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Claude Masse, ingénieur-géographe de Louis XIV

Mémoire – Claude Masse, ingénieur-géographe de Louis XIV. De la Savoie à la Charente dans les pas de Vauban : l’itinéraire d’un montagnard devenu expert de la défense du littoral.

Par Thierry Sauzeau, maître de conférences d’histoire moderne à l’Université de Poitiers, membre du Gerhico. Illustrations : le manuscrit de Claude Masse conservé à la médiathèque Michel-Crépeau de La Rochelle (photo : Claude Pauquet), portraits de Claude Masse et de sa femme Marie Papin, musée d’Orbigny-Bernon à La Rochelle (photo : Marc Deneyer), Photo du Fort Louvois par Thierry Girard.

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    mémoire
    De la Savoie à la Charente dans les pas de Vauban : l’itinéraire d’un montagnard devenu expert de la défense du littoral Par Thierry Sauzeau
    Claude Masse ingénieur-géographe de Louis XIV ’année Vauban est l’occasion de rendre hommage aux personnalités que le règne de Louis XIV a distinguées, dans toutes les couches de la population. La militarisation de la société fut à l’origine d’un véritable appel d’air en direction de ceux que leur naissance ne distinguait pas. La noblesse d’épée ayant la haute main sur l’Infanterie et la Cavalerie, les «hommes neufs» investirent la Marine, l’Artillerie ou les Fortifications. Ces armes modernes du Roi-Soleil devinrent le rendez-vous d ’ e s p r i t s éclairés, à l’instar de Claude Masse. Dessinateur au service de l’ingénieur François Ferry, c’est à l’âge de 25 ans que ce Savoyard fut remarqué par le roi. Louis XIV faisait fortifier Toul, place forte enclavée en terre germanique. En cette année 1677, la frontière de l’Est n’avait pas acquis la régularité du «pré carré» vanté par Vauban d a n s ses lettres à Louvois. La «Gloire de Nimègue» (1679) ayant mis un terme à la guerre de Hollande, Masse suivit son patron sur nos côtes. Ferry venait d’obtenir la direction des Fortifications, au moThierry Sauzeau est maître m e n t où Vauban succédait à de conférences d’histoire moderne Clerville au Commissariat général. à l’Université de Poitiers, membre Durant la décennie 1680, parcourant du Gerhico. Il a publié Les Marins inlassablement le littoral de la Loire de la Seudre, du sel charentais aux Pyrénées, Masse participa à tous au sucre antillais XVIIIe- XIXe siècle les grands chantiers militaires. L’ar(Geste éditions, 2005).
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    gent ne manquait pas, dans un royaume de France qui tenait alors l’Europe en haleine. Puis vint la fin du règne, avec les guerres de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697) et de Succession d’Espagne (1701-1714). Le royaume était affaibli. La menace de «descentes» anglaises pesait désormais sur les frontières maritimes. Elle nécessitait une connaissance parfaite des côtes. D’ingénieur qu’il était, Masse se fit cartographe. Après avoir «fait un choix des cartes les plus précises et les meilleures», il entreprit de les perfectionner. Divisant l’espace en «carrés», respectant une échelle de 1/28 800e (1 pouce / 400 toises), il livra en 1723 une cartographie complète des côtes, d’Arcachon à Noirmoutier. Il avait mené à bien un relevé systématique, comparable à celui que réalise l’IGN de nos jours, mais sans le secours du moindre satellite ! Armé d’un encombrant matériel et accompagné de cinq assistants, il menait son activité de manière saisonnière. Le printemps et l’automne étaient consacrés aux relevés sur le terrain. La technique consistait à matérialiser une méridienne, en plantant des alignements de jalons. Après avoir mesuré à la chaîne d’arpenteur la distance entre deux jalons, Masse relevait des angles au graphomètre, en direction des localités à situer. La mesure d’un côté et de deux angles du triangle lui livrait assez d’indices pour pouvoir «construire» le 3e sommet et représenter le lieu désiré. Cette activité entre trigonométrie et géométrie occupait son travail de «cabinet», durant les mois d’été ou d’hiver. Sur sa carte, la localisation de chaque hameau passait par cette méthode de triangulation. En l’absence de toute convention pour les légendes,
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    Masse dressait ensuite un véritable «portrait du paysage». Dans cette phase, le dessinateur qu’il avait été dans sa jeunesse venait en aide au scientifique qu’il était devenu. Ses cartes restent aujourd’hui de véritables œuvres d’art et la synthèse des territoires représentés. La série «des côtes du Bas Poitou, pays d’Aunis, Saintonge et partie de Médoc» est aujourd’hui conservée à Vincennes, au service historique de la Défense. PRATIQUE, CONCRET ET RAISONNABLE
    Partie intégrante du travail de cartographe, chaque carte donnait lieu à la rédaction d’un mémoire. Tous les aspects du renseignement militaire y étaient développés et passés en revue. La situation du gouvernement de Brouage peut en donner un bon aperçu. La configuration du terrain faisait l’objet d’une attention particulière. Exposant la situation de Marennes, Masse p r é c i s a i t par exemple que «le costé du nord est deffendu par les marais salans de Brouage» et que «costé du sud est deffendu par les marais de la Seudre qui sont un terrain entrecoupé d’une infinité de fossez, ruisseaux et chenaux et salines qui ne le rendent accessible et pratiquable qu’à peine aux gens du pays par de petites chaussées et chemins inconnus ny pouvant rouler aucun charroy». Sur la base de telles observations, la Cour pouvait déterminer ses priorités stratégiques. On comprend mieux pourquoi Brouage, imprenable dans son dédale de marais, fut déclassé au profit de Rochefort. En ces temps où Vauban excellait dans l’art de prendre ou défendre une ville assiégée, une autre préoccupation était la ressource en eau douce. A propos du village d’Hiers, Masse évo-
    quait un «bourg situé sur une hauteur […] il sort de c e t t e butte une très bonne fontaine qui abreuve Brouage qui est le seul deffaut qui soit en cette forteresse». Prévoyant les besoins d’une armée en campagne, le géographe décrivait aussi le potentiel de chaque localité. Moëze, village situé au nord de Brouage, était ainsi signalé comme «abondant en bleds, vignes et pâturages à l’ouest et au sud et d’assez bonnes prairies au nord». Si les réformes de Louvois avaient progressivement mis les villageois à l’abri des pillages de la piétaille, le déplacement de la cavalerie entraînait toujours des réquisitions de fourrage. Dans un autre registre, le Mémoire géographique indiquait les passages d’eau les plus commodes. Ainsi le Martrou (près de Rochefort) était-il jugé «remarquable à cause du passage de la Charente, que l’on traverse en cet endroit dans un bac». Avec Claude Masse, la géographie se fit outil d’aide à la décision, pour le militaire. A la manière d’un Vauban, esprit pratique, concret et raisonnable, Masse ne se cantonna pas à ses missions officielles. Ses voyages, au contact des populations, l’amenèrent à développer des observations et des analyses personnelles. En 1713, malade, brisé par le décès en couche de sa femme, avec un nourrisson, un garçon et une fille à charge, il prit la plume pour mettre par écrit les «mille choses qu’il avait vues» sur le terrain. Ce mémoire en forme de testament fut dédié à ses enfants, futurs apprentis géographes sous sa férule. Le texte permet d’affirmer que, comme Vauban, Masse avait ses «oisivetés». A la manière d’un ethnologue, il posait un regard bienveillant sur ses contemporains. Lui-même victime
    Page de gauche : le manuscrit de Claude Masse est conservé à la médiathèque Michel-Crépeau de La Rochelle (fonds ancien, ms 31). Ci-contre : portraits de Claude Masse et de sa femme Marie Papin, anonyme Marc Deneyer
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    de la «canicule», fièvre paludéenne, Masse évoquait la côte saintongeaise, son «mauvais air et les eaux croupies […] et le voisinage de la forêt […] qui renvoy vapeurs et brouillards». De cette crise sanitaire endémique, il soulignait aussi quelques facteurs aggravants. Sous sa plume, la fondation de Rochefort (1666) était accusée d’avoir «dépeuplé plusieurs petites villes dans son voisinage et gros bourgs entre autre, Brouage, Soubize, Charente et La Rochelle et Saintes et Saint Jean d’Angély». En outre, vers 1712, la population saintongeaise comptait «beaucoup moins (d’habitants) qu’il y en avait en 1684, devant qu’il sortit de ce gouvernement quantité de Religionnaires Calvinistes». Cette critique feutrée, mais sévère, de l’absolutisme louisquatorzien, rapproche Masse et Vauban. Ils avaient aussi en commun l’attention portée aux questions économiques et sociales. Masse décrivait ainsi l’Aunis et la Saintonge, comme des terres où «la noblesse n’est pas nombreuse, […] aussy y a-t-il très peu de maisons distinguées et presque point de châteaux, mais quantité de bonnes maisons bourgeoises, il y a dans la campagne beaucoup de bourgeois qui commercent presque tous». Un cran en dessous, les paysans paraissaient «aizés» à l’auteur qui précisait «au prix des autres contrées» comme pour bien marquer qu’il en avait vu de moins bien lotis ! Il ajoutait qu’ils «sont communément bien logez et pour l’ordinaire Autour de la mer des Pertuis, l’histoire des grands chantiers du RoiSoleil associe les défis des ingénieurs et des entrepreneurs au labeur des gens du littoral. Construit entre 1691 et 1697, en forme de fer à cheval, Fort Louvois, sur son rocher immergé à marée haute, est l’œuvre de Vauban.
    bien habillez, presque tous d’etoffes. Ils aiment en général faire bonne chere. Et aussy se nourrissentils bien. Il y a très peu de païsans qui ne cueillent du vin.» L’omniprésence de la vigne donnait du travail a u petit peuple des campagnes si bien que les «manœuvriers» gagnaient de «grosses journées au prix des autres contrées du Royaume et s’il n’y avait que les naturels du paÿs, on serait bien embarassé pour les récoltes et les travaux extraordinaires, surtout pour les fortifications». Durant trente-cinq ans, parcourant les routes du littoral, logeant chez l’habitant, encadrant des chantiers (comme celui du fort du Chapus) et faisant souche par son mariage à La Rochelle, Claude Masse s’était imposé comme un fin connaisseur de la société charentaise. Savoyard né dans la roture, passé au service de l’administration des fortifications et distingué par un titre inédit d’ingénieur-géographe du roi, il illustrait la méritocratie sous le règne de Louis XIV. Marchant sur ses traces, ses deux fils étaient déjà titulaires de leur brevet d’ingénieur lorsque il mourut, en 1736, âgé de 86 ans. Affecté à des levées cartographiques en Flandre, leur père était mort en activité. Il conservait avec lui une importante documentation qu’il légua à sa descendance, avec défense de la disperser. Ses dernières volontés furent exaucées. C’est seulement en 1878 que l’Etat remit la main sur l’inestimable patrimoine que constitue aujourd’hui l’œuvre de Claude Masse. ■
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