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Littérature de poulettes
D
ans le noir. A la nègreté, on dit. Comme groles dans les arbres. Elles, si elles se perchent, c’est au sol. C’est ainsi qu’elles jouquent. Elles le font au sol, on dit, et pour la nuit. Q u a n d on arrive, elles sont déjà jouquailles : juchées. A s’avont jouqué de boune heure. Longtemps je me suis couché comme elles. De bonne heure. Voilà pourquoi, sans doute, elles surgissent si souvent dans mes rêves, si facilement sous ma plume. «Ma plume» est une image, une vieille image. Vieille comme un chemin, ça ne marche plus. La métaphore est usée, la comparaison rebattue. Tellement rebattue qu’elle apparaît neuve. Quand elle apparaît. Dans ce paysage remembré. Dans cette absence de paysage. Quand elle reparaît par hasard, par je ne sais quel hasard objectif sous «ma plume». Ma plume rangée, ou plutôt rendue à qui me l’a prêtée, je poursuis ma route. Mon chemin qui chemine, et ce n’est pas un conte. Ce n’est pas la petite moitié de jau rencontrée dans sa ferme, dans la cour où il y a si peu à picorer, mais un coq. Un vrai. Gaulois comme on se le représente. Paré pour le combat. Faisant de ses coups de sang une force. De son désordre une forme. Une harmonie. Prétentieux dans ses attitudes, mais pas comme ces pompets qu’un rien ébouriffe. Qui se dressent pour un mot de travers sur leurs misérables ergots. L’oiseau est fort. De grande taille. Présentant, et ce dès le départ, de bonnes aptitudes au chaponnage. C’est une race ancienne. Une belle race. Au plumage noir et à oreillons blancs. Une grosse volaille qui, après avoir fait la renommée du pays – son bonheur, écrirait l’autre représentant, non moins fameux, de la «race de Barbezieux» –, a bien failli disparaître. Pour un peu, on aurait perdu jusqu’au souvenir de cette peau qu’on découvrait dorée sous sa plume. Un cèpe dans les feuilles, mais le nez ne saurait plus lire. Il ne reconnaîtrait pas cette odeur si peu discrète de farine fraîchement moulue et de cerfeuil qui vous faisait voyager comme en extase. De sa chair si claire, si fine, si moelleuse, il ne resterait que quelques maigres adjectifs, de rares notes persillées, un goût qu’on parviendrait à rendre, à force de le prononcer, «presque giboyeux». Heureusement, l’Aspoulba1 veillait. Elle veillait au grain. Aux céréales et au lait entier pour affiner la tendreté et la saveur du chapon. Et pour le tout volant à une alimentation garantie sans OGM. De type «label rouge». On n’écrit plus avec une plume. On ne fait plus la poussière avec une aile d’oie. Avec le clavier de l’ordinateur, c’est une autre chanson, mais c’est toujours le même oiseau qui passe. La même démarche fière et hardie. La même crête simple et droite. Le coq est puissant quand il marche, la poule imposante quand elle jouque. Quand vous la trouvez jouquaille, juchée au sol et sous vos mots. Pas besoin de l’évoquer pour qu’elle remonte. La noire de Barbezieux est une survivance. Un symptôme. Une trace matérielle. Un vestige où mettre vos pas. Rien à voir avec celle qu’on vous vend au marché de Mauzé pour une poule pondeuse, avec cette nègre de soie qui est blanche avec des reflets bleus et de longues plumes qui lui font comme une traîne de mariée ou une robe de bal. La noire de Barbezieux n’est pas de celles qui vont danser, de ces Bridget qui tiennent journal. Si la poulette fait de la littérature, c’est sans savoir. Elle écrit comme elle crie, comme dans ses SMS, sans orthographe, sans mémoire, comme elle parle, elle parle sans accent, sans même un circonflexe (l’accent du souvenir, selon la belle formule de Bernard Cerquiglini), son texte est un long texto. Avec des mots comme ceux-ci : aline picoron jtm e jtmre tjr. Qu’elle a lus – ramassés, comme d’autres en d’autres temps et en forêt les champignons – sur la porte juste repeinte du gymnase. Entre la piscine et le lycée. Des mots trop grands, mais qu’on va raccourcir. Et qu’elle a pris bien sûr pour elle. Car, avoue-t-elle dans son blog, «c’est trop mignon, trop classe, c’est top cool». Ainsi parle-t-on dans la chick lit. La «littérature de poulettes». Elles écrivent leurs confessions, elles qui ont tout oublié. Dieu et même le diable. C’est lui pourtant qu’on entend dans leurs pages. Dans ces Nike ta race qu’on croise sous le tunnel. C’est sa marque. Le diable en personne. Le diable est personne. Le masque qui résonne, à travers quoi ça sonne. Il n’a pas de nom. Ou plutôt il en a beaucoup. Il en change sans cesse. Aussi souvent que de vêtements. Maintenant il s’habille en Prada. Demain, nul ne sait quel nom il portera. Où son nom le portera. Qui parlera par ma bouche.
1. L’Association de sauvegarde de la poule de Barbezieux. Jacky Poupet, Le Riffaud, 16190 Nonac 05 45 60 25 53
Par Denis Montebello Photo Marc Deneyer
Les textes et photographies de cette chronique parus depuis 2004 sont réunis, avec des inédits, dans Le diable l’assaisonnement, livre publié en février 2007 aux éditions Le temps qu’il fait (124 p., 17 €). Ce recueil fait suite à Fouaces et autres viandes célestes.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 76 ■
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05/04/2007, 15:24
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