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«L’artisan transforme la matière en objet, l’artiste y insuffle une charge émotive»
Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Marc Deneyer
François Peyrat Beauté de l’imperfection
nord des Deux-Sèvres – ce qui perturbe l’histoire «officielle» de l’introduction du Raku en France.) Dans les années 1970, François Peyrat s’initie au Raku avec un ami. «Chez lui, j’ai vu une sorte de petite tasse informe et j’ai su immédiatement que c’était ça que je voulais faire. Il n’y avait pas encore de livres sur le Raku. Il fallait tout inventer : les fours, les outils, les émaux. Tous les problèmes techniques posés par la cuisson me stimulaient. J’étais fasciné par le feu. Petit à petit, j’ai réussi à construire des fours qui fonctionnaient bien.» En effet, le Raku exige une «science» de la combustion puisque, au cours de leur élaboration, les pièces doivent résister à de violents chocs thermiques (jusqu’à 1 300° C). Compétences qui sont maintenant sollicitées par des scientifiques du CNRS et du CEA : François Peyrat collabore à des recherches sur les bas fourneaux à ventilation naturelle dans le cadre de reconstitutions en archéologie expérimentale. Chaque été, il travaille notamment avec Florian Téreygeol aux mines d’argent des rois francs à Melle.
L’Actualité. – Comment choisissez-vous la terre ?
Bol, terre ramassée dans la nature, cuisson émailenfumage 1 150 °C, H 8,5 cm Ø 12 cm, 2006.
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e 1968 à 1970, François Peyrat est étudiant en électrotechnique à l’IUT de Poitiers. Il y suit les cours de Jean Aubin, professeur d’arts plastiques qui deviendra son «maître». C’est avec lui qu’il entend parler pour la première fois de Raku. A cette époque, on ne sait pratiquement rien en France de cette céramique liée à l’esthétique de l’art du thé au Japon définie par Sen Rikyû et mise en forme par Chôjirô à la fin du XVIe siècle. La philosophie qui sous-tend la pratique du Raku produit une esthétique pouvant paraître très étrange aux yeux des Occidentaux. La beauté brute et asymétrique d’un objet Raku se juge à son degré d’inachevé, de «naturel»… Jean Aubin fut l’un des premiers créateurs de Raku en France. Dans l’immédiat après-guerre, il était instituteur à Morthemer, dans la Vienne, et il réalisa quelques pièces avec ses élèves dans un four creusé à même la terre du jardin de l’école. (Aujourd’hui Jean Aubin se souvient qu’il avait trouvé des informations sur le Raku dans une feuille ronéotée et diffusée par un facteur du
Si je prends une terre raffinée, facile à tourner, je vais faire un objet propre, fonctionnel, mais sans âme pour moi. Peut-être parce que mes mains ne s’y sont pas assez heurtées. Si je prends une terre qui me résiste – même après trente ans de pratique –, cela va créer des aléas et de l’exploitation de ces aléas surgiront des trouvailles. Ce qui exige d’accepter ce qui vient mais de se montrer très sévère dans la sélection. Il n’y a pas de mot entre aléatoire et contrôlé qui signifierait, selon l’expression de Jean Aubin,
François Peyrat. –
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que le geste soit «chargé mais libre». Difficile d’y parvenir. En fait ce n’est pas moi qui commande c’est elle : la terre n’est pas un objet, elle est un sujet. La terre n’est pas un matériau, c’est un élément dont on ne peut pas faire tout ce que l’on veut. Par exemple, la terre refuse le plat, elle veut du rond. En cela, j’essaie de raconter la terre, de faire des choses qui expriment ce qu’est cet élément. Je choisis la terre chez un fournisseur en fonction des pièces que je souhaite réaliser mais, partout où je passe, je ramasse de la terre et fais des bols avec. Il y a quelque temps, je suis allé à Bussière-Boffy pour des recherches généalogiques sur mes ascendants paternels. Au-dessus du village, près de la chapelle, il y avait un terrain frais labouré. J’ai pris une dizaine de kilos de cette terre argileuse et, de retour chez moi, j’ai fait trois bols Raku. La dernière fois que je suis retourné au village, il y avait un parking à la place du champ et quelqu’un m’a appris qu’avant c’était là le cimetière. J’avais donc fait des bols avec les poussières de mes ancêtres.
Raconter la terre, est-ce aussi vous raconter ?
exprimer, c’est-à-dire à quitter l’ego. Dans une société qui, il est vrai, valorise l’ego en art. Mais nos petites névroses ne présentent aucun intérêt. Exprimer c’est passer du petit h de l’humain au grand H, c’est-à-dire à l’universel.
Quelle différence entre artisan et artiste ?
Il y a chez les artistes une sorte de manque ontologique qui est pour moi le moteur. Quand ce manque est le sujet du travail, je considère cela comme de la thérapie donc je fuis. Plutôt que m’exprimer, je cherche à
Au début du XXe siècle, Soetsu Yanagi disait que la laideur était née de la volonté de faire beau. Dans l’artisanat traditionnel, l’artisan ne décide jamais de l’esthétique car celle-ci a été façonnée par des générations et des générations mais pas par quelqu’un en particulier. Dans ses notes – publiées après sa mort sous le titre Artisan et Inconnu. La beauté dans l’esthétique japonaise –, Yanagi affirme que l’objet traditionnel peut être maladroit mais jamais laid. Après la mort de la tradition due à l’industrialisation, l’artisan doit non seulement fabriquer l’objet mais aussi décider de son esthétique. Aujourd’hui, le problème est justement que l’artisan doit être aussi l’artiste. Or tout le monde n’est pas artiste. L’artisan transforme la matière en objet, l’artiste y insuffle une charge émotive. Cela n’a rien à voir avec l’adresse. La perfection peut être sécrétée par le chaos. Le bol Raku doit être comme s’il avait été trouvé dans la nature. ■
Bol, terre chamottée, cuisson émail-enfumage 1 050 °C, H 10 cm Ø 12 cm, 2006. Vase, terre chamottée, cuisson émail-enfumage 1 050 °C, H 24 cm Ø 14 cm, 2006.
EXPOSITIONS
Jusqu’au 28 janvier 2007 à Poitiers, François Peyrat expose bols, coupes, jarres à la galerie Louise-Michel (05 49 54 86 35, scénographie Jean-Pierre Uhlen), des menhirs, grandes jarres, vases, coupes et galets au musée Rupert-de-Chièvres (05 49 41 42 21). Publication d’un livret de cartes postales avec un texte de Claude Margat.
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