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La bibliothèque de terres du Poitou-Charentes de
Kôichi Kurita
Par Samuel Arlaud Photos Kazuko Kurita
L’
artiste-voyageur Kôichi Kurita présente une expérience sans précédent et particulièrement riche en symboles. Il prend la terre pour ce qu’elle est, pour tout ce qu’elle est. Il la prend, il la foule, il la regarde, mais est-ce bien dans cet ordre ? il la foule, il la regarde, il la prend ? Il en fait une bibliothèque. Mais qu’est-ce qu’une bibliothèque ? Un endroit où l’on conserve, où l’on classe, où l’on préserve, où l’on accumule, où l’on transmet ? Un lieu sans doute à la fois fermé et ouvert sur le monde. Un lieu en permanence mal fini, en équilibre instable, un peu comme la géographie qui veut enfermer le monde en des formes compréhensibles alors que le monde répugne à l’enfermement. Il y a un second élément de parenté entre la bibliothèque de terres et la géographie : celle d’avoir peu ou prou le même objet : la terre et son ordonnancement. Qu’est-ce qu’une bibliothèque de terres ? Comment regrouper en un lieu les supports de tous les lieux ? Comment donner une expression à la diver-
sité, à la multitude des échantillons, comment proposer une organisation intelligible à l’homme ? On se dit que s’il s’agit d’une bibliothèque, chacun peut la parcourir et y chercher ce qu’il veut, que chacun peut l’enrichir, en changer les couleurs, créer de nouvelles nuances, et d’une certaine manière apporter sa pierre à la terre. Objectivement les couleurs de la terre, dans leur extrême diversité, troublent les repères. Il y a celles que l’on connaît, parce qu’elles sont repérables et fréquemment utilisées par les hommes ; il y a celles que l’on croît connaître mais dont on ne voit pas très bien la provenance précise ; puis il y a celles que l’on n’imagine même pas pouvoir être de la terre, au sens de ce bon vieux sol depuis si longtemps travaillé par les hommes. On l’imagine plus en profondeur, mais pas en surface. Et pourtant, l’évidence est là : Kôichi Kurita, en se penchant de loin en loin sur le sol du PoitouCharentes, fait naître une mosaïque insoupçonnée. Le matériau terre est riche de ses couleurs. Il y a des
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Il y a là comme un éclairage de l’histoire humaine et de la vie d’un morceau de notre planète. L’homme quadrille la terre, du champ jusqu’aux Etats. Il la quadrille d’abord par son pas, à sa mesure pourraiton dire, en circulant. La terre est à la fois son support circulatoire et nourricier. Elle est à la fois dans le mouvement de l’homme et dans son attachement. Elle est son paradoxe premier.
UNE SOLIDARITÉ ENTRE CES TERRES
individualités mais aucune n’est finalement si totalement différente des autres que l’on puisse dire qu’elle n’est pas de la terre, si tant est qu’on l’observe dans son contexte. Ces fragments de terre sont un peu comme des fragments d’humanité. En apparence on pourrait simplement décrire ce que l’on observe du point de vue des couleurs, en cherchant l’objectivité dans les formes et les écarts de nuances. D’où viennent ces couleurs, sont-elles premières ou sontelles devenues le produit d’une action humaine ? Sontce encore des terres de la Terre ou n’est-ce plus qu’un matériau, produit de transformations séculaires, plus ou moins voulues, plus ou moins subies ? Le géographe se méfie de l’apparente objectivité. De ces quadrilatères de terre émergent des dimensions profondément humaines, donc subjectives : celles du temps, de l’espace, de l’esprit aussi et des sens. La terre se voit, la terre se touche, la terre se sent, la terre se goûte, la terre s’écoute. Elle invite à une expérience et à l’apprentissage.
En dessinant des carrés, Kôichi Kurita crée des chemins qui invitent à la circulation, au voyage, sans imposer pour autant de piste particulière à suivre. Il y a de l’ordre dans cette disposition mais il y a aussi une certaine liberté. Cependant pourquoi avoir disposé ces échantillons de terre en carré, y a-t-il là un atavisme organisationnel ? Le carré est une forme régulière, lisse, qui force le regard à aller à l’essentiel : mais quel est l’essentiel ? Pierre Dac ne croyait pas si bien dire avec sa formule «le carré est une circonférence qui a mal tourné». Le carré est une représentation du monde dans un certain nombre de croyances antiques mais il a aussi un sens en aménagement du territoire. Il traduit l’organisation, l’ordre et la maîtrise de la nature par les hommes, une hiérarchisation, une domination. Ces carrés, c’est la surface de la Terre telle que les hommes l’ont aménagée. Une Terre organisée, ordonnée, à laquelle l’esprit a donné un sens. Mais il n’est pas le seul. Il est un sens parmi de multiples sens possibles. D’une certaine façon, l’œuvre de Kôichi Kurita représente le monde, le système-monde des géographes, tel qu’aucun des carrés n’apparaît plus comme isolé mais ne peut être observé qu’au regard des autres, donc en relation et en même temps en relativité par rapport aux autres pris individuellement ou dans leur ensemble. Même séparés ces carrés s’enrichissent l’un l’autre d’information et de sens et il y a (au moins par l’esprit) une circulation qui s’installe, des échanges et des liens qui se tissent, une interdépendance et donc une dépendance, des réseaux qui s’affichent et peut-être une solidarité entre ces terres.
J.-L. T.
Kôichi Kurita est né en 1962 dans la province de Yamanashi au Japon. Depuis 1991, il arpente la planète pour archiver les couleurs de la Terre. Il en prélève une poignée, unité de mesure qui sert à l’élaboration de ses œuvres. Au Japon, il a collecté à ce jour plus de 21 000 terres dans 3 200 sites et villages. Il est invité pour la première fois en France en 2004 par la Maison de la culture du Japon à Paris pour l’exposition «Petites natures ?», dont le texte du catalogue est rédigé par Dominique Truco, qui l’invitera ensuite à
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travailler en Poitou-Charentes. Ainsi Kôichi Kurita a commencé à collecter les terres de la région pour la Biennale d’art contemporain de Melle (été 2005) : 111 sites visités, 335 poignées de terre dont 200 sélectionnées. Ce travail a été développé grâce à l’invitation de la ville de Poitiers en octobre et novembre 2006, dans le cadre des ateliers de création en résidence. Avec son épouse, Kazuko Kurita, il a parcouru 2 000 km en Poitou-Charentes et prélevé 434 échantillons de terre dans 140 villages. L’œuvre qui en résulte est
une immense installation de 400 terres, qu’il nomme «Projet de bibliothèque de terres du Poitou-Charentes». Exposition au musée Sainte-Croix de Poitiers jusqu’au 28 janvier 2007 : «Projet de bibliothèque de terres du PoitouCharentes» et «De la Terre à la Terre» (cercle de terres du Japon exposé dans le département préhistoire). Au baptistère Saint-Jean le 20 janvier à partir de 15h, Kôichi Kurita installe une autre œuvre en présence du public, œuvre qu’il dispersera le dimanche 28 janvier à 15h.
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Mosaïque de couleurs dans laquelle se retrouvent à la fois continuités et discontinuités, transitions et ruptures brutales qui traduisent les aléas de l’histoire géologique de la Terre, même à très grande échelle, et les multiples interventions humaines, sans que l’on sache très bien ce qui des deux génère le plus rapidement la naissance des nuances de cette matière irremplaçable. Parce ce que le temps change la terre ; le temps géologique certes, mais aussi le temps humain.
LES HOMMES ONT À APPRENDRE DE LA TERRE D’ABORD PAR LE REGARD
On devine à la fois cette terre fragile et cette terre qui résiste. La fragilité de la terre est bien transmise au regard, certainement par le tamisage qui produit le grain mais n’est-ce pas un peu la même chose à l’échelle de la planète que ces sols formant une pellicule extrêmement fine, si vite dégradée. On voit bien également la terre qui résiste au temps, aux hommes, à leurs travaux, aux techniques mais qui est aussi très malléable : elle s’aplatit, s’étend sous l’action, se prête à de multiples dispositions, à des mélanges divers. On pourrait dire qu’elle est d ’ a s s e z bonne composition. Parfois elle est collante, parfois on cherche à la retenir et malgré les
efforts qu’elle impose à l’homme celui-ci s’y ac«Projet de bibliothèque de croche. C’est elle qui génère du sentiment d’apparterres du Poitoutenance, donc du territoire. C’est par elle souvent Charentes», détail de l’installation de que passent les premières impressions d’identité. Kôichi Kurita au musée Sainte-Croix Elle laisse sa trace partout : dans la couleur des de Poitiers, jusqu’au arbres, dans l’habitat des hommes, dans les pro28 janvier 2007. duits qu’ils consomment, parfois sur leurs visages. Comme eux la terre peut-être épuisée, riche, fine, lourde, et de toutes les couleurs. C’est pourquoi la terre, objet de mythes et d’élans, est parfois même personnifiée. On peut l’imaginer comme le cerveau de la planète, un espace finalement peu important au regard de la masse totale mais siège de la vie, de ses expressions et dont, finalement, on n’exploite qu’une infime partie des potentialités, et souv e n t très mal. Comme Kôichi Kurita, les hommes ont à apprendre Samuel Arlaud est maître de la terre d’abord par le regard, puis de conférences de géographie par le cheminement, deux formes à l’Université de Poitiers. Il a codirigé douces d’appropriation, qui font Rural-Urbain, nouveaux liens, prendre conscience de la diversité nouvelles frontières (PUR, 2005). et de l’extrême subtilité des nuan«L’agriculture, le marché et le ces, peut-être aussi des promesses paysage», entretien dans L’Actualité et des potentialités enfouies qu’il n° 69 (spécial Paysages, été 2005). faudra faire éclore demain. ■
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