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Les utopies sous le règne de Louis XIV

Récits – Les utopies sous le règne de Louis XIV. Des voyages en terre inconnue à lire comme critique de la monarchie absolue et de l’intolérance religieuse.

Par Patricia Gauthier, maître de conférences de littérature française à l’Université de Poitiers. Illustrations : livres du fonds Dubois de la bibliothèque universitaire de Poitiers, photo par Christian Vignaud.

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    récits
    Des voyages en terre inconnue absolue et de l’intolérance religieuse Par Patricia Gauthier Christian Vignaud
    à lire comme critique de la monarchie
    Les utopies hacun a dans l’esprit l’image de Vauban ceinturant le territoire français de places fortes et suggérant à Louis XIV l’idée du «pré carré» dont le roi fera sa doctrine avec la paix de Nimègue (1678). Mais loin de s’enfermer derrière cette barrière défensive, le royaume s’ouvre au monde. Le règne est, après les grandes découvertes du XVIe siècle et avant une exploration plus systématique du globe au XVIIIe siècle, une période active pour les voyageurs. Qu’il s’agisse de fonder des comptoirs, de renforcer le prestige des compagnies, de commercer pour son propre compte, comme le font Chardin (16431713) ou Tavernier (1605-1698) en Inde ou en Perse, de convertir les «sauvages» comme le font de nombreux missionnaires jésuites ou tout simplement d’explorer des territoires inconnus comme Cavelier de la Salle (1643-1687), qui descend le Mississipi et prend possession de la Louisiane au nom du roi, les voyageurs participent au rayonnement de la France à travers le monde. Et font rêver leurs contemporains en publiant le récit de leurs aventures. Chapelain (15951674), autorité dans l’univers des lettres à l’époque, estime que «les voyages sont venus en crédit et tiennent le haut bout dans la Cour et dans la Ville». A ces récits de voyages authentiques Patricia Gauthier est maître s’ajoutent des relations totalement de conférences de littérature française fictives (mais qui font croire le conà l’Université de Poitiers. traire au lecteur). Certes, elles peu-
    sous le règne de Louis XIV C vent faire rêver mais leur portée reste avant tout critique. On sait moins en effet que le règne de Louis XIV est riche de nombreuses utopies. La bibliothèque universitaire de Poitiers conserve une collection importante de ces textes. Ils appartiennent au fonds Dubois, du nom de son donateur, Auguste Dubois (1866-1935), qui enseigna l’économie politique à l’Université de Poitiers à partir de 1899 et que ses travaux conduisirent à rassembler des œuvres touchant à cette question (outre la période qui nous intéresse, les utopies du XIXe siècle sont particulièrement bien représentées). UNE PHILOSOPHIE ÉGALITAIRE
    L i b r e m e n t inspirés de l’œuvre de Thomas More (1516), ces textes offrent la description de royaumes idéaux qui, par contraste, donnent à voir la part sombre de la monarchie en place. Le schéma est toujours le même : un narrateur, parti de France à bord d’un vaisseau vers de nouveaux horizons, fait naufrage, est providentiellement sauvé et propulsé sur des terres inconnues qu’il quitte malgré la perfection de la société qu’il y a découvert, rédige le récit de ses aventures, que l’éditeur, par le plus grand des hasards, a eu entre les mains et s’est décidé à publier. Le récit est souvent assumé par des personnages d’origine protestante et dont l’identité se cache parfois sous des a n a g r a m m e s (Siden, héros de l’Histoire des Sévarambes de Denis Vairasse, 1677). L’intolérance
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    à l’égard de la «RPR»1 est ainsi fustigée. La critique religieuse se radicalise au point que Fontenelle, dans son Histoire des Ajaoiens ou la République des Philosophes (1682 ? parution posthume en 1768), décrit les Ajaoiens comme ayant «seulement certains principes émanés du sein de la raison la plus saine» pour religion. C’est aussi à la Raison que recourent les utopistes pour organiser la société dans son ensemble. Le pouvoir est limité par une division savante des tâches et des responsabilités en fonction des groupes de population, répartis mathématiquement selon les lois d’un urbanisme uniforme répondant à ses besoins. Le monarque – quand il existe, car beaucoup d’utopies sont républicaines – voit son autorité contrôlée par un contrat passé avec le peuple et ses élus (Histoire des Sévarambes). La hiérarchie subit la poussée d’une philosophie égalitaire. Ainsi à Naudely (Lesconvel, Nouvelle relation du Prince de Montbéraud dans l’Ile de Naudely, 1706) la noblesse est attribuée selon les mérites et, en pays sévarambe, les femmes font leur service militaire. La propriété est critiquée. On la tolère le plus souvent mais on s’en défie car elle encourage le goût du luxe, nuisible à la vertu. A Naudely, les représentants du pouvoir veillent d’ailleurs à bannir l’oisiveté et le luxe, formes suprêmes du vice avec la luxure. La sexualité elle-même est contrôlée dans le but d’assurer le renouvellement des générations et de pérenniser le modèle social. Les Australiens de Foigny (La Terre australe connue,1676) ont obligation d’avoir un enfant et, en Ajao, les êtres mal formés sont déportés vers d’autres contrées, de même que les esclaves, présents dans certaines utopies. On mesure là les limites d’un système qui reverse clairement l’utopie du côté de la dystopie. LA TERRE DES HERMAPHRODITES
    Parmi ces textes, on mentionnera La Terre australe connue de Gabriel de Foigny. Cette utopie retient l’attention par sa portée symbolique. Le héros nous rapporte son voyage, du Congo à Madagascar, plein d’étrangetés, des moutons colorés aux paons marins. Puis c’est le naufrage. Heureusement échoué sur des rivages inconnus (le titre de l’ouvrage s’entend comme une antiphrase), le narrateur ne doit sa survie qu’à son hermaphrodisme qui, sur la Terre australe, constitue la norme au point que tout individu n’y répondant pas est supprimé. Doté d’une constitution qui exprime symboliquement la perfection par la réunion des contraires, il est accueilli par les Australiens qui lui font découvrir une société de plénitude dont leur nature incarne le principe. S’appelant «frères», ils font «profession d’être égaux en tout» et ne connaissent pas la propriété. Il n’est fait état d’aucun gouvernement, d’aucune instance supérieure chargée de faire respecter des lois car «chacun a la raison pour guide, à la-
    quelle ils s’unissent tous avec un tel soin qu’on dirait ou qu’ils ne sont qu’un même, ou qu’ils sont tous autant d’admirables conducteurs qui n’ont qu’un même dessein et un même moyen pour l’exécution». Cette harmonie se reflète dans l’urbanisme. La population est répartie selon une combinatoire dont le chiffre 4 est la clé et, comme l’a montré Pierre Ronzeaud2, renvoie à la symbolique des textes sacrés. L’éducation des frères passe par un enseignement de 7 à 30 ans (lecture à 10, philosophie à 20, histoire après 25) à l’issue duquel «ils peuvent raisonner sur toutes sortes de matières» sauf sur la divinité, qui reste indicible, gage d’une liberté de pensée que les sujets du royaume de France peuvent leur envier… Quelques frères sont d’exceptionnels inventeurs, créant à partir de moisissures des oiseaux ou des chiens vivants. Ils se nourrissent d’un fruit extraordinaire qui, selon la quantité absorbée, procure aussi le sommeil et m ê m e une mort douce q u ’ o n peut ainsi programmer. Idéal tableau d’une société qui, par sa nature hermaphrodite, n’est évidemment pas exportable au-delà de ses frontières fictives. Il n’en reste pas moins que la fantaisie de ce texte alliée à sa portée philosophique dessinent une perspective critique à l’égard du réel. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les utopies de la période aient souvent circulé sous le manteau, se déjouant de la censure par des stratégies complexes d’édition (parution à l’étranger, anonymat de l’auteur, etc.). Ces œuvres témoignent de ce que Paul Hazard a appelé «la crise de la conscience européenne». Au carrefour de la géographie imaginaire, de sa dimension ludique et de la critique politico-sociale, ces utopies ont connu un succès réel que confirme parfois leur traduction en langue étrangère et leur réédition au XVIIIe siècle (notamment dans la collection des Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques publiée par Garnier en 1787-1789). Elles rejoignent, sur un mode fictif cherchant à se libérer des contraintes idéologiques – sans toujours y parvenir –, le travail de réforme que Vauban lui-même (mais aussi Colbert dans ses différents codes) jugeait nécessaire et dont témoigne sa Dîme royale de 1707. ■
    Deux livres du fonds Dubois de la bibliothèque universitaire de Poitiers : Nouvelle
    relation du Prince de Montbéraud dans l’Ile de Naudely, de Lesconvel, 1706, et Voyages
    imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques publiés par Garnier en 1787.
    1. Religion prétendue réformée. 2. Gabriel de Foigny, La Terre australe connue, édité par Pierre Ronzeaud, STFM, 1990. 83
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