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Une écohistoire du Marais poitevin

Patrimoine – Une écohistoire du Marais poitevin. A partir d’un ensemble d’archives pour la plupart inédites, le chercheur Yannis Suire dessine une histoire totale, depuis le XVIe siècle, du Marais poitevin et de ses habitants. Yannis Suire est conservateur du patrimoine à l’institut national du patrimoine.

Par Mireille Tabare, photo : Yannis Suire et Marc Deneyer.

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    patrimoine
    A partir d’un ensemble d’archives pour la plupart inédites, le chercheur Yannis Suire dessine une histoire totale, depuis le XVIe siècle, du Marais poitevin et de ses habitants Par Mireille Tabare
    Une écohistoire du Marais poitevin ur l’histoire du marais, il n’existait jusqu’à présent que des ouvrages succincts de vulgarisation, et quelques études plus pointues portant sur une période ou sur un aspect de cette histoire. En publiant Le Marais poitevin, une écohistoire du XVIe à l’aube du XXe siècle, Yannis Suire vient magistralement combler ce manque. Véritable somme de connaissances et de références, ce livre s’intègre dans une démarche nouvelle, l’écohistoire, qui s’intéresse à l’étude sur le long terme et selon une approche transdisciplinaire des relations entre l’homme et son environnement. L’ouvrage reprend l’essentiel de deux thèses présentées sur le même thème par l’historien, l’une en 2002 à l’Ecole des Chartes – prix de la meilleure thèse –, l’autre en 2004 dans le cadre de son doctorat à la Sorbonne. Ecrit d’une manière simple et vivante, largement illustré, ce livre s’adresse aussi bien aux chercheurs, aux étudiants, qu’à tous les amoureux du Marais poitevin. L’auteur est lui-même un enfant du pays. Né à Vix, d’une famille de pêcheurs implantée dans le marais Extrait d’un plan de depuis au moins le XVIIe siècle, il y a passé sa jeunesse partage des marais et s’est passionné très tôt pour l’histoire de cette terre desséchés, en 1664. Archives si singulière. Après un cursus secondaire dans le sud de départementales de la Vendée, c’est tout naturellement qu’il s’est orienté la Vienne. vers des études d’histoire, d’abord à l’Université de La Rochelle, puis à Après l’Université de La Rochelle Toulouse, où il a passé sa licence et puis l’Ecole des Chartes, Yannis préparé l’entrée à l’Ecole des CharSuire s’est formé au métier de tes. «En furetant dans les archives, conservateur du patrimoine à l’Institut notamment auprès des sociétés de national du patrimoine. Depuis 2005, dessèchement, j’étais tombé sur des il est conservateur au Service trésors, explique Yannis Suire. En régional de l’inventaire du patrimoine même temps, j’étais sensible aux de Poitou-Charentes, à Poitiers. q u e s t i o n s environnementales et
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    j’avais conscience de vivre dans un espace à l’équilibre fragile et aux enjeux politiques et économiques très forts, un monde particulier, de terre, d’hommes et d’eau, dont il était important de reconstituer l’histoire.» En l’inscrivant justement dans l’histoire de son environnement. Cette approche novatrice est née de l’évolution du concept d’environnement, mis en avant au XIXe siècle par les géographes, et repris depuis une quarantaine d’années par les historiens, sous l’impulsion de quelques grandes figures, comme Ro-
    Yannis Suire
    bert Delort, Fernand Braudel et Emmanuel Le Roy Ladurie. «L’homme ne vit pas “posé” dans le paysage, il interagit avec lui. Il s’adapte aux contraintes du milieu tout en s’efforçant de le domestiquer à son profit. L’écohistoire, ou histoire de l’environnement, est l’étude sur le long terme de ce mouvement dual, décliné dans toutes ses dimensions : géographique, sociale, économique, politique, culturelle, biologique, ethnologique. De telles études ont été menées sur les milieux de montagnes, de forêts, mais encore très peu sur les zones humides.»
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    Marc Deneyer
    Pourtant, les sources abondent. Yannis Suire s’est ainsi appuyé, pour ses recherches, sur une grande diversité d’archives. «Parmi celles-ci, les fonds des sociétés de marais, jusqu’ici totalement inexploités et souvent oubliés au fond d’un grenier, se sont révélés d’une exceptionnelle richesse. Les documents, de nature très variée – registres de délibérations, de comptes, devis de travaux, cartes, plans, correspondance – livrent des informations tant sur les techniques de dessèchement que sur la personnalité des dessiccateurs, ou encore sur les modes de vie, les paysages, la faune et la flore du marais.» Les archives nationales, départementales, notariales (contrats de mariages, inventaires après décès…), municipales (état civil, cadastre) ont fourni quant à elles de précieuses données sur la société maraîchine. Pour chaque type de document,
    l’historien a mis au point une grille de lecture adaptée, permettant de traiter les données de manière homogène et croisée. «A partir de cette riche matière, j’ai cherché dans mon livre à restituer sur quatre siècles le processus complexe d’adaptation réciproque entre le marais et ses habitants.» L’histoire du Marais poitevin, c’est d’abord celle d’un combat permanent entre l’homme et l’eau, des grandes étapes de la mise en valeur du territoire par des travaux de dessèchement et d’aménagement. A la fin du XVIe siècle, le Marais poitevin connaît un relatif développement. Pêche, chasse, élevage, artisanat, commerce, la population vit en relation harmonieuse avec son milieu. L’historien évoque les bouleversements survenus dans le marais lors de la deuxième phase de dessèchement aux XVIIe et XVIIIe ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 75 ■ 33
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    patrimoine siècles – la première a eu lieu au Moyen-Age – avec l’afflux d’investisseurs privés, encouragés par le pouvoir royal, la création de sociétés de dessèchement, les travaux entrepris, les obstacles rencontrés, l’émergence de différents types de paysages : terres hautes, marais desséchés, marais semi-desséchés, marais mouillés. «Le Marais poitevin est né des succès et des échecs de cette entreprise. Si le marais mouillé existe, c’est d’une part parce que l’homme n’a pas réussi à dessécher l’intégralité du marais, et d’autre part parce qu’il le fallait !» Les travaux sont relancés au XIXe siècle directement sous l’autorité de l’Etat, dans le but, non plus de conquérir de nouveaux territoires dans le marais mouillé, mais de l’aménager pour favoriser l’évacuation de l’eau et atténuer l’effet des crues. «Les sociétés et les ingénieurs des Ponts et Chaussées ont très bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer du marais mouillé, à la fois comme bassin d’expansion des crues et comme réservoir d’eau en été pour irriguer les cultures dans la partie desséchée.» replace ainsi les sociétés de marais au cœur de l’action d’aménagement du territoire. «On a tendance à oublier aujourd’hui que si les marais ont été mis en valeur et entretenus depuis quatre siècles, c’est grâce à ces sociétés – une forme d’organisation spécifique des zones humides – regroupant des propriétaires autour d’un intérêt commun : l’aménagement et la gestion des surfaces de marais.» Yannis Suire rétablit également la vérité sur la participation des Hollandais à l’entreprise de dessèchement au XVIIe siècle. «En fait, les Hollandais ont surtout apporté leur savoir-faire, mais leur présence et leur action sur le terrain sont demeurées très limitées. Humphrey Bradley, le Hollandais à qui Henri IV avait confié la mission de dessèchement, est mort ruiné, sans même avoir jamais foulé le sol du Marais poitevin. Ses quelques associés, qui s’étaient lancés dans la remise en état des aménagements médiévaux dans la partie aval, n’ont pas mieux réussi et sont vite repartis. Dans les archives, je n’ai retrouvé la trace que d’une seule famille hollandaise durablement implantée dans le marais.» Dans la réalité, très rapidement, des investisseurs français ont pris le relais – notables, savants, magistrats, négociants, propriétaires locaux – attirés par des gains potentiels mais aussi par les défis techniques de cette ambitieuse entreprise. L’auteur nous en brosse quelques portraits, tel celui du duc de Roannez, gouverneur du Poitou, passionné de sciences, ami de Pascal et de Huyghens. Ou celui de Fleuriau de Bellevue, grande figure rochelaise, directeur de la société de dessèchement de Taugon, et moteur de la relance des travaux au XIXe siècle. Plus globalement, de cette étude il ressort qu’il existe bien une écohistoire spécifique aux zones humides. «Ce qui est le plus frappant, c’est la permanence des enjeux sur quatre siècles. Aujourd’hui comme hier, en dépit des transformations du territoire et des modes de vie, tout repose toujours sur la gestion de l’eau et de ses colères. Cela passe toujours par l’entretien collectif des digues et des canaux, et par la réglementation de l’utilisation de la ressource en eau. On retrouve les mêmes acteurs, les mêmes comportements, les mêmes conflits d’intérêt autour de l’eau, entre agriculteurs des marais desséchés et bateliers des marais mouillés, entre la puissance publique, les sociétés de marais et les habitants. A l’heure où se décide l’avenir du Marais poitevin, avec le débat public autour du projet de charte de Parc naturel, l’histoire rejoint l’actualité. La pérennité des enjeux territoriaux incite, ici encore plus qu’ailleurs, à s’inspirer du passé pour éclairer le présent, à tirer des enseignements de ses succès comme de ses échecs, et notamment de ce constat : à chaque fois que l’homme, dans le marais, a voulu trop forcer la nature et ne pas tenir compte de l’interdépendance des milieux, il a échoué.» ■
    Pont, canal, digue et hutte. Le dessinateur a placé par erreur les bâtiments dans le canal puis a tenté de les effacer en les recouvrant de vert. Plan des marais de Norbec. Archives départementales de la CharenteMaritime.
    Yannis Suire : Le Marais poitevin, une écohistoire du XVIe à l’aube du XXe siècle, Centre vendéen de recherches historiques, 2006, 536 p., 25 €. 34
    Yannis Suire s’intéresse en parallèle à la vie quotidienne des maraîchins, à l’organisation sociale, à l’activité économique, à la culture, aux comportements : «On ne vit pas du tout de la même façon dans les marais desséchés et dans les marais mouillés. Pourtant, le sentiment existe d’appartenir à un même territoire, à un environnement très particulier, où chaque parcelle de terre est toujours à gagner, à protéger des eaux, un monde où savoir s’adapter est un gage de survie. Cette existence en grande intelligence et proximité avec la nature crée chez les populations des comportements spécifiques, que l’on retrouve dans les traditions, dans les croyances, les caractères. Attaché à sa terre, le maraîchin est réputé méfiant et rétif à toute autorité ou décision imposée de l’extérieur.» Sur tous ces sujets, le livre foisonne d’informations inédites, d’éclairages historiques nouveaux. L’auteur
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