fermer... à venir
Renaissance
Au XVIe siècle, les étudiants voyagent dans toute l’Europe durant leur «pérégrination académique»
Par Jean Hiernard Photos Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers
Poitiers et l’Europe de la
peregrinatio academica
èlerinage bien singulier que la peregrinatio academica ! L’expression a désigné, à partir du Moyen Age, le vaste mouvement, ancêtre de nos programmes Erasmus, qui mena les étudiants qui en avaient les moyens d’université en université, afin de parfaire leur formation en droit, théologie ou médecine. Rabelais y fait allusion lorsqu’il évoque l’éducation de Pantagruel, mais le bon géant s’est borné à visiter les universités de France, alors que le phénomène concerna en réalité toute l’Europe. L’université de Poitiers, créée en 1431/1432, fit partie de ce réseau et la tradition veut qu’elle ait accueilli nombre d’étrangers, comme l’écrivait Scévolle de SainteMarthe en 1570, s’adressant à la ville : Et ton Escole […] Fait-elle pas venir à nous Celuy qui boit les eaux du Tybre, L’Alleman, le Suisse libre, Et l’Anglois au visage roux ? Cette réalité est cependant restée longtemps à l’état d’affirmation quasi gratuite. Les sources qui auraient permis de la fonder sont en effet lacunaires et inédites. Si l’on prend la peine de scruter les registres de collation des grades en droit, qui constituent les documents les plus complets à notre disposition, mais n’ont été malheureusement conservés qu’à partir de 1575, on constate bien la présence de Bretons, de Limousins, de Tourangeaux à côté des Poitevins, mais la rareté des étrangers au royaume fait douter de l’affirmation de l’humaniste. Il est vrai que seule une minorité d’écoliers «prenaient leurs grades». Il faudrait disposer de la matricule des Jean Hiernard est professeur juristes, où l’on inscrivait les noms à l’Université de Poitiers, membre de tous les étudiants, mais elle n’est du laboratoire hellenisation et disponible qu’à partir de 1658. Peutromanisation dans le monde antique. on imaginer que les écoliers voya-
P
geurs ne faisaient que visiter Poitiers sans y passer d’examens ? Une catégorie de sources peu connue v i e n t montrer le contraire : les livres ou albums d’amis (alba amicorum). La pratique en est apparue vers 1548, dans l’entourage de Luther et de Mel a n c h t h o n , parmi les étudiants de l’université saxonne de Wittenberg. Elle a essentiellement concerné le monde germanique au sens large, pays scandinaves, Provinces-Unies et Suisse compris, et a duré jusqu’au XIXe siècle. A l’origine, l’étudiant ajoutait à un ouvrage de théologie ou autre des pages qu’il faisait signer, au gré de sa peregrinatio, à ses condisciples, ses professeurs ou des savants de rencontre. Le mot latin album renvoie à ces pages blanches et c’est dans cette acception qu’il est passé en français. Très vite, des dessins rehaussés à l’aquarelle ou à la gouache sont venus agrémenter les pensées et citations convenues, et des éditeurs ont imprimé des livrets spécialement prévus à cet effet, avec bordures et écussons muets. Cette tradition réformée n’a en fait concerné que très peu de Français. Grâce au corpus de Wolfgang Klose et à un site Internet de l’université d’Erlangen (RAA), on peut de mieux en mieux étudier les centaines d’albums dispersés dans les bibliothèques et archives du monde
Pages de l’album amicorum de Jean-Jacques Grübel sauvées par Alfred Richard et conservées à la médiathèque de Poitiers (ms 450). Le possesseur ne fut pas étudiant à Poitiers mais, originaire de Schaffhouse, apprit la théologie à Strasbourg et Bâle en 1627-1628, avant d’exercer la charge de pasteur. En haut : «Celles qui simulent la virginité ne sont pas toutes vierges.» Dédicace de Heinrich Braun junior, le 3 avril 1627 à Schaffhouse (Suisse). En bas : «La beauté est un bien fragile.» «La vierge du Seigneur doit s’abstenir totalement de toute parole impudique et de tout rire : elle doit orner toute sa vie de silence et de discipline.» «La foi n’est en sûreté nulle part.» Dédicace du Strasbourgeois Andreas Bitterlin, le 17 mars 1628 à Strasbourg.
24
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
25
Un exemple d’ouvrage allemand destiné aux étudiants. Gravure tirée de Daniel Meissner, Libellus
novus politicus emblematicus civitatum ,
Nuremberg ?, Fuerst, 1628. Vue de «Potiers» [sic], musée de Poitiers. En haut, en allemand : «En tonneau de vin sommeille grande estime.»
entier. Certains comportent des signatures apposées par des étudiants lors de leur séjour à Poitiers. Ces documents nous ouvrent ainsi des portes insoupçonnées. La lecture croisée des registres poitevins, des albums d’amis, de certains journaux de voyage et correspondances devrait permettre de donner une i m a g e beaucoup plus complète et colorée de la peregrinatio. Quelques années seulement de recherche nourrissent selon nous bien des espoirs. Nous ne prendrons que quelques exemples. Le deuxième livre d’amis chronologiquement connu, qui a appartenu au Styrien Christoph von Teuffenbach et est aujourd’hui conservé à Wittenberg, porte la signature, «à Poitiers» (Pictavij), à la date de 1551, du jeune patricien Seyfried Ribisch, originaire de Breslau en Silésie (l’actuelle Wroclaw en Pologne). Son journal de voyage manuscrit composé en latin (Itinerarium) atteste sa présence dans notre ville pendant deux ans
et demi (1550-1552). Amateur d’antiquités, il y a relevé trois inscriptions romaines aujourd’hui disparues. Son récit permet aussi de connaître les noms de certains de ses condisciples et de le suivre pendant sept ans à travers l’Europe. Quant au noble autrichien rencontré, de confession luthérienne comme Ribisch, il devait par la suite faire carrière militaire et diplomatique au service des Habsbourg : la dernière signature de son album est datée de 1568 à Constantinople… Mais il n’y a pas que les manuscrits : une gravure connue vient de révéler son secret, celle de la Pierre Levée de Poitiers, due à l’artiste flamand Georges Hoefnagel, qui a mis en scène des étudiants en train de grimper sur le célèbre dolmen pour y inscrire leurs noms au couteau, selon une coutume rapportée par Rabelais. Or, jamais les noms de ces personnalités n’ont réellement figuré sur la pierre. Un érudit anversois a en effet découvert en 1980 un laissez-passer délivré en 1562 par les familles de quatre étudiants nommés sur la gravure : ils faisaient alors leurs études à Bourges, et l’on souhaitait les faire reconduire à Anvers, à l’abri de la guerre et de la peste. L’un d’entre eux, Hoefnagel, devenu à partir de 1590 un artiste célèbre de la cour de l’empereur Rodolphe II à Prague, a voulu sur le tard rappeler ces tendres années. Les quatre noms et celui de leur précepteur ont été gravés en majuscules et, pour faire plus vrai, entourés de ceux de «vedettes», comme Ortelius ou Mercator, en écriture cursive. L’enquête peut être poursuivie pour le XVIIe siècle. S’il y a fort peu d’Allemands sur les pages du registre poitevin de gradués en droit, on peut y remarquer la présence au XVIIe siècle d’une quarantaine de Néerlandais issus des meilleures familles d’Amsterdam et d’ailleurs, parmi lesquels Frans Banninck, bachelier
Christian Vignaud - musées de Poitiers
JACQUES ESPRINCHARD, JEAN GODEFFROY, JEAN GRENON
Des Rochelais sur les routes d’Europe
La Rochelle fut, entre 1588 et 1621, la capitale de facto d’un Etat huguenot. Son académie ne semble avoir séduit ni son patriciat, ni ses visiteurs étrangers, tels les deux Danois Jacob Seeblad et Christian Sparre, rencontrés successivement à Leyde (1647), Orléans (1648), La Rochelle (1649), Padoue et Rome (1649-50). En revanche, les jeunes Rochelais ne sont pas rares à Orthez, Poitiers, Saumur, Montauban, Paris et même Genève ou Leyde, où vont se former futurs pasteurs, juristes et médecins. Certains ont laissé des journaux et font partie des rares Français à avoir adopté l’usage de l’album amicorum. Le plus connu est Jacques Esprinchard (v. 15701604). Son Journal de voyage,
26
publié en 1957, permet de reconstituer, à partir de Leyde, une peregrinatio «pour le plaisir» à travers l’Allemagne, la Pologne, la Suisse et le Midi de la France, avant son retour à La Rochelle en 1598. Il a aussi possédé un Thesaurum amicorum disparu. Son parrain, Jean Godeffroy (v. 1525/1530-1592), marchand orléanais installé à La Rochelle en 1572, avait voyagé en Europe centrale et en Italie, comme l’atteste un manuscrit rochelais. Il ne s’agissait pas d’un voyage d’étude, mais il rencontra tout de même à Strasbourg quelques écoliers orléanais, et surtout accompagna en 1569, de Bâle à Nuremberg, Pierre de La Ramée (Ramus), l’une des intelligences du siècle. Godeffroy était le père du
maire homonyme du siège de La Rochelle (1627/1628). De savants prédécesseurs ont parfois eu la chance de scruter des documents disparus. L’érudit saintais Dangibeaud eut ainsi en mains l’album amicorum du Rochelais Jean Grenon (15781663), qui, après des études juridiques à Leyde, devait faire carrière au présidial et à l’amirauté de La Rochelle. Il en avait tiré en 1923 un bel article, quoique un peu sommaire. La relecture de ses brouillons permet de retracer le voyage de retour de Grenon, via Genève, Montpellier et Montauban, et de reconstituer les milieux qu’il a fréquentés. Peut-être un jour remettra-t-on la main sur le document original !
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
Renaissance
et licencié dans les deux droits en 1626, qui allait être bourgmestre d’Amsterdam et commander à Rembrandt l’illustre Ronde de nuit (1642, Rijksmuseum, Amsterdam). Son album amicorum est encore conservé à La Haye. Un autre Néerlandais, Cornelis de Glarges, lui aussi bachelier et licencié dans les deux droits à Poitiers en 1625, plus tard secrétaire d’ambassade et consul en France, a lui-même possédé un album amicorum, édité en français en 1975. A la faveur de ces lectures inespérées apparaissent au grand jour les relations privilégiées qui ont existé pendant un demi siècle entre les universités du royaume et celles de la jeune république, en particulier entre Poitiers et Leyde où alla enseigner le théologien protestant André Rivet, de Saint-Maixent. Et ces gradués néerlandais laissent imaginer un nombre bien supérieur d’étudiants de même origine n’ayant fait que suivre des cours à Poitiers. Notre dernier exemple portera sur l’album amicorum d’un étudiant du Palatinat, récemment retrouvé à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Il atteste la présence à Poitiers, entre août 1626 et avril 1627, de Jean-Jacques Hausmann, originaire de Simmern (Rhénanie-Palatinat), qui avait commencé des études à l’université de Heidelberg et dut s’enfuir lorsque éclata la guerre de Trente Ans, et se réfugier aux Provinces-Unies. Il étudia à Groningue et Leyde, puis en Angleterre. Son album nous le montre parcourant la France, d’Orléans à Saumur, d’Angers à Poitiers. A partir de 1628 il allait assumer la charge de précepteur des fils du comte palatin Frédéric V, souverain de Bohême, éphémère «roi d’un hiver» réfugié en Hollande. Hausmann, Banninck, de Glarges, autant d’étrangers qui ont pu se croiser sur les bancs de nos «Grandes Ecoles». La lecture parallèle de leurs albums nous éclaire sur les gens qu’ils purent fréquenter à Poitiers, souvent les mêmes, des calvinistes évidemment, tels les médecins Jean de Raffou ou Pascal Le Coq, le juriste Antoine de la Duguie… Nous ignorons les raisons qui incitèrent certains à venir à Poitiers, d’autres pas. La ville faisait certes partie d’un circuit obligé, d’un «Tour». Les relations, le bouche-à-oreille, les traditions familiales ont pu jouer. A Poitiers, comme à Angers, Orléans ou Bourges, on enseignait, à côté du droit canon, le droit civil (ou romain) interdit à Paris jusque sous Louis XIV, et considéré par les Germani comme le droit du Saint Empire, héritier des Romains. Certains maîtres, juristes ou médecins, étaient calvinistes. Un Frison, François Meinard (1570-1623), a enseigné le droit à Poitiers. Deux filles de Guillaume le Taciturne, Flandrine et Brabantine de Nassau, résidèrent longtemps en Poitou, la première, convertie au catholicisme, comme abbesse de SainteCroix de 1603 à 1640, la seconde, demeurée calviniste, comme duchesse de Thouars, depuis son mariage avec Claude de La Trémoille en 1598. Il ne faut pas surestimer un phénomène minoritaire, mais ces étrangers contribuèrent au renom de Poitiers. Il reste à étudier la façon dont la population poitevine les accueillit, à observer en sens inverse la peregrinatio des étudiants poitevins, plus difficile à saisir, mais certaine, comme nous avons pu le constater à Leyde. Beaucoup sont d’illustres inconnus : qui était Johannes Geandrellus, Pitavinus cum barba nigra, «Poitevin à la barbe noire», qui figure au registre des juristes de Padoue en juillet 1593 ? Parmi les célébrités, citons Pascal Le Coq (1567-1632), né à Villefagnan (diocèse de Poitiers), doyen de la faculté de médecine de Poitiers et médecin de Louis XIII : ses études l’avaient mené, de 1586 à 1594, à Heidelberg, Bâle et Montpellier, mais il visita aussi la Bohême, l’Autriche et l’Italie. Citons, encore et toujours, René Descartes, gradué à Poitiers en 1616, inscrit à Franeker et Leyde en 16291630, où il se qualifie de Picto. Mais s’agissait-il vraiment d’une peregrinatio et était-il vraiment poitevin ? En tout cas, à la fin du XVIIe siècle tout serait achevé, les guerres de Louis XIV et la Révocation de l’Edit de Nantes ayant produit leurs effets. Seuls quelques aristocrates vinrent encore faire leur «Grand» ou «Petit Tour» (le mot est à l’origine de notre tourisme), apprendre équitation, danse et français en Val de Loire, Jardin de la France, mais plus à Poitiers. ■
A. Vaquero - musée Bonnat - Bayonne
L’étudiant de Leyde,
dessin de Rembrandt, plume, lavé de bistre (20,2 x 11 cm), coll. musée Bonnat, Bayonne.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
27
fermer...
Discussion
Aucun commentaire pour “Renaissance”
Poster un commentaire