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La ruée vers le saphir transforme un village de paysans misérables en ville-champignon, comme un gros bouton de mauvaise fièvre
Par Pierre D’Ovidio
Ilakaka
Ville Far West du Sud malgache
a veille, Zôzôly, mon guide dans la réserve d’Isalo, un parc naturel situé dans le sud de l’île, m’avait mis en garde : Si tu veux visiter Ilakaka, fais très attention. Surtout, si on te propose d’examiner des pierres brutes, les saphirs ; tu sais, sur la paume… Dis que ça ne t’intéresse pas ! Tu passes ton chemin. Là-bas, les gens pensent que les étrangers, les Blancs, c’est-à-dire les Vazahas, sont tous acheteurs et tous très riches… Alors, ils montent des combines. Dès que tu t’approches pour regarder, les gens se pressent autour de toi ; ils t’étouffent ; un complice donne un coup dans la main et les pierres tombent. Dans la bousculade, il manque toujours deux pierres. Les plus belles, c’est sûr ! Et toi, tu rembourses ! Cher ! Très cher ! Fais bien attention ! C’est le Far West ! Ilakaka, village perdu de paysans misérables comme il y en a tant et qui alignent les cases branlantes d’une seule pièce, aux parois de bambou et aux toits en feuilles d’arbres du voyageur, le long de la Nationale 7, a changé du tout au tout en 1998. Cette route, qui file vers le Sud depuis Antananarivo, la capitale, jusqu’à Tuléar, ville terminus sur le canal de Mozambique, a vu naître une ville-champignon. Sur terre, les zébus traînent toujours, absorbés dans leur quête mélancolique d’une herbe rare et plus jaune que la paille. Sous terre, sous le sol sablonneux, un des plus importants gisements au monde de saphirs dormait, en l’attente d’un trou, du hasard d’une bonne pioche… D’une vingtaine d’habitants, le village est passé en quelques années à plus de cent cinquante mille. Par le miraculeux phénomène – la disPierre D’Ovidio a été lauréat en 2006 grâce ? – de la ruée vers le saphir. d’une Mission Stendhal accordée D e s Malgaches pour la plupart. par le ministère des Affaires Paysans faméliques, taxis drivers étrangères pour effectuer un séjour de Tananarive, serveurs, fonctionà Madagascar. Il doit publier en 2007 naires sous-payés, sans emplois et un carnet de voyage aux éditions aventuriers de tout poil, ont afflué Phébus : La Nationale 7 coupe de toute l’île Rouge. Ils ont été suile Tropique du Capricorne. vis, comme par beau soleil l’ombre
L
suit le marcheur, d’acheteurs et de trafiquants venus d e toute l’Asie, du Sri Lanka, du Pakistan, de Thaïlande, mais aussi d’Europe, avec les courtiers, joailliers, intermédiaires fumeux, qui précédaient u n e petite armée de putes, de souteneurs et de truands. Ayant tous en partage cette même fièvre, cette volonté féroce de s’enrichir. Et vite ! Ilakaka, gros bouton de mauvaise fièvre qui ne veut plus guérir, a construit à la hâte des boutiques, des hôtels, des gargotes, des magasins spécialisés dans l’achat de pierres, des cases et des cases, mordant sur la savane, surtout à l’est de la 7… Et même un casino ! Pour que les chercheurs obstinés, devenus heureux découvreurs, puissent claquer leur fric ! Flamber ! Puissent se laver une fois pour toutes de leur sueur, oublier leurs peurs… Car on vit terrorisé dans la ville du saphir et ses alentours, dans cet espace troué de puits circulaires qui font des cratères lunaires à perte de vue depuis la Nationale. Au début, les paysans, fous de joie, célébraient leurs trouvailles en réunissant les amis, les voisins, dans de grandes fêtes où l’on mangeait de la viande de zébu en buvant du mauvais rhum en petites bouteilles de plastique jusque tard dans la nuit. Jusqu’à ce que les brigands viennent dévaliser, avant l’aube, les convives repus, abrutis d’alcool. Maintenant, les chercheurs heureux se cachent. Ils prétendent être malades, gravement malades, et ils partent vers la ville, Tuléar ou Tana ; en douce… Parfois même de nuit. A la cloche de bois. On vit aussi dans la peur du «Vaza». La plupart des chercheurs, souvent des paysans, craignant les étrangers, n’osent pas traiter directement avec eux et ils ont recours à des intermédiaires, des hommes et quelques femmes, assis sur la place du marché, avec sur les genoux des plateaux en plastique coloré et une lampe à faisceau laser pour vérifier l’eau des pierres. Des Malgaches, comme eux. En eux, ils ont confiance. Ne parlent-ils pas la même langue ?
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On vit aussi dans la peur de l’éboulement. Les trous, du diamètre d’un corps, sont creusés jusqu’à 25 mètres dans le sol meuble ; en partent de longues galeries, d’étroits boyaux qui s’effondrent quelquefois, ensevelissant les mineurs. Pas d’étais, peu de lumière, peu d’air… La seule concession que l’on fait à la «sécurité» dans ces puits et ces galeries obscures taillées à la mesure d’un homme accroupi est la présence – facultative – d’une sorte de rat. Un rat enfermé dans une cage d’osier qui, lorsqu’il s’agite, montre des signes manifestes d’affolement, signale qu’un événement – pas tout à fait inhabituel ! – va se produire. Un éboulement. L’instinct des animaux… Et le mineur tâche de s’extraire de son probable tombeau. Il y réussit parfois. Pas toujours. La lumière ? Une torche. Bricolée avec une boîte de lait concentré, une conserve de tomate de marque Dana, munie d’une mèche de coton qui trempe dans le pétrole. On ne risque pas le coup de grisou à chercher des saphirs. On ne distingue pas grand-chose, non plus. L’air ? A des dizaines de mètres sous terre, l’oxygène parvient mal. Un dispositif ingénieux a été mis au point, et je le vois fonctionner à quelques mètres de moi. Un homme, au-dessus d’un puits, gonfle une sorte de très gros ballon de plage en plastique, ou d’énorme sac, comme on en utilise ici pour faire les courses, et, le comprimant entre ses bras, il en chasse l’air dans des conduits, toujours en plastique, qui descendent vers les profondeurs. Un poumon artificiel qui alimente des hommes qu’on hisse à la surface avec un treuil en bois très proche de ceux qu’on pouvait voir au-dessus de nos puits. Ce poumon marche bien, m’assure-t-on.
En tout cas suffisamment pour alimenter le marché en pierres précieuses. Pour attendre la venue des étrangers. D’hommes importants. Tel Werner, un corpulent citoyen helvétique, qui atterrit avec son avion privé tous les mois et qui parcourt Ilakaka en grosse berline américaine, escorté d’une belle escouade de gardes du corps armés. Werner est là, il achète ! La rumeur va vite… A Ilakaka, la ville saphir, tout est saphir. Les prix sont «saphirs» (on ne produit rien sur place, à peine un peu de maïs, de manioc, l’eau vient de loin…), les putes sont «saphirs» (pas plus belles, mais leurs tarifs…), les permis de conduire sont «saphirs» (quand on a trouvé une pierre, on achète une voiture et on conduit ; forcément, les accidents sont mortels…). Les boutiques de négoce – toutes tenues par des Asiatiques – sont équipées de grilles et surveillées par des gardes, assis en façade, qui posent négligemment leurs armes sur leurs genoux. Le casino, mais je l’ai déjà évoqué… Les Sri Lankais y reprennent d’une main ce qu’ils ont donné de l’autre ! A la sortie, toujours le long de la Nationale 7 et à l’est, coule une rivière ; des familles entières y lavent la terre qui a été remontée à la surface, treuillée dans des paniers de raphia tressé. La matinée sera-t-elle heureuse ? Alors que nous nous éloignons, nous sommes arrêtés à Ankatsakatsa par un barrage de militaires et de policiers. Mon guide doit les suivre au commissariat. Un problème de papiers du véhicule ? Une histoire trouble de bakchich ? Il se dit que les forces de l’ordre n’aiment guère s’aventurer à Ilakaka… ■
Pierre D’Ovidio
Lessive du saphir dans la rivière Ilakaka.
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