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Par François Bon Photo Marc Deneyer
Le XVII est une langue, sauf chez nous
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François Bon a publié récemment Tumulte (Fayard, 2006). A paraître : Dylan, une biographie (Albin Michel). Il anime le site www.tierslivre.net
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e XVIIe siècle, je l’ai longtemps ignoré ou craint. On a peut-être trop voulu mettre en avant le célèbre Enfin Malherbe vint pour en faire la preuve d’une normalisation de la langue, liée à la centralisation énorme du pouvoir royal. A preuve cette page de Saint-Simon, tout à l’autre bout du Grand Siècle, où, enfin lesté d’une fonction officielle – ambassadeur en Espagne – partant en berline avec beau-frère, abbé et secrétaires, il s’arrête pour la première fois à Ruffec dont son fils porte le nom (marquis de Ruffec) et bien sûr engrange une part des impôts. On s’arrête à Vivonne parler politique, on est coincé trois heures à Vérac parce que l’essieu a cassé (on va néanmoins goûter chez monsieur de Couhé), et on arrive à Ruffec à minuit, on restera deux jours : mais on ne voit que les notables qui vous reçoivent : les visages, les paysages, les façons de vous entretenir, pour quoi Saint-Simon est si fort à Versailles, tout a disparu. Rien que la berline et les châteaux : le peuple est obscur. Lorsque nous ouvrons les grandes pages du XVIe siècle, les caractéristiques de ce parler local de Poitou et Vendée nous permettent de lire couramment Rabelais ou Montaigne, syntaxes, diphtongues, rapport à l’évidence populaire. Pour ceux de ma génération, avoir reçu dans l’enfance et l’adolescence le son et la syntaxe d’un parler local qui semblait en rien ne s’être affaibli au bout de cent ans de modernité industrielle : étions-nous donc si loin de Paris, avant les autoroutes et le train grande vitesse ? Pourtant, la langue du XVIIe n’exprime pas le pouvoir, même si paradoxalement c’est depuis cette hiérarchisation qu’elle nous parvient : les montées en chaire de Bossuet, le Oui inaugural de la syncope de Racine (c’est le mot par lequel plusieurs fois il ouvre ses tragédies), le noir et le silence dans les formules de Pas-
cal établissent notre prose depuis des terrains d’énonciation définitivement hors de la littérature art d’agrément. La Fontaine nous enseigne toujours le souffle, et Molière nous déshabille. On a un indice pour moi important dans le Pantagruel : de la même façon que Rabelais, devenu précepteur des enfants d’Estissac, l’a fait biographiquement lorsqu’il s’est rendu à Montpellier pour devenir bachelier en médecine, de Ligugé (ou de l’Hermenault, près Fontenay-le-Comte, puisque la fortune d’Estissac venait des péages que l’abbaye de Maillezais prenait sur la navigation marchande), on allait de Poitiers à Niort par la route (la prospérité architecturale de SaintMaixent, Lusignan, Melle), à Niort on descendait la Sèvre en barque jusqu’à Arçais ou Maillezais, et un bateau plus lourd vous convoyait dans l’anse maintenant asséchée (allez vous promener à l’Île-d’Elle) jusqu’à La Rochelle où un bateau de mer vous emmenait à Bordeaux. Raison évidente : état de guerre civile, les possessions du duc de Bourgogne, en rébellion ouverte, viennent jusqu’à Confolens aux derniers bords du Limousin. Le XVIIe siècle, en repoussant la guerre aux frontières extérieures, inaugure qu’on va de Poitiers à Bordeaux c o m m e le fait Saint-Simon, par Couhé-Vérac et Ruffec, et l’isolement géographique d’une grande région, à laquelle on va faire payer son engagement protestant, fait que seront conservées les structures et la prononciation de la vieille langue. Et ce retrait progressif de la mer, cette construction d’un territoire où les îles et les ports, qui étaient circulation et richesse, deviennent – comme ces grands silos d’aujourd’hui, cathédrales dressées sur les campagnes – la marque de cette mise à l’écart, mais avec un petit décalage dans l’architecture : c’est le XVIIe siècle, et non le XVIe, qui bâtit ces granges à céréales, qui organise la
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
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géographie des villages depuis leur contact avec l’eau. Quelle curiosité, que trois cents ans après on ne sache pas encore en effacer l’empreinte : le port de Luçon a beau avoir été massacré de parkings, de logements, de commerces, on en reconnaît toute l’infrastructure du premier coup d’œil. La ville ne s’en est pas remise (qu’on compare à Richelieu, en Touraine, où la mise en désert s’est faite à l’étape historique suivante). Dans l’exercice que j’ai aujourd’hui de la langue, le XVIIe m’est nécessaire parce qu’il fonde définitivement que la littérature (mot qui ne sera inventé dans son usage actuel qu’en 1800, par Mme de Staël), ou l’écrivain (mot qui naîtra progressivement en cours de siècle) n’a pas vocation d’illustration, mais constitue le corps commun de la langue depuis un territoire qui n’est pas fondé depuis la reconduction de sa forme (le roman, la poésie, la chronique), mais dans le rapport de l’homme à ce qui le déborde : la politique et la fuite de l’histoire chez Saint-Simon, la responsabilité qu’on a de son destin parmi les hommes chez Bossuet, le rapport à la pure énigme mentale qu’est le monde chez Pascal. Un homme partira de nos ciels pour aller faire le mercenaire en Allemagne, et délaissera le latin pour es-
sayer de formaliser qui je suis, qui parle et tâche de saisir ce qui m’assaille de doute, et qu’est-ce qui existe de ce que je perçois. Il n’y a pas de Poitou en littérature du XVIIe siècle parce que voilà : nous sommes ces îles en pleine terre, que la rive a délaissées, et qui nous fascinent à Curçon, l’Ile-d’Elle ou Moricq. Mais le départ de Descartes pour les ciels de guerre nous concerne depuis notre fond de langue. Gardons cette fierté d’interroger l’inconnu, les rives, les horizons, depuis ces temps sombres qu’étaient les temps douloureux de Rabelais ou d’Aubigné : notre son dans la langue d’aujourd’hui c’est ici qu’on le forge. Mais de cet écart même, entendons la langue que d’autres disent classique comme un nouvel écart : dire le monde depuis l’étrange fait humain, comme l’a fait Tallemant des Réaulx avec ses compressions d’histoires, incluant amour, guerres et argent, ou comme y procèdent Sévigné ou La Bruyère. Dans le cœur de nos villes, la disposition des faubourgs, l’établissement des postes et relais, le tracé même des routes, les anciennes îles et le dessin des ports en pleine terre, réapprenons que les traces du Grand Siècle nous retiennent à cette histoire et cet écart. ■
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30/06/2007, 19:41
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