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Cabarets et auberges de Poitiers

Sortir – Cabarets et auberges de Poitiers. Boire, manger, dormir et se divertir au temps du Roi-Soleil dans une ville de 20 000 habitants.

Par Fabrice Vigier, maître de conférences d’histoire moderne à l’Université de Poitiers et membre du Gerhico. Clichés : Christian Vignaud – Musées de Poitiers.

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    Boire, manger, dormir et se divertir au temps du Roi-Soleil dans une ville de 20 000 habitants Par Fabrice Vigier
    Cabarets et auberges de Poitiers B ien qu’elle n’ait sans doute plus la même importance qu’au XVe ou au XVIe siècle, Poitiers reste une ville très attractive durant tout le règne de Louis XIV. Capitale administrative du Poitou, elle abrite en son sein tous les grands services royaux, notamment les tribunaux d’une sénéchaussée et d’un présidial. C’est également une grande cité catholique, dotée d’un évêché, d’un grand collège jésuite, d’une bonne quarantaine de couvents, mais aussi d’un lieu de pèlerinage de dimension régionale en la collégiale de Saint-Hilaire-le-Grand. Enfin, Poitiers dispose toujours d’une grande université qui, malgré des difficultés, continue d’attirer plusieurs centaines d’élèves. Pour accueillir les «usagers» des diverses administrations royales, les pèlerins, les clercs, les militaires, les étudiants ou les simples voyageurs, mais aussi afin de pourvoir aux besoins de ses 20 000 habitants, la cité poitevine possède un nombre conséquent d’auberges et de cabarets. Or, force est de constater que ces établissements passent alors difficilement inaperçus dans le paysage urbain poitevin1. PLUS DE 230 DÉBITS DE BOISSONS
    Au mois de janvier 1662, un inventaire dressé par les autorités municipales ne recense pas moins de 238 commerçants ayant le droit de vendre du vin au détail dans la ville de Poitiers. En fait, cette liste répertorie, sans les distinguer, l’ensemble des aubergistes et hôteFabrice Vigier est maître de l i e r s (seuls habilités à loger des conférences d’histoire moderne à voyageurs), des cabaretiers (faisant l’Université de Poitiers et membre du simplement commerce de vin), mais Gerhico. Il a publié Les Curés du aussi des petits marchands et boutiPoitou au siècle des Lumières (Geste quiers vendant à boire en plus de éditions, 1999). A paraître chez le leurs marchandises. On peut néanmême éditeur : Des cabarets et des moins estimer à une bonne cinquanhommes. Auberges, cabarets, hôtels et e e taine le nombre d’auberges et peutcafés en Poitou aux XVII et XVIII siècles. 92
    être à une petite centaine celui des cabarets poitevins au tout début du règne personnel de Louis XIV. Ces débits de boissons se concentrent, sans surprise, à proximité des lieux les plus fréquentés de la cité. Plusieurs établissements sont installés aux abords des principales entrées de la ville, qui sont alors la porte Saint-Lazare (débouchant sur la grande route de Paris), la porte de la Tranchée (donnant sur la grande route de Bordeaux) et, à un degré moindre, les ponts Saint-Cyprien et Joubert. A l’intérieur des murs, on en trouve une proportion non négligeable dans les rues les plus passantes, comme celles du Moulin à Vent, de la Tranchée, de Saint-Porchaire ou encore de la Grand’Rue. Quant aux places de Notre-Dame et du Marché Vieil2, les plus vastes de Poitiers, elles rassemblent chacune au moins cinq de ces commerces à la fin du XVIIe siècle. De toutes ces «maisons», les auberges sont les seules à avoir le droit à une enseigne devant leur pas de porte. Généralement, sous Louis XIV, il s’agit d’une image peinte suspendue à un pignon. Parfois encombrants, ces signes distinctifs aux dénominations très variées sont faits pour attirer le regard des éventuels clients. Les plus nombreux semblent être ceux ayant des noms à consonance religieuse : c’est le cas des auberges «ayant pour enseigne[s] l[es] image[s]» de NotreDame, de Sainte-Marthe, de Sainte-Catherine, du Petit Saint-Jacques, de Sainte-Radegonde ou des Trois Anges. D’autres, presque aussi nombreuses, font des emprunts au monde animal : c’est le cas de l’Aigle, du Bœuf Couronné, du Cheval de Bronze, de La Queue de Renard et de l’incontournable Lion d’Or. Quelques établissements adoptent des noms de cités comme les auberges du Petit Paris et celles aux images de la Ville de Fontainebleau et, plus étonnant, de la Ville de Charroux. Enfin, quelques commerces rappellent la souveraineté et les attributs royaux (La Place
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    Royale, Le Saint-Louis, Le Soleil), tandis que d’autres ont des enseignes réellement publicitaires, comme La Renommée, La Bouteille, Le Plat d’Etain ou Le Bien Nourri. Quant aux simples cabarets, ils doivent se contenter d’un bouchon devant leur porte pour faire connaître aux passants leurs activités. DES ESPACES DE CONVIVIALITÉ, DE DISCUSSIONS ET DE DIVERTISSEMENTS
    S a n s surprise, la clientèle est composée très majoritairement d’habitants de Poitiers, appartenant surtout à trois catégories socioprofessionnelles : les marchands, les artisans et les officiers d’Ancien Régime. Mais on y rencontre également, à l’occasion, des nobles, de simples paysans, des soldats, des domestiques, des ecclésiastiques, voire des voyageurs de passage, la ville étant bien desservie par d’efficaces relais de diligences. Qu’y recherche exactement cette clientèle ? La plupart y vont d’abord pour satisfaire certains besoins élémentaires, comme boire, manger ou dormir. On y sert pratiquement toujours des verres de vin, qu’il soit «vieux» ou «nouveau», même si on donne aussi de «l’eau de vie» dans le cabaret du Sieur Fouchet près du pont Joubert (1714). Bien que ces établissements ne soient pas encore vraiment des restaurants, i l est possible d’y prendre des repas complets. L’auberge à l’image de Notre-Dame y accepte même
    des groupes, puisque pas moins de 17 clercs y réservent, par exemple, deux tables pour dîner le 17 mai 1714. Les voyageurs y ont, en outre, la possibilité d’y rester dormir. La veuve Louise Dazay, qui tient l’hôtellerie «où est pour enseigne la ville de Fontain e b l e a u » , située place Royale, paroisse SaintPorchaire, dispose ainsi de 5 chambres et de seulement 7 lits pour ses potentiels clients au début des années 1690. Comme ce type d’établissement est rarement très grand, il arrive que tous les lits soient pris et que plusieurs particuliers soient obligés de coucher ensemble. N’ayant rien d’autre à sa disposition, l’aubergiste de La Croix Blanche se voit, par exemple, contraint de proposer à un marchand, à son valet et à un autre individu de partager à trois la même couche le 22 janvier 1714. Ces commerces sont aussi souvent des lieux où l’on se rend pour affaires. Il n’est pas si rare d’y voir des particuliers, parfois accompagnés d’un notaire, y discuter, autour d’un verre, d’une vente quelconque ou d’une transaction. Pour se rapprocher de leurs potent i e l s acheteurs, certains marchands n’hésitent d’ailleurs pas à y entreposer certaines de leurs marchandises. Il semble ainsi qu’il soit possible d’acheter des «pièces de dentelles» au Plat d’Etain, ainsi que des «mouchoirs à soie à fleur d’or et d’argent» au Saint-Jean dans les derniers mois du règne de Louis XIV. Enfin, on vient aussi dans ces cabarets pour des
    Tabagie (détail), d’après David II Teniers (Anvers 1610 - Bruxelles 1690), eau-forte et burin. Legs Rupert de Chièvres, musées de Poitiers.
    1. Fabrice Vigier, «Le paysage hôtelier des villes du Haut et du Moyen Poitou aux XVIIe et XVIIIe siècles», dans Terres marines. Etudes en hommage à Dominique Guillemet (dir. Frédéric Chauvaud et Jacques Péret), Presses Universitaires de Rennes, 2005. 2. Il s’agit des actuelles places du Général-de-Gaulle et du Maréchal-Leclerc. 93
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    raisons moins matérielles, mais simplement pour y chercher de Grand’Rue –, l’arrêtent et le condamnent à mort, bien qu’il ait la compagnie, discuter et se divertir. Malgré les interdictions, on toujours nié les faits. En tout cas, cela ne fait pas, on s’en doute, y joue souvent aux cartes et parfois même au billard comme à une excellente publicité pour les hôteliers de Poitiers. l’auberge du Tambour, située près du collège des jésuites, peu En dépit de cette affaire atroce, quel jugement peut-on objectiavant Noël 1701. vement porter sur ce petit monde des cabarets poitevins sous le Quoi qu’il en soit, tous les établissements poitevins n’offrent règne de Louis XIV ? Une enquête récente, réalisée à partir des pas exactement les mêmes services et ne visent pas la même archives judiciaires de la sénéchaussée et du siège présidial de clientèle. Il arrive d’ailleurs que certains clients ne soient pas Poitiers pour les années 1706-1715, livre des résultats plus nuansatisfaits de l’accueil qui leur est fait. Lors de son passage à cés que les avis des autorités civiles et religieuses de l’époque4. Poitiers, le 20 septembre 1669, Claude Certes, on y apprend que ces établissePerrault, frère du célèbre conteur, n’est ments sont bien, à l’occasion, les théâpas vraiment content de «l’hôtellerie des tres de violences et d’actes répréhensiTrois Piliers, que l’on […] dit être la bles. Un meurtre a ainsi bien eu lieu dans meilleure de la ville, mais qui [lui] parut l’une des pièces de La Tête Noire en ocassez mauvaise» : il se plaint notamment tobre 1711, et le tenancier de l’auberge à de la mauvaise qualité des «lits […] l’image de Sainte-Marthe tente bien, le comme il y en a aux villages proches de 6 juillet 1712, de tuer l’un de ses clients Paris» mais également «qu’il n’y avoit avec «une broche de fer». Mais, mis à point d’autre vaisselle d’argent que les part ces deux notables exactions, on n’y 3 cuillers et les fourchettes» . Ce jugement recense que quatre affaires de vols et une péremptoire, très partial aussi, ne doit cedouzaine de bagarres entre personnes pendant pas laisser croire que Poitiers est sous l’emprise de l’alcool. La seule histoire de mœurs, il est vrai spectaculaire, à l’écart du luxe et des nouveautés parisiennes. Quelques années plus tard, ne concerne un homme d’Eglise : un déLa partie de carte, de Jan Miense Molenaer (Haarlem 1609-1668). Musée de Chièvres, Poitiers. trouve-t-on pas, dans la capitale pictave, nommé Frontenelle, prêtre du diocèse, a, un café, paroisse Notre-Dame-la-Petite, en effet, l’habitude de prendre une chambre en l’hôtellerie de l’Aigle, et y fait venir des jeunes filles désitué entre Notre-Dame et les Cordeliers ? Le sieur Lardy, qui y vend la nouvelle boisson en 1706, se trouve alors sans doute à la guisées en valets pour ne pas éveiller les soupçons. Malheureutête de l’un des tout premiers cafés de province. sement pour lui, ses agissements sont découverts au mois d’avril 1710. En tout cas, si l’on fait le bilan – et même si l’on sait que tous les délits ayant eu pour cadre une auberge ou un cabaret de DES LIEUX RÉELLEMENT DANGEREUX ? Poitiers n’ont certainement pas été tous jugés par ce tribunal –, Malgré leur utilité économique et sociale, ces auberges et surforce est de constater que les actes violents ou immoraux n’y tout ces cabarets poitevins n’ont pas bonne réputation au XVIIe sont pas si nombreux en une décennie. Ces commerces, qui sont siècle. Depuis l’édit de 1577, les autorités royales demandent aux officiers de les surveiller et de les contrôler au mieux. Le – ne l’oublions pas – au nombre de 150 ou 200 entre Boivre et Clain, ne sont donc pas si violents et criminogènes au début du corps de ville les présente souvent, dans ses délibérations, comme des lieux de perdition où l’on s’adonne au démon de l’oisiveté. XVIIIe siècle. Quels que soient leurs défauts, les auberges et les Quant aux évêques de Poitiers, ils voient en eux des concurrents cabarets occupent une place primordiale dans l’espace urbain et social poitevin à l’époque du Roi-Soleil. de l’Eglise catholique et condamnent très durement, dans leurs mandements, les «cabaretiers […] qui vendent du vin […] penEn ce début de XXIe siècle, en raison de leur architecture fort dant le service divin». banale, il subsiste peu de traces de ces vieilles auberges. Seuls deux noms de rues actuelles – celles de Cloche-Perse et du Moulin Comble de malchance pour ces établissements, un terrible fait divers contribue à noircir leur déjà bien piètre image. L’affaire à Vent – doivent leur dénomination à d’anciennes hôtelleries. est connue, et fait d’ailleurs grand bruit à l’époque. Tout comLa plus illustre et imposante auberge poitevine – celles des Trois mence au milieu du mois de janvier 1661, lorsque René Rocroy, Piliers, dont les premières mentions remontent à la fin du Moyen propriétaire de l’auberge du Croissant située porte Saint-Lazare, Age – s’est transformée en restaurant, avant de disparaître tout découvre les restes d’un cadavre à l’occasion de travaux effecrécemment : une plaque commémorative rappelle simplement tués dans sa cuisine. Il prévient aussitôt les autorités municipaaux passants son emplacement dans l’actuelle rue Carnot. En les qui, après d’autres investigations, y trouvent sept nouveaux fait, un seul commerce de ce genre – plus exactement son enseisquelettes. Aussitôt, les rumeurs les plus folles bruissent dans gne, car le bâtiment a subi bien des modifications – a survécu à Poitiers. On y parle de voyageurs surpris dans leur sommeil, plus de trois siècles d’histoire : l’hôtel du Plat d’Etain, hier place poignardés ou étranglés, avant d’être enterrés nuitamment sous Royale, aujourd’hui rue du Plat d’Etain. ■ le sol de la cuisine. Les autorités judiciaires soupçonnent, quant 3. Claude Perrault, Voyages à Bordeaux (1669), Paris, 1909. à elles, l’ancien propriétaire – un certain Michel Dutertre, qui 4. Christelle Bigot, Les cabarets du Poitou au début du XVIIIe siècle (1700-1715), mémoire de maîtrise (dir. F. Vigier), Poitiers, 2000. entre-temps est devenu aubergiste du Bœuf Couronné dans la 94
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