fermer... Photographie d’AngkorVat prise en 1866 par Emile Gsell lors de la mission d’exploration du Mékong dirigée par Doudart de Lagrée. Un des participants de l’expédition, le médecin de marine Thorel, est ensuite venu donner une conférence à la Société de géographie de Rochefort.
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Les photographies de la Société
de géographie de Rochefort
En relation avec la plupart des explorateurs, la société savante rochefortaise connut son âge d’or au XIXe siècle, comme en témoignent ses archives
Par Jean-Bernard Vaultier
L
Guerriers kanaks mis en scène à la fin du
XIXe
siècle.
a Société de géographie de Rochefort a son siège dans une ancienne église, la Vieille Paroisse, abritant ses collections : silex taillés, poteries gallo-romaines et vestiges moyenâgeux témoignent d’une activité associative tournée vers la recherche archéologique depuis sa refondation en 1945 et la création d’une section d’archéologie en 1957. Le musée de la Société qui existe depuis 1979 est ouvert le mercredi après-midi. Mais quel rapport entre ces traces du passé et la géographie, évocatrice de la connaissance scientifique de la Terre, d’études de territoires, de peuples et de leurs activités ? A la recherche de documents perdus dans la bibliothèque de la Société de géographie, en ouvrant des boîtes d’archives, des photographies sépia s’en échappent. D’où viennent elles ? Que nous racontent-elles ? Etalées sur une table, ces images nous amènent dans un voyage dans le temps et sur d’autres continents. L’Extrême-Orient nous apparaît par un portrait de groupe daté de 1865. Des aventuriers barbus sous un banian, aux uniformes d’officiers de marine, des noms : De Bizemont, Lamarque, Francis Garnier, Delaporte, Luro et Doudart de Lagrée, ce sont les explorateurs, les conquérants du Mékong, posant avant de partir à la découverte des ruines d’Angkor-Vat. Ouvrant le chemin à la colonisation du Tonkin. Certains ne reviendront pas à Rochefort raconter les temples engloutis par la végétation et la rencontre avec
les bonzes gardiens d’une civilisation perdue. Sur une seconde photographie, les mêmes personnages, un an plus tard, les visages sont plus marqués mais la pose se veut toujours décontractée sur les marches de la cité khmère. Parmi les clichés du port de Saigon, la photographie d’une dame annamite à la poitrine dénudée montre l’autre visage de la colonisation où exotisme et érotisme font bon ménage pour le soldat colonial qui chante La Tonkinoise. Les photos d’Amazonie s’estompent comme ces peuples ont disparu :
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Doudart de Lagrée, Delaporte, de Bizemont, Lamarque, Luro et Francis Garnier, photographiés à Angkor-Vat en 1866 par Emile Gsell lors de la mission d’exploration du Mékong.
Indiens Guaranos faisant du feu, campement sur le bord de l’Orénoque… Que sont-ils devenus ces Indiens Caraïbes photographiés à Ciutad Bolivar ? Ils posaient dans un décor de pacotille devant une toile peinte, le regard plein de tristesse d’un peuple qui sait qu’il n’a plus le choix et plus d’avenir face à la magie des blancs. Les clichés ont été rapportés par Jules Crevaux, médecin de marine, explorateur humaniste de la Guyane française et de l’Amazonie brésilienne. Sur son portrait dédicacé, célébrité de l’exploration française, il apparaît la barbe en bataille, le chapeau de baroudeur mais les yeux rêveurs. Son rêve de voyageur, confiant en la nature humaine, se termine dans le Chaco bolivien sous les flèches des Indiens Tobas qui ne connaissaient pas les idéaux de la IIIe République française. Autres clichés, autres continents : l’Afrique et les cartes postales de Capo Verde nous amènent sur les traces d’Elisée Trivier, capitaine au long cours, naviguant sur les derniers voiliers de commerce pour les négociants. Griots, musiciens, enfants noirs, mère et son bébé, beauté dénudée fumant la pipe, ce ne sont pas des documents ethnographiques, juste des souvenirs de colonies d’outre-mer, sûrement vendus par le photographe de l’île de Sao Vicente aux marins, bien avant l’invention des safaris photos. La civilisation s’installe, témoins ces images de «factories» au Gabon, où colons blancs et femmes noires posent dans la rue, devant une maison de Libreville, casque colonial de ri-
gueur pour affronter le soleil de l’Afrique équatoriale. A défaut de s’embarquer pour des horizons lointains, certains ramènent de l’exposition coloniale du jardin d’acclimatation de Paris des photographies d’Indiens ou de Papous, aux tenues de sauvages de rigueur avec cache-sexe, casse-tête et quelques feuilles de bananiers pour la couleur locale, triste zoo humain. Ces photographies sont le témoignage d’un «âge d’or» de la Société de géographie de Rochefort, d’une période d’une trentaine d’années entre la fin d’un siècle et le début d’un autre.
«LA MARINE EST L’ARME SAVANTE PAR EXCELLENCE»
Au milieu du XIXe siècle, Rochefort est une ville port et un arsenal. Elle se souvient de son passé glorieux, des conquêtes des Amériques, des territoires perdus : Canada, Saint-Domingue ; de l’autre côté de l’Atlantique, il n’y a plus beaucoup d’escales françaises sauf les Antilles et la Guyane. Et la politique coloniale de Napoléon III a relancé les rêves de colonisation. La s c i e n c e géographique devient l’outil idéal grâce auquel la France pourra constituer un empire colonial et, par là, reconquérir une puissance et un rôle mondial perdus par la défaite de 1870. L’idéologie coloniale de la IIIe République reçoit le soutien des élites civiles et de la Marine de Rochefort. En novembre 1878, une Société de géographie est créée à l’initiative de professeurs du lycée de la
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ville avec le soutien de l’état-major du port. C’est la première société de ce type dans un port de guerre. La prise ou ramenée par Elisée Trivier moitié de ses membres sont des officiers de Navale et en 1880. s’y impliquent complètement. A cette époque les coPage de droite : lonies sont sous la tutelle du ministère de la Marine. Carte souvenir Comme l’explique l’historien Numa Broc : «La Mad’Indochine, vers 1900. rine est l’arme savante par excellence, véritable pépinière de voyageurs aguerris et bien préparés intellectuellement» et celle-ci «conserve la main mise sur les affaires d’outre-mer jusqu’aux années 1885-1890». Les troupes de la Marine française sont chargées des colonies et des protectorats du Sud-Est asiatique (Indochine, Cambodge…) ainsi que de l’Océanie (Nouvelle-Calédonie, Polynésie...). Parmi les articles traitant de l’outre-mer, des récits de voyages retiennent l’attention, notamment ceux des explorateurs, membres et correspondants depuis le début : Crevaux, Trivier et Thouar publient dans le bulletin de la Société. Célèbres à leur époque, leurs aventures paraissent dans des revues populaires comme Le Journal des voyages ou Le Tour du monde. L’autre société savante de Rochefort, la Société d’agriculture, sciences et belles lettres, fondée en 1806, fusionne avec la Société de géographie en 1895 permettant d’enrichir la bibliothèque en documents et ouvrages sur un siècle d’histoire. Dans les anciens bulletins de la Société de géographie de Rochefort, on découvre l’histoire en train de se faire. Des officiers de marine et des voyageurs racontant les enjeux et les mésaventures de l’intervention militaire en Chine, de la pénétration au Soudan, de l’exploration du Mékong ou du Pilcomayo. L’ u t o p i e coloniale de la France veut apporter la civilisation moderne à des peuples qui ne demandaient rien, les civiliser contre leur gré, une dangereuse illusion qui a Jean-Bernard Vaultier est chargé justifié le travail forcé, le racisme de cours en histoire des sciences et bien des massacres… Mais la et muséologie à la faculté des lettres, plupart des membres de la Société, langues, arts et sciences humaines correspondants, officiers et explode l’Université de La Rochelle. rateurs, sont sincèrement intéresDoctorant de équipe de recherche sés par la découverte d’autres culMAPA, il effectue sa thèse sur tures et certains articles du bulleles sociétés savantes de la Charente e tin montrent le début de l’anthroinférieure au XIX siècle, sous pologie. Reste aujourd’hui, dans la direction de Didier Poton. Il est les archives de la Société, des doégalement chercheur associé cuments pour comprendre, analyau Centre d’histoire des sciences ser et écrire l’histoire. François-Viète (Université de Nantes).
Jeune fille du CapVert. Photographie
Au début du XXe siècle, Rochefort perd son statut de port de guerre au profit de Brest et de Toulon. Les changements technologiques conduisent à son déclin, l’acier remplaçant le bois dans la construction navale, les tonnages augmentant et les structures de l’arsenal devenant inadaptées. La profondeur de la Charente est insuffisante pour les nouveaux cuirassés de la flotte française. Les officiers de marine d’active ont d’autres ports d’attache et, avec eux, s’éloigne le rapport direct avec la colonisation ; seuls les marins à la retraite racontent encore leurs souvenirs dans le bulletin de la Société de géographie. Le temps n’est plus à l’exploration, à la description de terres et de peuples inconnus. Les cartes n’ont plus de zones vierges à découvrir. Depuis longtemps ce sont les ports de Bordeaux, de Saint-Nazaire et du Havre qui gèrent les échanges c o m m e r c i a u x avec les pays d’outre-mer. Faute d’échange avec le monde, la Société de géographie de Rochefort suit le destin de son port. Peu à peu son activité diminue, son rayonnement décroît, ses publications se raréfient, jusqu’à sa disparition à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le bulletin de la Société s’appelle aujourd’hui Roccafortis et publie chaque trimestre des comptes rendus de fouilles et des articles d’histoire sur Rochefort et sa région. L’exploration du passé est la nouvelle aventure de la Société de géographie de Rochefort. ■
Benjamin Caillaud
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