour moitié catholiques, pour l’autre protestants, partis évangéliser le monde depuis le début du XIXe siècle. N o s recherches sur les missions catholiques du Congo permettent d’affirmer que celles-ci ont accompli un travail d’éducation colossal auprès des populations locales. Et du reste, Mgr Augouard n’est pas en dehors de cette besogne qui consiste à «civiliser» les populations autochtones ; celles du CongoBrazzaville en tireront les bienfaits durant son long séjour. L’œuvre éducative reste la priorité du missionnaire poitevin. Elle est centrée sur le catéchisme, l’école et les travaux manuels. Ces trois volets ont pour finalité première de faire entrer les enfants et les adultes (filles et garçons) dans la foi chrétienne. Il faut noter que le jeune Augouard décida d’apprendre les langues indigènes et s’est fait «Noir avec les Noirs» pour mieux faire passer son message évangélique. Les écoles sont ouvertes un peu partout dans Jean-Aimé Loemba est doctorant son vicariat du Haut Congo franen histoire contemporaine çais (chef-lieu de mission Brazzaà l’Université de Poitiers, membre ville). On y enseigne les rudiments du laboratoire Gerhico, section du français (l’écriture, le vocabuconflictuosité. Il effectue sa thèse laire, la grammaire), l’histoire et la géographie de la France («Nos ansur les missions catholiques cêtres les Gaulois…») et l’hygiène. du Congo (1850-1930), sous Ces écoles de mission deviendront la direction de Frédéric Chauvaud. 80
    Thierry Blais
    Sébastien Laval
    les pourvoyeuses des cadres de l’administration coloniale et des premiers dirigeants des pays africains après les indépendances. Elles fonctionnaient grâce aux dons des chrétiens de Poitiers, à travers l’œuvre de la Sainte-Enfance. Le volet social est consacré notamment à la lutte contre l’esclavage et certaines coutumes contraires au christianisme. Dans cet esprit, Mgr Augouard et ses confrères cherchent à faire sortir les Congolais du fétichisme, de la polygamie et de l’anthropophagie. Au cours de ses tournées apostoliques, l’évêque rachète autant d’esclaves qu’il le peut et il ouvre pour eux, avec l’aide de la Société anti-esclavagiste, un «village de liberté» que l’on appelle village Saint-Henri en l’honneur du sénateur Henri Wallon, président de cette société. Ce qui ne plaît pas à tout le monde. EN CONFLIT AVEC L’ADMINISTRATION COLONIALE
    Autant Mgr Augouard apparaît comme un vrai patriote aux yeux de l’administration coloniale quand il est question de bienfaits de la France, autant il est un «poison» pour ces mêmes administrateurs quand il parle de liberté auprès des autochtones. Il en résulte de nombreux conflits avec l’autorité civile. Il serait fastidieux ici de relater toutes les réclamations,
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
    missions toutes les attaques, toutes les polémiques engagées par ou contre Mgr Augouard au sujet des conflits qui l’opposent à l’administration. «Quand un fonctionnaire me marche sur les pieds, dit-il, je rentre chez moi, je prends une paire de sabots et je vais marcher sur les siens.» Ainsi, le Poitevin, qui dit n’avoir «pas de cadavre dans sa poche», ne se laisse pas «manger» aussi facilement. Aussitôt le différend réglé, Mgr Augouard tend la main à son agresseur et, le plus souvent, s’en fait un ami. Il n’eut recours aux moyens judiciaires que pour défendre les droits de ses missionnaires et de ses missions. L’altercation la plus violente, la plus pénible aussi, fut celle qu’il eut avec M. de Brazza, lorsque cet ancien gouverneur, après avoir été disgracié, fut envoyé au Congo pour enquêter au nom du gouvernement, et qu’il arriva avec un projet tout prêt pour islamiser les écoles. Mgr Augouard reprocha avec véhémence à ce compagnon de première heure de vouloir écarter le vrai Dieu des écoles, alors que lui-même avait donné sa vie pour l’y faire connaître. Mais l’affaire fut réglée sans trop de pourparlers. Et les écoles n’ont jamais été islamisées au Congo. En 1905, la séparation des Eglises et de l’Etat fut ressentie comme un coup de massue par les missionnaires. Les administrateurs zélés leur ont mené la vie dure. Cependant, le père Augouard rappelait toujours aux colons le travail abattu par ses missionnaires et signifiait aussi par un slogan que «l’anti-
    Photos des livres de Mgr Augouard : «Féticheur congolais», «Mgr Augouard et son “frère de sang” le chef Bétou, ancien cannibale (Bétou, HautOubanghi).»
    cléricalisme n’est pas article d’exportation». Les relations entre Mgr Augouard et certains administrateurs coloniaux variaient en fonction des intérêts des deux parties. De manière générale, elles étaient entachées de frictions, rixes et tensions. Les agissements des colons l’offusquaient outre mesure parce qu’il ne comprenait pas comment des gens nés dans la civilisation chrétienne pouvaient se comporter de la sorte :
    Les sources sur l’histoire des missions catholiques et spécialement sur le père Augouard sont pour la plupart concentrées aux archives des pères du Saint-Esprit à ChevillyLarue. On peut y trouver toutes ses notes de voyages, par exemple les quatre tomes de ses 44 années au Congo, consultables aussi à la bibliothèque diocésaine de Poitiers (les deux premiers tomes
    sont sur le site gallica.bnf.fr), ses correspondances régulières dans la revue Les Missions catholiques (52 tomes). On peut consulter avec intérêt le livre du spiritain Jean Ernoult : Les Spiritains au Congo de 1865 à nos jours. A paraître chez Geste éditions fin 2006, de Maurice Mathieu : Mgr Augouard, un Poitevin «roi du Congo» (1877-1921), dans la collection «Archives de vie».
    n’assistant pas aux offices du dimanche, sauf dans les grandes fêtes de l’Eglise, où ils prennent les premières places d’ailleurs ; font des enfants avec des jeunes filles noires sans toutefois se préoccuper de l’éducation de ces enfants ; parlent sans vergogne et insultent à tout vent ; exercent des pressions auprès des populations qui conduisent à des révoltes et conflits de tous genres. Les terres congolaises sont devenues françaises non seulement grâce aux efforts de M. de Brazza, explorateur d’origine italienne, naturalisé français, mais aussi et surtout grâce aux missionnaires du SaintEsprit, qui y ont planté la croix et le drapeau franç a i s à chacune de leurs courses apostoliques. D’ailleurs les «villages de libertés» créés par Mgr Augouard sont devenus par la suite des postes administratifs pour le compte de la colonie. Mgr Augouard est un condensé de plusieurs axes de recherche où dominent clairement l’histoire coloniale et celle des missions catholiques, mais on peut aussi soutirer des thèmes liés à l’anthropologie sociale et économique des populations du Congo français ainsi que de la sociologie. L’histoire conflictuelle largue assez de thèmes comme la violence, les barricades, les exactions et les abus commis par les concessionnaires et les colons envers les populations locales. ■ ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■ 81


    fermer...
  • Téléchargement du fichier au format pdf (179 ko).
  • Fac-similé scribd (attention! ce type de visualisation n'est pas toujours fidèle à l'original) :
    Read this document on Scribd: actu73juil2006_78-81

Discussion

Aucun commentaire pour “Mgr Augouard, 44 ans au Congo”

Poster un commentaire