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LES ORMES
La mosquée idéale
’est la dernière bâtisse d’un modeste hameau qui s’étire le long d’une route étroite sur la commune des Ormes. La route semble ne donner que sur le vide tant elle va, sans obstacle d’aucune sorte, relief, arbres, creux… s’enfonçant dans un ciel d’un gris ordinaire. Une maison basse, banale, dont la façade est parallèle à la route. A fleur des champs, elle surplombe la vallée de la Vienne. Vraiment rien d’extraordinaire et l’on passerait son chemin si l’on n’avait aposté une curieuse construction sur une terrasse en prolongement de l’habitation. Une sentinelle étrange qui domine la route de toute sa hauteur. Je la connaissais pour l’avoir déjà vue au hasard d’une promenade avec un ami qui m’avait assuré la «chose» être l’œuvre d’un ancien d’Indochine, militaire nostalgique tout à la fois de ces lointains ailleurs et de sa jeunesse, qui avait pensé par le moyen de cet édifice, ressemblant de très loin à des tours d’Angkor, amoin-
C
Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet
drir ses regrets et bercer sa nostalgie. Dans ma crédulité, je dois avouer que la silhouette de Gabin plongé dans une soûlographie magnifique m’a émerveillé à chacun de mes rares passages. Guy, le fils de Gustave Deveau, se charge de me détromper en me faisant pénétrer à sa suite dans la chaleur épaisse – trop lourde pour un hiver doux – de la cuisine où Solange, sa mère, finit d’éplucher des légumes. Aux murs, des photos punaisées de la construction et de son auteur. Cette «petite mosquée», comme il l’appelait, est l’œuvre de Gustave, né en 1924, décédé il y a maintenant plus de trois ans. Gustave, maçon de son vivant, n’a pas plus bourlingué en Orient qu’il n’a rencontré de toréador et autres personnages vivant des histoires à dormir debout dans le grand vent, pas plus qu’il ne ressemble, même de très loin, à l’acteur. Ce monsieur à lunettes pose sur un mur de la cuisine derrière un accordéon, audessus d’un autre cliché, celui de son chef-d’œuvre. Jouant du piano à bretelles pendant la guerre, il s’en est racheté un, l’âge de la retraite venu ; de même
qu’il a entrepris La construction. Il a mis plus de cinq ans. «Mais il y a aussi la grotte, en dessous ! Je vais vous faire visiter. C’est là qu’il faisait des repas avec ses copains, dont un, Maurice, encore vivant, qui lui donnait un coup de main à l’occasion.» Gustave, chaque matin de ces cinq ans et plus, est parti avec sa brouette ramasser les pierres dans les champs. Des pierres choisies, taillées, une à une, avant de les assembler en voûtes romanes, de bâtir un petit four. A la mort du père, ils ont brûlé les papiers qu’il avait accumulés dans la grotte qui servait aussi de bureau et de salle de répétition puisque subsiste un tambourin pour marquer le rythme avec le pied. Avant de devenir maçon, Gustave était agriculteur. De ces deux activités professionnelles, il a conservé la seconde comme passe-temps, au rebours de la plupart des gens qui se perdent dans les joies du potager lorsque l’heure de la retraite arrive. Guy me fait admirer les voûtes, les tours accolées aux pierres appareillées une à une puis peintes en vert et en rose, des couleurs pâles, patinées. La tempête de 1999 n’a pas seulement causé des dégâts aux arbres, elle a aussi étêté les flèches des tourelles d’un mètre environ, les privant d’un élan qu’on ne peut plus qu’imaginer. J’interroge Guy. A-t-il eu connaissance du «palais idéal» de Ferdinand Cheval, dit le Facteur Cheval, en poste à Hauterives ? Ce bâtisseur inspiré qui a consacré trente-trois ans à l’édification d’un monument qu’on vient visiter de loin ? Guy réfléchit. Peut-être… Le nom lui dit quelque chose, mais j’ai l’impression qu’il veut me faire plaisir... «Je suis la fidèle compagne du travailleur intelligent qui chaque jour dans la campagne cherchait son petit contingent», écrivait le Facteur Cheval, donnant la parole à sa brouette. Ces mots, Gustave aurait pu les dire. Je n’ai pas vu la fidèle compagne du Maçon Deveau.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 76 ■
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04/04/2007, 15:55
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