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Sciences et tactiques d’Etat

Ecole de médecine navale – Sciences et tactiques d’Etat. Rochefort a formé des officiers de santé de la marine qui sont devenues de grands voyageurs naturalistes. Par Grégory Bériet, doctorant à l’Université de La Rochelle (photo : Benjamin Caillaud).

Illustration : dessin de Jean-René Quoy photographié par Marc Deneyer, photo du Musée national de la Marine.

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    école de médecine navale
    Rochefort a formé des officiers de santé de la marine qui sont devenus de grands voyageurs naturalistes
    Sciences réée en 1722 pour doter la flotte de guerre française de chirurgiens navigants compétents, l’école de médecine et de chirurgie du port de Rochefort se distingue très rapidement de ses homologues brestoise et toulonnaise par la prépondérance accordée à la botanique dans son programme d’enseignement. La topographie particulière de la ville charentaise, sa volonté résolue de se tourner vers le commerce colonial, ainsi que l’intérêt porté aux végétaux dès les premières années de sa fondation (intendant Bégon) ne font que s’agréger au souhait du fondateur de cette institution, le médecin Cochon-Dupuy, d’offrir aux apprentis médecins une formation comprenant l’apprentissage des propriétés thérapeutiques des végétaux. En 1741, un jardin botanique voit le jour. Les expéditions et autres campagnes militaires permettent à celui-ci de s’enrichir continuelleGrégory Bériet est doctorant à ment. Par ailleurs, durant les années l’Université de La Rochelle. 1790, c’est le poste de pharmacien en chef qui connaît une reconnaisIl effectue sa thèse sur s a n c e institutionnelle nouvelle, l’école de médecine navale de puisque ce dernier est amené à siéRochefort au XIXe siècle, sous la ger dans le conseil de santé aux côdirection de Guy Martinière. tés des premiers médecins et chirurgiens de la marine. Tout ceci ne suffit pourtant pas à expliquer une chose : comment des hommes, formés pour soigner des blessés et malades lors des campagnes maritimes, se retrouvent enrôlés par les plus hautes autorités s c i e n t i f i q u e s pour effectuer des voyages de circumnavigation, dont l’un des principaux desseins con-
    Par Grégory Bériet
    et tactique d’Etat C siste à recueillir des objets d’histoire naturelle sur l’ensemble du globe ? Premièrement, il convient de signaler que cette politique ne devient possible qu’à partir de la chute de l’Empire, et donc de l’arrêt des conflits franco-anglais. Deuxièmement, cette forme de recrutement se comprend également au regard de la répulsion des scientifiques civils à voyager. Ces derniers ont en mémoire les dissensions entre leurs homologues et le commandement de marine lors de l’expédition Baudin. De surcroît, les dangers inhérents à toute expédition au long cours déterminent nombre d’entre eux à opter pour la «prudence de la publication» plutôt que pour l’audace hasardeuse d’une «gloire éphémère» d’aventurier. Etre Cuvier plutôt que Geoffroy Saint-Hilaire. Cette situation profite aux officiers de santé de la marine, dans le sens où ceux-ci acquièrent une dimension scientifique nouvelle. L’idée de départ consiste à dissocier le travail de prospection de celui, plus théorique, d’analyse et d’interprétation. A partir des années 1815-1820, les naturalistes de l’Académie des sciences et du Muséum vont publier un certain nombre d’instructions sur les moyens de recueillir les plantes, animaux et autres objets d’histoire naturelle, qu’ils distribuent aux officiers de santé de la marine. Le but consiste à informer ces derniers sur les attentes et les objectifs scientifiques de leurs missions, ainsi que de leur prodiguer un maximum de conseils sur les techniques de conservation ou encore de dessin. Le ministère de la Marine encourage et participe au financement, attendu qu’il en découle des avantages non négligeables. Lors de son voyage à bord de La Coquille (1822-1825), René-Primevère Lesson ne manque pas de donner des renseignements précieux sur les intérêts stratégiques de certains territoires, l’ac-
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    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■
    Tête de l’île de Pâques. Cette Musée national de la Marine / P. Dantec
    statuette en roche volcanique (37 x 17 cm) a été offerte à l’école de médecine navale de Rochefort en 1872 par le médecin principal Aze, responsable du service de santé de la marine à Tahiti de 1868 à 1872.
    tivité des pays européens outre-mer, les pratiques sociales des autochtones, etc. Charles GaudichaudBeaupré, lors de son périple à bord de La Bonite (1836-1837), se voit quant à lui confier la tâche de nouer des contacts avec des naturalistes brésiliens, afin de pouvoir – à terme – entretenir des relations commerciales, notamment dans le domaine, si prisé par la France «physiocratique», de l’agriculture. Notons par ailleurs que l’école de médecine navale de Rochefort reste la plus impliquée – numériquement – dans l’enrôlement de voyageurs naturalistes. Citons pêle-mêle : René-Primevère Lesson, JeanRené Quoy, Charles Gaudichaud-Beaupré, Pierre Adolphe Lesson, Paul Gaimard. La qualité de leurs travaux tient au fait qu’ils supportent plutôt bien les rigueurs du voyage, mais aussi qu’ils réussissent
    à faire face aux épreuves, comme lors du naufrage de l’Uranie (1817-1820) aux îles Malouines, où Gaudichaud, Quoy et Gaimard parviennent à sauver une grande partie de la collection. Cuvier ne s’y trompe pas lorsqu’il loue les progrès faits dans le domaine de l’histoire naturelle par ce personnel de santé de la marine, insistant sur les perspectives scientifiques que de tels voyageurs peuvent drainer. Dans son Journal d’un voyage pittoresque autour du monde, exécuté sur la corvette La Coquille pend a n t les années 1822-1823-1824-1825 (tome 1, 1830), René-Primevère Lesson cite le Rapport fait à l’Académie royale des sciences par M. le Baron Cuvier : «On ne peut donc exprimer trop vivement la reconnaissance qu’on doit au ministère de la marine, qui, depuis ces derniers temps, n’a ordonné ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■ 47
    Dessin de Jean-René Quoy (1790-1869), chirurgien de marine issu de l’ école de médecine navale de Rochefort.
    Ancienne école de médecine navale 25, rue de l’Amiral Meyer 17000 Rochefort 05 46 99 59 57 Visite guidée du musée et accès à la bibliothèque (environ 10 000 titres) sur rendezvous. 48
    aucun voyage scientifique sans y admettre des personnes exercées à la préparation des animaux […]. Le ministère de la marine a fait plus encore : afin de ne jamais manquer de sujets capables de remplir ce genre de mission, il a cherché à en former dans le corps même qu’il régit ; des cabinets créés dans les ports, des encouragements donnés aux officiers de santé attachés à l’armée navale, les portent à ce genre d’études ; il s’y préparent de longue main […] et, pour peu que la reconnaissance des amis des sciences encourage leurs efforts, on verra avec le temps les médecins et chirurgiens de la marine recueillir des faits et des matériaux pour l’histoire n a t u r e l l e , comme les officiers militaires en recueillent pour l’astronomie et pour la géographie ; et toutes les branches des sciences physiques, cultivées dans ce corps illustre, produiront également des fruits abondants.» Utiles aux institutions scientifiques, les voyages de circumnavigation le sont aussi pour les officiers de santé eux-mêmes, tant ces voyages représentent une possibilité d’ascension sociale importante. Si l’idéal de l’officier de marine français est de rester en métropole, le rite de passage du voyage constitue pour lui une garantie indéniable de promotion. Jean-René Quoy finit inspecteur du service de santé, Charles Gaudichaud-Beaupré est, quant à lui, élu membre de l’Académie des sciences et René Primevère Lesson fait une belle carrière de pharmacien en chef dans le port de Rochefort. Plus prosaïquement, des voyages comme ceux de La Coquille avec Lesson ou de l’Uranie avec Gaimard,
    Quoy et Gaudichaud permettent l’enrichissement des collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris, mais aussi du cabinet d’histoire naturelle de l’école de médecine navale de Rochefort. Les inventaires de l’institution en attestent : coquillages, plantes, animaux, crânes, etc. autant d’éléments qui ne font que parachever le rêve de professeurs de la marine qui ne conçoivent pas l’enseignement des sciences médicales sans l’exercice du geste et du regard. Signalons que ces pratiques d’exploration se constituent en liaison directe avec une approche utilitariste des sciences et des techniques. Du voyage de l’Uranie jusqu’à celui de La Bonite, les autorités maritimes et scientifiques ne manquent jamais de rappeler les finalités géostratégiques de ces missions. «Il est bien à désirer que, durant les diverses relâches, MM. les officiers de l’état-major trouvent le temps de recueillir sur les végétaux des localités où ils séjourneront, tous les renseignements de nature à intéresser non seulement les hommes de la science, mais encore ceux qui, tels que les cultivateurs et les manufacturiers, se livrent à des travaux dont les résultats contribuent immédiatement au bien-être de la société.» (Instructions relatives à la botanique et la c u l t u r e rédigées par M. de Mirbel, Charles Gaudichaud-Beaupré, «Botanique», Voyage autour du monde exécuté pendant les années 1836 et 1837 sur la corvette La Bonite, 1851, t 1) F r o n t i è r e s floues que celles de ces voyages de circumnavigation, où des officiers d’Etat mettent leurs connaissances au service d’intentions à la fois stratégiques, idéologiques et scientifiques, sans jamais renier une idée très répandue au début du XIXe siècle : l’histoire naturelle est un enjeu patriotique. ■ Jacques Léonard, Les Officiers de santé de la Marine française de 1814 à 1835, Institut des recherches historiques de Rennes 5, 1967. Lorelaï Kury, Histoire naturelle et voyages scientifiques : 1780-1830, L’Harmattan, 2001. Pierre-Marie Niaussat, «L’école de médecine navale de Rochefort : une pépinière de grands naturalistes au XIXe siècle», Rochefort et la mer : la médecine navale au XVIIIe et XIXe siècles, Jonzac, Université francophone d’été, 1993, t. 8. Michel Sardet, Le Jardin botanique de Rochefort et les grandes expéditions maritimes, Le croît vif, 2001. Michel Sardet, Médecins, chirurgiens, pharmaciens de la marine à Rochefort au XIXe siècle, Pharmathèmes, 2005. Etienne Taillemite, Marins français à la découverte du monde : de Jacques Cartier à Dumont d’Urville, Fayard, 1999.
    Marc Deneyer
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■


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