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JOUHET
C’est quoi prier ?
l’entrée nord de Jouhet, sur la D 5 qui mène de Saint-Savin à Montmorillon, une banderole est accrochée. On la voit de loin, suspendue entre deux arbres. Elle proclame en grosses lettres rouges et noires sur fond blanc que d e m a i n , premier dimanche de juin, auront lieu une fête du pain et une brocante. Pourtant, ce samedi aprèsmidi, la place devant la mairie où se trouve le classique monument à tous les morts de toutes les guerres du siècle dernier est déserte. Pas de préparatifs fiévreux, aucune agitation joyeuse. En contrebas de la place, proche de la Gartempe qui coule paresseusement entre les arbres, la chapelle de Jouhet se dresse. Un bâtiment tout simple, de la taille d’une petite maison. Ses voisines en prennent des allures de maisons bourgeoises… qu’elles sont.
A
Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet
La chapelle funéraire Sainte-Catherine ne se livre pas si facilement ; elle n’ouvre pas sa porte aux quatre vents, au passant, au premier venu qui désire la visiter sans plus d’autre façon. Il convient, pour le curieux, de la courtiser, de faire sa demande et de suivre la procédure affichée à l’entrée. Selon les saisons, on s’adressera principalement au bar-restaurant le Val de Gartempe ou, comme cela m’est arrivé un jour d’hiver, à la mairie ; et, moyennant la modique somme d’un euro par adulte, on vous confiera la clé. Les distances à parcourir pour retirer celle-ci sont dans les deux cas réduites à une petite centaine de mètres. Une épreuve bien minime comparée à celles qu’illustrent les fresques du XVe qui la décorent. Avant la construction actuelle, il y avait une autre chapelle, dont l’existence est attestée par deux pierres tombales ornées de croix sur le dallage. Les historiens la supposent en ruines lorsque, le 10 juillet 1476, Pierre du Boschage, le curé en charge de la paroisse de Jouhet «donne et dote à faire la chapelle par luy f o n d é e … ou cimetière de Jouhet» (aujourd’hui disparu) en l’honneur de la
Vierge Marie, de sainte Catherine et de tous les saints – dont saint Nicolas ressuscitant des enfants sortis du fameux saloir – nous apprennent deux feuilles dactylographiées encadrées et posées sur l’autel. Il est également expliqué que Pierre, curé du lieu, a prévu pour «entretenir la dite chapelle et pour… estre dict… en icelle… pour chacune sepmaine… une messe pour le salut de son âme et de ses parens et amis, une rente de 100 sols». L’affaire est claire : le salut de l’âme ! La sienne, d’abord, déclare Pierre du Boschage , et celle des autres, «parens» et amis… On ne peut se tromper : sur le versant nord de la voûte, la fresque à dominantes ocres et rouges du registre inférieur nous montre trois jeunes cavaliers richement vêtus qui partent chasser, accompagnés de chiens et de faucons. Des seigneurs. Leur partie est stoppée net par trois squelettes, sortis de leurs cercueils, à droite d’une croix de cimetière qui centre la scène. Un rappel aussi amer que lucide : la vie est brève, l’âme est éternelle. Damnée ou sauvée. Trois morts, trois vifs… Dans la seconde moitié du XVe siècle, cette vision est des plus réalistes. Depuis le milieu du XIVe, la France est entrée dans le temps des calamités, peste, guerres interminables («Cent ans» !), famines… La vie est fugace, précaire… «Ce que tu es, je le fus, ce que je suis, tu le seras», (Saint Césaire d’Arles, Sermon au peuple). Tel est le message, celui des Danses macabres qui se multiplient dans les églises de la chrétienté occidentale, annonçant le thème des Vanités qui sera en vogue dans les siècles suivants. Alors que je prends des notes, que Claude choisit ses prises de vue, deux garçons de huit, neuf ans pénètrent dans la chapelle et s’extasient. L’un des deux lit à voix haute les inscriptions de la pierre tombale au centre du d a l l a g e : Ci-gît M . Jérôme Victor d’AUBOUTET, chevalier de Saint Louis, ancien chef d’escadron, mort le 1er avril 1862, âgé de 84 ans. Priez pour lui. Ayant achevé sa lecture, il s’interroge : «C’est quoi prier ?»
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■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
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