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Gilles Clément l’eau et les orties
A Melle, Gilles Clément a créé un jardin d’eau et d’orties, comme un acte de résistance, pour montrer le fragile équilibre biologique des milieux aquatiques et pour lutter contre la confiscation d’un bien commun, les orties
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illes Clément ne dompte pas la nature, il l’aide à inventer ses jardins. Paysagiste de renommée mondiale et inventeur des notions de «jardin en mouvement», «jardin planétaire» et «tiers paysage», il les exprime au travers de ses livres, de ses expositions et bien sûr de ses créations : les parcs André-Citroën à Paris, Matisse à Lille, Vulcania en Auvergne, le jardin de la Drac à Saint-Denis de la Réunion, le jardin du musée du Quai-Branly… Le 28 mars 2007, Gilles Clément est venu à Melle présenter son histoire, son travail et son projet de Jardin d’eau - jardin d’orties créé pour la Biennale internationale d’art contemporain de Melle. Une conférence donnée au lycée agricole Jacques-Bujault dont nous publions des extraits.
sage est quelque chose de subjectif et par conséquent de très difficile à définir. Je dirai simplement que le paysage est tout ce qui se trouve placé sous l’étendue notre regard. Tout au contraire, l’environnement peut être mesuré de manière quantitative et relativement objective dans un langage commun à tous les pays du monde. Quant au jardin, il est fait des paysages qu’il contient, que l’on y fabrique, et de l’environnement, puisqu’il est fait de la vie. Le jardin est le seul et unique lieu de rencontre de l’homme avec la nature où le rêve est autorisé, c’est le lieu de l’utopie possible. […]
VISION NOUVELLE, JARDIN NOUVEAU
LE JARDIN, SYNTHÈSE DU PAYSAGE ET DE L’ENVIRONNEMENT
[…] Le mot «jardin» est très ancien, il est lié à l’histoire de l’homme mais les notions de paysage et d’environnement sont tout à fait récentes. Le mot «paysage» est difficile à cerner. Si vous mettez un Mellois, un habitant du Midi de la France et un Néo-Guinéen – pour prendre quelqu’un de très loin – devant un paysage de Melle, chacun le décrira de façon complètement différente, avec sa culture propre. Car le pay116 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
D’un point de vue historique les jardins écrivent cette histoire-là, celle du rêve, différent pour chaque époque. La nature y a été mise au service d’idées relativement indépendantes de la nature elle-même : les jardins romantiques, les jardins pittoresques qui sont au fond une nature magnifiée. Mais, au milieu du XXe siècle, «l’avènement écologiste» nous apprend des choses difficiles à accepter : la biomasse est comptée ! Nous sommes alors immédiatement renvoyés à notre rôle, à notre responsabilité de gardiens de cette vie. Il y a une coïncidence de termes entre le mot jardin, petit enclos à l’intérieur duquel on protège le meilleur, et cet immense jardin devenu un nouvel enclos que l’on n’avait pas prévu, et dont les limites sont celles de la limite de la biosphère : la vie s’arrête là. Nous en sommes les tributaires et les garants. Soudain, cela nous responsabilise totalement. […]
UN JARDIN À RÉINVENTER
Que raconter lorsqu’on décrit un jardin aujourd’hui ? Principalement la vie, ce qu’il y a de plus précieux parce que de plus fragile, et ce qui la caractérise le mieux : la surprise, l’invention. Alors j’ai voulu con-
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Claude Pauquet
server dans mon jardin la diversité que j’avais connue enfant et qui apparaissait par ce qu’il y avait de plus évident parce qu’ils bougent : les insectes. Les plantes aussi sont des surprises. Quand on y regarde de plus près et qu’on apprend que tous ces éléments sont tributaires les uns des autres, on ne peut plus choisir de garder telle plante ou tel insecte comme on le faisait avant, on est obligé de tout garder car tout est intriqué. C’est ce que nous apprend l’écologie. Si bien que toutes les méthodes apprises jusque-là sont soudainement bouleversées. On nous avait appris à travailler avec les produits pour sélectionner, tuer éliminer, engraisser, traiter… et on ne peut plus le faire sinon on sépare ce qui est le moteur même de la diversité. Alors comment faire ? […]
LE JARDIN EN MOUVEMENT
Dans mon jardin, dans la Creuse, j’ai tâtonné, expérimenté tout en essayant, par sensibilité personnelle, de ne pas employer de machines. J’ai quand même dû faire quelques concessions : j’utilise une machine qui me sert à délimiter certains espaces car malgré tout, dans ce foisonnement qu’est la friche, il faut que je trouve ma propre place sans y être noyé. Une sorte de dialogue, de dosage délicat, se met alors en place pour savoir quand intervenir sans que ce soit un traumatisme pour le milieu. C’est un jardin où les énergies en place sont d’abord observées puis suivies. Les plantes sont très vagabondes alors le jardinier se déplace en même temps et suit leurs pérégrinations. La notion de mauvaise herbe s’en trouve totalement changée :
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bonne dans le massif, pourquoi serait-elle mauvaise dans un passage ? C’est une brutalité toute arbitraire et si on veut garder cette herbe installée dans le chemin, on déplace celui-ci tout simplement. Le mouvement est une des dynamiques physiques principales apparente du jardin, c’est pourquoi j’ai créé ce jardin, le jardin en mouvement. […]
LE JARDIN PLANÉTAIRE
Le jardin planétaire est l’extrapolation philosophique de l’expérience du jardin en mouvement : «Faire le plus possible avec et le moins possible contre». C’est-à-dire le plus possible avec les énergies en place et le moins possible d’énergies contraires comme l’énervement, la fatigue, les produits, les dangers que l’on rencontre dans les jardins habituels. Peut-on extrapoler ceci à des questions bien plus vastes, qui sont de l’autre côté du petit enclos qu’est notre propre jardin ? C’est ce que j’ai eu l’occasion d’expérimenter en répondant en 1999 à une commande tout à fait exceptionnelle du Parc de la Villette à Paris, et pour lequel j’ai proposé l’exposition à la grande halle sur le jardin planétaire ou comment réconcilier l’homme et la nature. […]
LE JARDIN D’EAU ET D’ORTIES DE MELLE
purin d’ortie car cette loi nous renvoie à la question de la marchandisation du bien commun : l’ortie appartient à qui ? Finalement cette loi d’un libéralisme devenu fou a déclenché un émoi tel qu’il a permis sa révision en décembre – mais nous n’en avons pas encore le décret d’application. Nous allons créer le jardin là où les orties existent déjà et faire une scénographie qui nous permet de les cueillir, de fabriquer le purin et de le donner à qui voudra. Même si on n’a pas encore pu décrypter sur le plan chimique le purin d’orties, et c’est pour cette raison qu’il n’est pas encore breveté, il est sûr qu’il est un renforcement immunitaire exceptionnel pour les plantes affaiblies. Il donne un résultat très positif et à l’usage de tous puisqu’il est complètement gratuit. […]
L’AVENIR AU BORD DES ROUTES, LE TIERS PAYSAGE
Gilles Clément a publié récemment : La Sagesse du jardinier (L’œil neuf éditions, 2004), Nuages (Bayard, 2005), Où en est l’herbe ? (Actes Sud, 2006), Une écologie humaniste, avec Louisa Jones (Aubanel, 2007).
Quand je suis arrivé à Melle j’ai été stupéfait par l’arboretum du Chemin de la découverte : d’habitude les arboretums sont clos, ici c’est une promenade autour de la ville ouverte à tout le monde. Dominique Truco m’a alors demandé ce que je pouvais faire avec le vivant pour la Biennale internationale d’art contemporain de Melle et je me suis dit qu’on pourrait aussi parler des herbes et de l’eau. L’eau parce que justement dans notre pays, le jardin planétaire est réglé de façon tragique, surtout dans les Deux-Sèvres où les sols et l’eau sont des plus pollués. Là, je ne peux rien faire. Les grands paysagistes, ceux qui façonnent le paysage, sont ceux qui ont l’étendue du territoire : les agriculteurs, les forestiers, les urbanistes, les routiers… mais certainement pas nous les paysagistes et les jardiniers. Alors je me suis dit qu’on pouvait parler du problème du traitement de l’eau en créant un petit jardin d’eau utilisant un système de micro-lagunage, afin de montrer les jardins filtrants et le lagunage que l’on commence à réaliser un peu partout par nécessité. Mais au même moment, en juillet 2006, passe la loi d’orientation agricole qui annonce l’interdiction de commercialisation et même d’évocation, sous peine sévère, de produits non homologués (Art L.253-1 et Art L.253-7), c’est-à-dire de la plupart des produits bio (comme les purins) qui ne sont pas dans le système commercial industriel des grands lobbies. J’ai alors proposé pour Melle un jardin d’eau et d’orties où l’on fabriquerait du
C’est à la suite d’une analyse paysagère pour le Centre d’art et du paysage de Vassivière, dans le Limousin, que la notion de Tiers paysage est née. Dans les forêts, j’ai vu que les plantations de conifères ne laissaient aucune place à la diversité et que les prairies, traitées par les agriculteurs, avaient perdu la diversité que je leur connaissais étant enfant. J’ai alors cherché ces plantes disparues et je les ai retrouvés dans des endroits relictuels, c’est-à-dire là où les agriculteurs n’ont pas pu passer parce que c’est trop pentu, trop étroit, trop rocailleux, ou encore dans les tourbières, les landes laissées intactes en raison de la pauvreté des sols, le bord des routes peu fréquentées… C’est là que les plantes trouvent refuge, là où l’homme n’intervient pas. Cette somme de petits territoires, c’est ce que j’appelle le Tiers paysage. Si c’est un lieu d’accueil de la diversité alors il a énormément d’importance puisque c’est là notre futur, c’est le patrimoine génétique de demain : nous sommes tributaires de cette diversité. On ne peut pas l’ignorer, il faut lui trouver une place politiquement, c’est pour cela que je l’ai appelé Tiers paysage, en référence au Tiers état. En 1789, Sieyès écrivait : «Qu’est-ce que le Tiers état ? – Tout. Qu’a-t-il fait jusqu’à présent ? – Rien. Qu’aspire-t-il à devenir ? – Quelque chose.» Pour l’instant, seul le parc Matisse à Lille parle du Tiers paysage. Au milieu de 8 ha, un espace en forme d’île, résultat d’une ancienne colline dont j’ai muré le centre, est réservé exclusivement à la nature qui fabrique seule, ici, le paysage. C’est un sanctuaire de 3 500 m2 inaccessible au public. On n’y monte que deux ou trois fois par an afin de faire un relevé des plantes. Ceci nous donne un certain enseignement sur la gestion de la partie publique du parc puisque là-haut il n’y a pas de dépense, c’est la nature qui fait tout. Comme le jardin d’eau et d’orties de Melle, c’est un emblème. ■
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EAU, AIR, TERRE
La sagesse du jardinier D
1. Lire son texte du 7 mai 2007 sur gillesclement.com
u Jardin d’eau - Jardin d’orties de Gilles Clément, premier jardin «politique» du paysagiste1, au musée des nuages de Sylvain Soussan, érigé sur le château d’eau, la Biennale internationale d’art contemporain de Melle réunit une vingtaine d’artistes qui ont tous pour souci l’avenir de la planète. «Toutes les œuvres
produites pour la biennale, affirme sa directrice, Dominique Truco, éveillent nos consciences à la vulnérabilité de notre environnement et à notre communauté de destin. Et ceci dans la subtilité et la diversité de leurs approches.» Précisons que cette ville de 4 200 habitants a planté, il y a vingt ans à l’initiative de l’ancien maire,
Jean Bellot, un arboretum de 1 600 feuillus, et qu’elle a obtenu le Prix national de l’arbre en 2006. Ainsi Knud Viktor fait découvrir des sons inouïs du vivant : un lapin qui rêve, ronfle et soupire ; le chant d’amour des mouches de vinaigre ; un grillon qui n’arrive pas à démarrer son chant ; un ver qui
Small Noise,
mikado géant de Michael Dans, et Static Drift de Ingrid Mwangi et Robert Hutter.
mange une pomme… Erik Samakh fait chanter les arbres avec ses flûtes solaires, Pascale Gadon révèle en grand format le monde des lichens, Michael Dans évoque la violence des dérèglements climatiques tandis que Claude Pauquet montre le chaos provoqué à La Rochelle par la tempête du 27 décembre 1999. Ha Cha Youn, artiste coréenne installée en France, invite à observer les utilisations les plus variées des sacs plastiques (biodégradables issus des éco-industries). Ingrid Mwangi, originaire du Kenya, fait état dans sa chair du pillage des ressources de l’Afrique. Dans ses cartogrammes, Laurie-Anne Estaque nous renvoie la copie conforme d’un état du monde difforme ou exsangue en fonctions des suj e t s observés : déforestation ou reforestation, ressources en eau et consommation, etc. Le squelette en verre d’Adel Abdessemed peut laisser entendre qu’une catastrophe majeure ne viendrait pas nous pétrifier, comme dans l’antique Pompéi, mais nous vitrifier. Pourtant ce squelette est aussi un vrai bijou…
Claude Pauquet
Jusqu’au 2 septembre. 05 49 29 15 10
Dans les bassins, les plantes aquatiques épurent l’eau.
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