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JEAN-CLAUDE BOURDIN
Diderot et la question de l’entrée en matière F
igure familière de l’histoire des idées, Diderot n’en a pas moins développé une pensée qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser et suscite toujours de nouvelles approches. Son étonnant Rêve de D’Alembert fait ainsi aujourd’hui l’objet d’une encyclopédie éditée par le CNRS. Professeur de philosophie, chercheur au Centre de recherche sur Hegel et l’idéalisme allemand de l’Université de Poitiers et auteur de Diderot. Le matérialisme (PUF, 1998), Jean-Claude Bourdin a codirigé cet ouvrage qui se propose de jalonner une démarche intellectuelle toujours en mouvement. Comment aborder la pensée de Diderot ? Celle-ci prend des libertés, celles de convoquer toutes les innovations scientifiques de son époque et de se déguiser sous la forme de dialogues au ton léger. Comment faire le tour d’une conception du monde qui, selon Jean-Claude Bourdin, repose «sur l’idée de rencontres aléatoires de molécules, d’événements, de personnes, de paroles, d’idées» ? Voilà le défi auquel a dû répondre le groupe de travail créé en 1999, dans le cadre du Cerphi1, sur le Rêve de D’Alembert. «Pour reprendre une idée de Deleuze, on peut dire que lorsque Diderot se met à penser,
Jusepe de Ribera (1591-1652), Saint ermite entouré d’autres figures, Ensba, Paris.
1. Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées. www.cerphi.net www.diderotp7. jussieu.fr/diderot
SPLENDEURS BAROQUES DE NAPLES
Plus de cent dessins des XVIIe et XVIIIe siècles de l’école napolitaine, issus des collections publiques françaises, sont présentés au musée Sainte-Croix de Poitiers (commissaire Anne Péan, scénographe Nicolas Soulabail) jusqu’au 4 février. Cette exposition reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture constitue l’un des sept volets d’un événement organisé en France à l’initiative du musée du Louvre (commissaire générale Catherine Loisel).
Le Corps des Lumières A
près Renaissances du Corps en Occident 1450-1650 (L’Actualité n° 68), Sébastien Jahan publie Le Corps des Lumières, émancipation de l’individu ou nouvelles servitudes ? Dans ce deuxième volet, l’auteur présente un siècle des Lumières connu pour être celui du progrès et des libertés, et démasque les paradoxes qu’ils ont entraînés. L’historien expose la nouvelle perception du corps que le XVIIIe a inspirée tels la simplification des atours féminins, la légitima-
tion du plaisir, le recours à la gymnastique comme stratégie curative. Mais il dévoile aussi les répercussions négatives d ’ u n «siècle qui a voulu affranchir l’homme du ciel et de ses mystères, et le rendre maître de son destin» – ainsi «l’invention» du racisme, l’augmentation des violences conjugales et des infanticides… Eclairant les zones d’ombre du siècle, cet ouvrage mêle plaisir des mots, anecdotes et rigueur historique.
Ed. Belin, 221 p., 21 €
il ne commence jamais par le commencement, parce qu’il n’y en a pas. Autrement dit : tout commencement est déjà la suite d’un développement précédent.» Animé à la fois par un esprit facétieux et une envie de mettre à l’épreuve sa pensée et ses convictions matérialistes, Diderot écrit durant l’été 1769 un texte dense et plein d’audace. A travers trois dialogues, il opère une subtile vulgarisation des formes les plus modernes de la réflexion scientifique de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il veut prouver que la sensibilité est présente dans la matière et que cette force physiologique peut expliquer la pensée, et l’unité de chaque individu. Le livre édité par le CNRS se propose de développer ce que l’intellectuel des Lumières n’a volontairement pas détaillé dans le souci présumé de ne pas freiner le mouvement de son texte. Au-delà du clin d’œil appuyé à L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot, sa structure poursuit le chemin non linéaire qu’emprunte la pensée du philosophe matérialiste. En bon touche-àtout, celui-ci se place à la croisée de plusieurs domaines : philosophie, mécanique, physiologie ou encore tératologie. C’est pourquoi le groupe de travail a aussi fait appel à des historiens des sciences. «Diderot commence en se plaçant au milieu : n’importe quelle notion est comme un carrefour, un nœud d’où plusieurs directions peuvent être tirées», note JeanClaude Bourdin. Cette nouvelle encyclopédie propose 187 entrées qui correspondent à des termes du texte (notions, noms propres ou métaphores). Des définitions précèdent chacun de ces articles. Un système de renvois permet un parcours transversal et une toile des notions, sorte de carte de l’ouvrage, balise l’ensemble à partir de termes majeurs (matière, pensée, volonté) pour une lecture thématique. Ces entrées sont autant de clés pour aborder de manière non dogmatique la pensée de Diderot, celle d’«un monde sans sens, et pourtant gai, intéressant, pour quiconque l’aborde avec le goût de s’instruire, de se perfectionner et de se laisser dérouter». Une conception qui embrasse tous les modes de représentation de son époque et se laisse la liberté de n’en épouser aucun.
Alexandre Duval Encyclopédie du Rêve de D’Alembert de Diderot, sous la direction de Sophie Audidière, Jean-Claude Bourdin et Colas Duflo, CNRS Editions, 423 p., 45 €
Christian Vignaud - Musées de Poitiers
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■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 75 ■
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11/01/2007, 09:00
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MARINA SALLES
Le Clézio, notre contemporain M
arina Salles vient de publier aux Presses universitaires de Rennes L e Clézio, notre contemporain, un ouvrage tiré de sa thèse soutenue en 2004 à l’Université de Poitiers sous la direction de Marie-Françoise Canérot. Avec ce travail, elle replace l’œuvre leclézienne dans son triple contexte historique, culturel et littéraire, une sorte de «justice» qu’elle voulait rendre à l’écrivain. «Critiques et journalistes ont tendance à le regarder comme un auteur tournant le dos au monde, un personnage enfermé dans sa tour d’ivoire, à la fois contemplatif et nostalgique. Une image que ne dément pas sa réserve médiatique. Or en l’étudiant avec mes élèves1, j’ai toujours vu qu’ils le considéraient vraiment comme un écrivain concerné par son époque, attentif aux évènements, réceptif aux évolutions, ce à quoi je souscrivais totalement. C’est ce que j’ai voulu démontrer dans ce travail.» Marina Salles s’attaque aux idées reçues et présente un auteur «perméable aux grands courants littéraires, philosophiques et artistiques du siècle» et bien présent dans son temps. «Rares sont les romans de Le Clézio qui ne mentionnent pas l’Histoire. Guerres, colonisation, révolutions… sa parole, souvent très sombre, ne distille pourtant ni désespérance ni fatalisme. Elle est pour lui l’occasion de mettre en lumière les forces susceptibles de résister aux désordres qu’engendrent tous ces événements qui ont ébranlé le siècle. Au plus sombre des situations, ses personnages nous parlent d’espoir, de poésie et de générosité, et sont porteurs d’une vision non désespérée de l’histoire et de l’humanité.» Errance, exil, solitude, mort, mais aussi fragilité, tendresse, élan vers la vie, ces thèmes, chers à Le Clézio, développés avec sensibilité et subtilité, font de ses écrits des romans de l’espoir. Cette finesse dans la façon de traiter les sujets, cette attitude très nuancée de l’auteur ont parfois conduit à une lecture contradictoire de ses textes et une mauvaise compréhension de sa position. Mais qu’il évoque la colonisation ou les peuples primitifs, «Le Clézio parle de ce qu’il connaît : les Indiens du Panama dont il a partagé la vie pendant trois ans, la société mauricienne d’où est issue sa famille franco-anglaise, l’Afrique rencontrée lors de son séjour au Nigéria, les nomades du Sahara, ancêtres de sa femme Jemia. Par ses origines et sa vie, Le Clézio est un “homme mêlé” : si cela ne garantit pas l’objectivité, cela protège d’une vision totalement fantasmée.» Toujours entre deux mondes, «en accord et en errance», Le Clézio se décrit lui-même comme quelqu’un qui n’a pas de racines : «La langue française est mon seul pays, le seul lieu où j’habite.» Plus il progresse dans son œuvre, plus
ARAUCANIA
Iconscope, association rochelaise, a réalisé Araucania. Expédition au Chili autour d’Alcide d’Orbigny. Ce DVD multimédia fait découvrir ce pays sous trois facettes : les récits d’Alcide d’Orbigny sur le Chili en 1830, l’approche de la culture mapuche, Indiens vivant en Araucanie, le sud du Chili aujourd’hui, de Valparaiso à l’île de Chiloé. www.iconscope. com
l’idée de rencontre entre les cultures est essentielle pour lui, «c’est la richesse de notre époque». Son activité de critique l i t t é r a i r e (grands auteurs du siècle, auteurs contemporains, français et étrangers) conforte l’image d’un défenseur de la «culture-monde». La science, la religion, l’art sont également présents dans les fictions de Le Clézio. «Ses livres s’adressent à des lecteurs de goûts et de compétences culturelles variés. Il est réceptif aux apports de la culture de masse, à la circulation d’idées qui enrichissent sa sensibilité, sa perception du monde et son écriture. Son éclectisme, sa disponibilité et son ouverture au monde contemporain témoignent de sa curiosité universelle.» Qu’on l’écoute ou qu’on la lise, Marina Salles est imprégnée de l’œuvre de Le Clézio. Elle s’y promène avec aisance, l’évoque avec chaleur, multiplie les références, avoue s’en nourrir. Aucun des romans de l’écrivain n’a échappé à son examen attentif, ce qui explique les 899 pages de sa thèse ! Le Clézio, notre contemporain en représente environ la moitié, l’autre partie sortira en 2007 aux éditions L’Harmattan. «Son écriture fluide est d’une simplicité trompeuse, sa pensée est toute en subtilités, en nuances et complexe. Il faut le lire, mais aussi l’écouter pour l’apprécier pleinement, car sa phrase est très musicale, la musique en elle-même est d’ailleurs très présente dans son œuvre. Loin de toute mode, irréductible à toute classification, son œuvre est comme une voix humaine, une unité mais avec des modulations, une tension entre des pôles complémentaires. Elle dévoile quelques-unes de ses facettes, par petites touches, avec pudeur et discrétion.»
Axelle Partaix
1. Marina Salles a été notamment professeur de lettres au lycée Jean-Dautet et chargée de cours à la Faculté des lettres, arts et sciences humaines à La Rochelle.
Thierry Girard
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 75 ■
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10/01/2007, 09:59
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