fermer... à venir
culture
Dylan, «masque obscur de nous-mêmes»
«
a partie publique de la vie de Bob Dylan reste pour nous tous, et de façon encore plus aiguë après ses Chroniques, un considérable chantier de fouilles.» Voilà ce qu’écrit François Bon dans l’introduction de ce qu’il nous invite à considérer comme un travail d’archéologue puisque, c’est entendu, et ce dès la première phrase du livre : «C’est soi-même qu’on recherche.» Le projet est lancé. Ou, pour filer la métaphore, le chantier est ouvert. François Bon conduit la visite, il est un parfait truchement. On en rencontre dans le Voyage en Orient. De ces traducteurs et guides. L’historien qui signe ce livre n’accepte ce rôle que pour se faire, l’espace de presque cinq cents pages, le récepteur – le rêveur – et l’interprète. De ses rêves c’est-à-dire des nôtres. François Bon en bon drogman nous invite à lire. «Dylan comme masque obscur de nous-mêmes.» Il nous invite à recueillir les traces, à mettre nos pas dans ces vestiges. A écrire. Ce chantier de fouilles ressemble, au fond, à un atelier d’écriture.
L
Par Denis Montebello Photo Jean-Luc Moulène
François Bon n’a pas son pareil pour nous accoucher de nous-mêmes. C’est pour cela que nous accourons. Non pour suivre une visite guidée, de l’histoire nous savons qu’il n’est point de témoins, que «le réel n’existe qu’à condition qu’on le raconte», mais pour continuer en sauvage la fouille. Une armée de croquants. Armés de pelles, de pioches. Non pour rejouer la jacquerie mais pour voir les grands ancêtres. Les Rolling Stones, Dylan, Led Zeppelin. Essayer leurs tombes. Nous étonner que ces géants fussent si petits, si nus. De ces coquilles qu’ils emportaient pour le voyage, qu’ils n’ont même pas pris le temps d’ouvrir. Nous nous livrons avec ardeur au pillage. A l’insu, croyons-nous, de l’archéologue. Qui regarde ailleurs. Les Journées du patrimoine ne durent qu’un week-end, et lundi la mise à deux fois deux voies de la déviation aura tout effacé. Après, le chantier ou le livre refermé, nous pourrons dire ce que Dylan a dit de l’année 1955. 1955, c’est la mort de James Dean, c’est aussi Elvis. Elvis. «Vous ne pouviez pas voir ça sans voir quelque chose de vous-même.» Bob Dylan n’a peut-être pas lu Malaise dans la civilisation, mais il sait «le mode de conservation du passé». Que Rome ici a nom Hibbing, une ville autrefois nouvelle, vite construite là-bas dans la forêt et où s’entasseront dans des baraques les mineurs, construite sur un gisement de fer et il faudra creuser dessous. «Alors on la démolit et on la déplace, on l’installe dans le quartier bas, qu’on appelait Alice, et la première ville là-haut devient une ville fantôme, abandonnée et trouée, qui surplombe la nouvelle ; étrange réalité, qui marquera Bobby Zimmerman, même né vingt ans plus tard.» Et où l’archéolo-
Dylan, une biographie, de François Bon, Albin Michel, 496 p., 22 €
François Bon anime le site www.tierslivre.net et dirige la collection «Déplacements» aux éditions du Seuil.
Jean-Luc Moulène, Documents /
En chemise, Paris, 12 avril 2007.
gue du dimanche, celui qui va remplissant d’os, de tessons sa casquette, veut lire la preuve que frénétiquement il cherchait. De ce «creux en dedans», de cette impression que Dylan associait «aux grands étirements des cornes de brume des cargos remontant le lac» et que François Bon nous invite à lire comme un symptôme. Un peu comme s’il voulait nous montrer ce que Georges DidiH u b e r m a n appelle l’inconscient du temps. «L’inconscient du temps vient à nous dans ses traces et dans son travail.» (Devant le temps, Minuit, 2000). Ce sont ces traces que François Bon ici rassemble, ce travail qu’il nous donne à lire. Lire c’est selon l’étymologie cueillir, recueillir. Les membres du poète dispersé. Des vestiges où mettre ses pas, ses mots. On a beau être en Amérique, dans sa Ford rose comme dans un film, on quitte très vite la route de la prose, celle qui suivant son étymologie va droit devant, pour celle de la poésie. Et pas seulement parce qu’on croise Rimbaud ou Ginsberg. C’est qu’en quittant l’histoire, on quitte aussi la prose. Pour ce que Michèle Aquien appelle L’autre versant du langage (José Corti, 1997). Versant poétique ou si l’on veut du rêve. C’est là que nous entraîne avec ce livre François Bon. Et nous qui avons tendance à voir partout des survivances (Nachleben, le mot est de Warburg), des fossiles qui s’incrustent dans notre présent, nous le suivons où il veut bien nous emmener. Dans ces noms qui sont du passé ce qui demeure. Dans celui de la ville du Minnesota où est né le 24 mai 1941 Robert Allan Zimmerman, Duluth, qui est la trace laissée par celui qui le premier vint créer dans ce territoire indien un comptoir d’échange, Daniel Greysolon du Luth. Duluth, comme la plupart des noms propres, est un signe vide. François Bon s ’ a m u s e à le remotiver, «et ce rejointement de notre langue et d’un instrument à cordes, pour faire à Bob Dylan sa ville natale, on peut en avoir plaisir (même s’ils ont une manière que je n’arrive jamais à prendre de prononcer le nom de cette ville, plutôt comme on dirait nous de l’œuf , et non comme on jouerait du luth». Nous sommes à Hibbing «sur ces traces maigres», et nous entrons avec François Bon au Zimmy’s, nous regardons les photographies au mur, nous repartons. Convaincus, comme Dylan, qu’«il n’y avait
6
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■
Actu78.pmd
6
04/10/2007, 15:55
livres
vraiment rien, là-bas, à part mineur et encore : de moins en moins». Hibbing ? «On voyait des types débarquer avec un gorille dans une cage, ou bien une momie sous vitrine, dira Bob Dylan. Une ville avec des routes qui s’en allaient de tous les côtés.» Cela vaut pour la ville. Cela vaut pour ce livre. Qui n’est pas, qui ne sera jamais un récit. On aura beau voyager avec Dylan, traverser les Etats-Unis de Hibbing jus-
qu’à New York, ou de Louisiane au Colorado dans la Ford bleue, on est dans une tournée qui ne finit jamais. Dans un rêve apparemment dépourvu de sens. D’abord parce que de son rêve il ne s’est pas réveillé, il ne cherche pas. Nous ne le lui demandons pas. De notre vie, nous aussi nous sommes l’inventeur, comme dit l’archéologue, et comme l’écrit dans ce beau livre François Bon. «Ce qu’on laisse en
arrière des objets et exploits de son enfance ne porte pour personne d’empreinte anticipée de ce qu’on deviendra. Mais lorsqu’on l’examine plus tard et qu’on y fouille, qu’on tente de démêler l’arbitraire et les hasards, ces signes de l’enfance sourdement résonnent : ils sont le premier croquis, la disposition des forces, et les légendes reçues qui préparent à accueillir celle qu’on construit pour soi.»
Mai et après : des vies d’artistes...
Ces chroniques-là, on le sait, sont exercice difficile. Il faut trouver le ton, celui de la juste distance critique, une distance parfois légère, quelquefois même goguenarde, pour narrer une suite de drames plus ou moins sans importance – suite plombée pourtant par de lourdes ombres, en l’occurrence une disparition mal expliquée, et qui laisse dans la douleur de l’inachevé, du regret, d’une forme de fascination mêlée d’incompréhension, voire de malaise. Pierre d’Ovidio maîtrise cet art du récit par fragments, économe souvent, dense et rythmé, qui rend sensibles des situations et des personnages qu’on n’embellit pas, qu’on observe du lointain des années passées, ici amusé, là «désamusé» de constater comment tout cela s’est joué, et parfois mal. Cette chronique réinvestit à sa façon les qualités manifestées dans ses précédents livres, La Vie épatante du côté de la représentation des réalités les plus communes, Demain, c’est dimanche du côté du cadre littéraire travaillé dans l’esprit du polar mais pour dépeindre les mêmes gens ordinaires – le personnage de Jean-Baptiste, qui sert de liant au texte, étant envisagé dès le départ comme l’enjeu et l’objet d’une impossible quête, d’une énigme sans vraie solution. S’impose en outre, éclairant peut-être aussi les précédents livres, une touche d’amertume, un vague sentiment de culpabilité, une impression d’échec mâtinée d’une discrète nostalgie pour l’âge des possibles. Certes, d’Ovidio use de figures en miroir : celle de Van Gogh et de Théo à travers les fameuses lettres ; celle de ce Jean-Baptiste aux allures christiques – et ce ou ces miroirs disent la vanité de ceux qui ont cru, voire de ceux qui ont survécu à ce à quoi ils croyaient. Petits arrangements avec les morts ? Oui, si l’on entend qu’il s’agit aussi du deuil, mi-rassurant, mi-insupportable, d’une part de soi. Jean-Baptiste s’invente, poussé par son entourage, un destin, une pensée, et même une manière construite sur un miroir de Vincent ; le texte luimême réfléchit cette ambition, cette folie, cette douleur, et cet apaisement tout relatif de ceux qui ont su accepter une part de renoncement, qui ont préféré renégocier avec le réel. Le livre est ainsi à sa manière miroir d’une histoire qui dépasse ces ombres aperçues, croisées, parfois tenues à distance avec l’aimable sévérité du regard rétrospectif, cruel et doux, amusé ou grave, nostalgique. Une histoire d’illusions en somme, de banlieue aussi (celle de Céline est convoquée ici ou là, chat oblige, moments glauques confirmant…), qui fait une place à la satire des milieux artistiques parisiens. Tout cela pourrait être sinistre, l’est à l’occasion. Mais un tel livre est précieux : il construit un regard sans comp l a i s a n c e , et qui pourtant n’est pas exempt de ce qui en fait assurément le prix, cette part de compréhension, et même d’amour, offerte au lecteur. Un Nous nous sommes tant aimés à la française, si l’on veut, rejoué dans le contexte français de ces années giscardopost-soixante-huitardes… Histoire de vérifier que tout le monde n’était pas benoîtement calé au coin du feu…
7
Par Dominique Moncond’huy Photo Claude Pauquet
P
Les enfants de Van Gogh, de Pierre D’Ovidio, Phébus, 206 p., 14,90 €
résenté comme «roman», ce livre est d’abord une chronique, sans doute pour une part autobiographique, une chronique des années soixante-dix, de la manière dont pouvait les vivre, au lendemain d’un certain mois de mai, une jeunesse éprise de liberté (de pensée et de mœurs) et bien décidée à créer. Chronique d’années de pseudo-conquêtes (et de vraies déroutes) autour de Paris, chronique du quotidien de ces jeux du désir et du sentiment, et de ces mois de vie en communauté qu’on dépeint ici sans fard.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■
Actu78.pmd
7
04/10/2007, 15:56
culture
Design, architecture : la création in situ E
ntre le domaine de Boisbuchet en Charente et le Vitra Design Museum de Weil (Allemagne) qu’il dirige, Alexander von Vegesack, homme de réseau, a aboli l’espace. Comme il a effacé la distance qui, souvent, sépare le professionnel accompli de l’anonyme débutant. Dans sa propriété de Lessac, les designers et architectes de la scène internationale animent des ateliers pour étudiants du monde : quelque 350 cette année, de trente nationalités, venus à la rencontre du Néerlandais Maarten Baas, des frères brésiliens Campana, du Japonais Shin Azumi, de l’Américain Paul Haigh ou du Castillan Jaime Hayon... «La plus belle des choses est de voir des gens travailler de façon innocente, ce que je ne ferai plus jamais», confie le designer madrilène de 33 ans, à la tête de trois bureaux (Italie, Royaume-Uni, Espagne) et dont les créations anticonformistes, oniriques, séduisent la planète. Evidence pour le directeur du Vitra Design Museum, sa fondation, située aux confins de la Suisse et de la France, devait servir un projet d’ateliers créatifs. La renommée du Vitra – organisateur chaque année d’une quinzaine d’expositions – et sa totale complicité avec les designers contemporains les plus fameux ont ainsi permis l’éclosion des rencontres charentaises. Et de la structure organisatrice sise à Lessac : le Centre international de recherche et d’éducat i o n culturelle et agricole (Cireca). C’était en 1996. L’année suivante, le Centre Georges-Pompidou devenait partenaire de l’initiative. «Ces ateliers ont une orientation pratique. Les étudiants ont la possibilité de choisir le designer qui les intéresse. Avec lui, pendant une semaine, ils vont suivre le processus de création, du planning à la réalisation (individuelle ou en groupe) d’un projet en 3D», explique Alexander von Vegesack. Et cela dans tous les domaines du design (indust r i e l , mobilier, d’intérieur, graphique...). L’édition 2007 a, par exemple, p r o p o s é le travail du verre avec le Corning Museum of Glass de New York ou de la porcelaine avec l’Ecole nationale supérieure d’art de Limoges et Aubusson, l’exploration de la joaillerie, du mobilier en bambou ou de la scénographie d’expositions. L’autre tendance du lieu, en harmonie avec le domaine XIX e comprenant château, dépendances, bois et prairies, est l a prise en compte de la question environnementale. Au choix des matériaux naturels ou recyclables, s’ajoutent des recherches sur les énergies alternatives et des innovations architecturales. Dans le parc, des réalisations témoignent : pavillon fait de Paper Tube Structure, tubes de carton recouverts de résine imperméabilisante, par l e Japonais Shigeru Ban (technique aussi utilisée pour son studio d’études temporaire installé sur une terrasse de Beaubourg en vue de la réalisation du futur Centre Pompidou-Metz), maisons aux aériennes structures de bambou signées Simón Velez, célèbre archit e c t e colombien qui allie design et matériau traditionnel. Le squelette des demeures a été construit en quinze jours sous l’œil des étudiants-stagiaires et avec leur concours. «En venant ici, j’avais très envie de créer. Dans nos écoles, nous n’utilisons pas nos mains, nous faisons des projets sur ordinateur mais nous n’essayons jamais de réaliser une idée», souligne une étudiante en design venue de Milan, comblée, aussi, par le multiculturalisme ambiant.
Astrid Deroost
Atelier de Shigeru Ban en 2001.
Domaine de Boisbuchet, 16500 Lessac 05 45 89 67 00 www.boisbuchet.org
MAISON DES AUTEURS CINQ ANS DE RÉSIDENCE
Ouverte en 2002, la Maison des auteurs d’Angoulême (MdA) a déjà accueilli plus de soixante artistes, créateurs d’images dans le domaine de la bande dessinée, du cinéma d’animation et du multimédia. Un superbe ouvrage présente les auteurs, leurs principaux projets et les activités de la MdA. Avec les témoignages, et le soutien, de Jean-Luc Fromental, Emmanuel Guibert, Jeanne Puchol, Lewis Trondheim... Edité par la Maison des auteurs, 168 p., 18 €
8
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■
Actu78.pmd
8
04/10/2007, 19:19
fermer...
Discussion
Aucun commentaire pour “Culture”
Poster un commentaire