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Polynésie – Gustave Viaud, premier photographe de Tahiti. Portrait de Gustave Viaud (1836-1865) sur « l’île délicieuse », le parrain en récits exotiques du petit Julien Viaud, futur Pierre Loti. Par Alain Quella-Villéger, photos de Gustave Viaud ;

Page 39 : Marie-Ange Guilleminot portant sa « robe téton » à côté de la stèle d’Aziyadé dans la maison de Pierre Loti à Rochefort. Photographie de Jean-Luc Moulène.

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    Polynésie
    Portrait de Gustave Viaud (1836-1865) sur «l’île délicieuse», le parrain en récits exotiques du petit Julien Viaud, futur Pierre Loti Par Alain Quella-Villéger Photos Gustave Viaud
    Gustave Viaud premier photographe I l y eut Mon frère Yves, il y eut surtout Gustave, le grand frère, le vrai, l’éternel absent durant sa courte vie, mais après sa disparition prématurée, le mort présent pour le reste de la vie de Pierre Loti. Gustave, victime d’une mort confisquée, loin des siens, entre Saigon et l’océan Indien, celle d’un marin dont on immergea le corps, par 6° 11’ de latitude nord et 84° 48’ de longitude est, dans le golfe du Bengale. Pierre Loti, fétichiste des souvenirs, du passé, dont la seule maladie fut de devoir vivre avec la mort au cœur de tout, ne se remit jamais de cette disparition du grand frère en pleine vie, en pleine jeunesse. Il n’a jamais pris pour héros un médecin de Marine, n’a pas écrit Mon frère Gustave, ou peut-être n’a pas cessé de l’écrire, pour être avec lui, pour retrouver celui dont il ne resta rien, pas même une tombe, pour le devenir peut-être. Son choix de la carrière maritime est une façon de le suivre, de le poursuivre, en espérant atteindre un jour celui qui, partant pour le Pacifique, avait offert à l’enfant un Voyage en Polynésie aux effets durables. Gustave fut aussi le frère pionnier en voyages, le parrain en récits exotiques, le premier reporter connu du petit Julien Viaud, le grand épistolier nourrissant l’enclos familial protestant de Rochefort des bouffées d’air tropical qu’apportaient ses révélations colorées. Julien doit au seul frère qui fut, fraternel et paternel à la fois, d’être devenu Loti. Qu’on ne s’y trompe pas : le choix même de son pseudonyme, au-delà de toutes les expériences amoureuses de la Nouvelle Cythère, au-delà de toutes les beautés du rivage et du rosé des lauriers-roses, est un hommage au grand frère, au grand frère tahitien, Gustave Viaud qui fut Rouéri. Gustave Viaud est né à Rochefort, le 25 avril 1836. Lorsque, médecin de Marine frais émoulu désigné pour les établissements français de l’Océanie, il débarque sur «l’île délicieuse», le 9 juin 1859, sa vie bascule ; c’est son identité même qui s’envole. N’oublie-t-il pas d’écrire à sa famille pendant une dizaine de mois ? De toute façon, ses lettres sont rares entre janvier 1861 et juin 1862, c’est-à-dire durant la deuxième partie de son séjour, quand Rouéri a pris le pas sur Gustave et s’est mis à vivre en compagnie de la vahiné Tarahu (Taïmaha dans Le Mariage de Loti de son cadet). Si divers documents militaires, émanant du chef du service de santé, précisent les dates d’ordres de mission pour accompagner des soldats, se rendre dans un hôpital, visiter des malades, aller vacciner des enfants, on sait que Gustave a souvent voyagé à travers l’archipel, non en dilettante, mais dans le cadre de déplacements à caractère sanitaire et n’est pas resté cloîtré à Papeete. Des «tournées scientifiques» l’ont conduit de district en district, loin du chef-lieu, aux Tuamotou (Pomotus) en mai-juin 1861, aux îles Sous-le-vent, en septembre-octobre 1861 : Raiatéa, Tahaa, Huahiné, Bora-Bora ; une autre à Moorea en novembre suivant, ainsi qu’un séjour au fort de Taravao (sur l’isthme de la presqu’île de Taiarapu, fin 1861-début 1862). Or, le médecin éternellement fauché, outre qu’il soigne et fait son travail avec un zèle reconnu, n’en reste pas moins un romantique, un rêveur artiste qui fréquente la petite cour de la reine Pomaré IV, entend jouir de la vie insulaire : pêcher, chasser, circuler à cheval, se baigner, aimer. Dès que Gustave a terminé sa journée, Rouéri reprend la liberté de son corps, de ses promenades, de son cœur, de ses yeux, puisqu’il se met à photographier et à dessiner. Avec un ami, à l’automne 1859, il a investi pour moitié dans du matériel photographique. On ne s’en é t o n n e r a pas, car l’une de ses vieilles tantes rochefortaises, Corinne, passionnée de cette nouvelle technique, fascine au même moment (entre
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    de Tahiti 1860 et 1870) son jeune neveu par la magie d’une telle machine à fixer le temps. Gustave Viaud photographe est d’ailleurs bien connu, aujourd’hui : en 1964, Patrick O’Reilly et André Jammes exposèrent, au musée de l’Homme, vingt-quatre calotypes originaux datant de 1859-1862, et publièrent alors leur découverte d’un Gustave Viaud, premier photographe de Tahiti (Société des Océanistes). Les calotypes, dont il faut bien considérer qu’ils ne sont que la trace émergée d’un iceberg fragmenté (Gustave dit donner des clichés à plusieurs personnes), et fondu (par effacement, perte, destruction), délimitent une première géographie de Papeete en 1860, rayonnant du centre-ville au littoral : bâtiments officiels (résidence du gouverneur, palais de la reine), bâtiments administratifs ou militaires (caserne, arsenal, boulangerie, ateliers de Fare Ute), et cases perdues sous la végétation. Les temps de pose permettent guère de photographier des personnes, ce sont des paysages, des vues immobiles. Parmi ces cases, celles de Gustave, qui en occupa successivement deux. Il décrit la première, en août 1859 : «petite case en bon état avec varangue [pour véranda] devant et petit jardin derrière, à cent pas de l’hôpital, à toucher le restaurant», où il prend ses repas (est-ce l’hôtel Georges, dont il esquisse la façade, dont l’angle biseauté rappelle les maisons anciennes du front de mer ?). De la seconde, nous connaissons une vue, avec barrière de claies blanches et véranda à l’arrière. Le tirage sur papier d’un de ces clichés légendé par Loti, à l’encre noire, «case de mon frère à Tahiti vers 1860», souffre manifestement d’une attribution erronée. En revanche, le personnage qui se distingue à gauche est-il Gustave, ou bien quelque «brave et digne colon» de ses amis, comme il y fait allusion le 15 août 1860, pour un portrait ? Si Jammes et O’Reilly établirent la valeur documentaire de cet ensemble, ce fut au point d’occulter l’autre versant de l’artiste : le dessinateur. En effet, Gustave dessine, certes lui-même peu convaincu par son talent : «Quand je vais me camper devant un paysage, je suis sûr, au bout d’une heure ou deux, de l’avoir parfaitement regardé, mais pas du tout reproduit. C’est peut-être parce que je crois qu’il est impossible de le rendre avec assez de perfection.» De fait, nous ne découvrons pas un dessinateur expérimenté, encore moins un artiste de la trempe de son jeune frère, mais dans une famille où chacun taquine quelque muse, y compris sa sœur, excellente peintre, Gustave est démangé par le désir de laisser une trace graphique de son séjour. Des carnets de croquis sont consacrés à Tahiti : dessins à l’encre et au crayon, avec des mentions de couleurs en vue sans doute d’aquarelles futures. D’autres croquis sont éparpillés dans des carnets contenant des notes manuscrites, des comptes,
    Ci-dessus : Baie de Papeete. Ilot Motu Uta (1859). Coll. part. Ci-dessous : Baie de Papeete. La Pointe de Fare Ute avec l’arsenal (1859). Coll. part.
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    Polynésie vait-il être à Tahiti ? Le presque Loti, simple officier de Marine, arriva à Tahiti en janvier 1872 pour deux séjours de quelques mois, à la fois (mais sans le savoir) pour se retrouver, mais aussi dans la crainte «qu’il ne reste plus de vestiges de Lui, ni de son passage». Mais ce saint frère aîné a commis une «faute», laissant sur le lagon quelque probable descendance illégitime. Loti a conscience «qu’il est d’usage de désavouer complètement les familles de ce genre» (au pasteur Vernier, avril 1872). Or, celui qui, plus tard, installera à demeure rochefortaise une seconde famille basque, n’a pas de ces réticences morales, même si Le Mariage de Loti, en contant la quête des enfants et «découvrant» qu’il n’en est rien, sauve en quelque sorte l’idole du discrédit posthume. Rouéri étant remisé au rang des accessoires exotiques, Gustave sortira blanchi. Gustave, arrivé en juin 1859, est reparti, malade déjà, le 5 juin 1862, n’emportant presque rien. Ses amis font porter au bateau une malle ne contenant que les choses indispensables, le reste étant donné ou vendu. La malle embarquée sur la Dorade, à destination du Chili, contient au moins les calotypes, des carnets de dessins, des manuscrits, aujourd’hui répertoriés à la Maison de Pierre Loti à Rochefort ou bien conservés dans les archives familiales. Gustave et Julien (âgé de douze ans) ont pu ensemble, à Rochefort, parler de Tahiti, entre le 17 septembre et le 2 décembre 1862. Bref passage de relais car, partant pour l’Asie, Gustave ne reviendra jamais, mort le 10 mars 1865, sur l’Alphée, immergé le lendemain à la sortie du détroit de Malacca. En souvenir, en avril 1993, l’Organisation hydrographique internationale dépendant de l’Unesco a donné son nom à une chaîne montagneuse sous-marine de l’océan Indien, à 650 km au sud-ouest de Sri Lanka (Viaud Ridge), avec pour motifs qu’il avait été le frère aîné de Loti et le premier photographe de Tahiti… ■
    Papeete. Le bord de mer (1859). Coll. part.
    1. Jusqu’alors conservé au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, à Paris, et donc désormais au musée du Quai-Branly.
    lexique et autres relevés d’adresses. Une série de profils côtiers n’est pas pour surprendre chez un marin. Parmi ces dessins, souvent à peine esquissés, plutôt pense-bêtes qu’œuvres d’art, on retiendra quelques documents signifiants, associés en vérité, non seulement aux photographies, mais plus encore aux velléités du jeune homme de devenir écrivain – trois attitudes qui en font également l’aîné esthétique du futur Pierre Loti. C’est d’ailleurs une épidémie familiale (le père, Théodore Viaud, écrit aussi). Gustave confie à ses parents : «Il y a dans ma tête un livre qui ne s’effacera pas.» Quoi qu’il en soit, la série des dessins connus de Gustave mérite l’attention, voire la comparaison avec ceux de son «compagnon, M. Armand, le dessinateur de l’expédition qui voudrait à chaque pas s’arrêter et enrichir son album d’un croquis nouveau», et dont douze lithographies1 accompagneront le récit de Gustave. Si les deux «reportages» graphiques se complètent manifestement, entrecoupant les lieux, le jumelage de certains est curieux : même cadrage, comme si l’esquisse de Gustave avait pu servir à l’aquarelle finale de Léon Armand. Gustave donne également des commentaires pouvant aider à lire certaines aquarelles. Le frère aîné est la pierre angulaire d’une famille entière, dont Loti est le dépositaire patenté de la mémoire collective. Gustave, avant de mourir, avait terminé sa lettre aux siens par un «au revoir» chrétien. Le rendez-vous fixé par le mourant dans l’au-delà, pou-
    Pierre Loti, Le Mariage de Loti, édition critique par Bruno Vercier, Garnier-Flammarion n° 583, 1991. Jean-Claude Demariaux et Georges Taboulet, La Vie dramatique de Gustave Viaud, frère de Pierre Loti, Paris, Ed. du Scorpion, 1961. A. Quella-Villéger : Pierre Loti, le pèlerin de la planète, Aubéron, 2005. Polynésie. Les archipels du rêve, anthologie contenant notamment Le Mariage de Loti, des photos prises par Gustave Viaud et des dessins de Loti. Omnibus, 1996. Et le n° spécial du Bulletin de la Société des Etudes océaniennes, n° 285-287, avril-septembre 2000. Pierre Loti photographe, catalogue, Musées de Poitiers, 1985.
    Page de droite : Marie-Ange Guilleminot portant sa «robe téton» à côté de la stèle d’Aziyadé dans la maison de Pierre Loti à Rochefort. Photographie de Jean-Luc Moulène.


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