// vous lisez...

Archive - auteurs : -

Mémoires de pierres

Mémoires de pierres. La richesse et la diversité du patrimoine fortifié de l’île de Ré racontent une longue histoire, celle d’un territoire stratégique, de tous temps convoité, sentinelle avancée pour la défense des côtes, ou base privilégiée d’opérations ennemies en direction du continent.

Textes : Mireille Tabare, photos : Thierry Girard. Illustration page 27 : Plan de la place forte de Vauban à Saint-Martin-de-Ré. Collection Musée Ernest-Cognacq, Saint-Martin-de-Ré.

Cet article en archive

Sauf exception, les billets et les fac-similés de la revue sont publiés sous licence Creative Commons : paternité - pas d'utilisation commerciale - pas de modification.

  • Texte brut (généré automatiquement) ouvrir...
    fermer...

    Le port de la citadelle conçue par Vauban est protégé par de puissants remparts prenant la forme d’une énorme pince de crabe. Joyau des fortifications de Saint-Martin-de-Ré, ce port devrait être bientôt restauré.
    Actu77.pmd
    24
    01/07/2007, 15:36
    Mémoires de pierres La richesse et la diversité du patrimoine fortifié de l’île de Ré racontent une longue histoire, celle d’un territoire stratégique, de tous temps convoité, sentinelle avancée pour la défense des côtes, ou base privilégiée d’opérations ennemies en direction du continent Par Mireille Tabare Photos Thierry Girard
    Actu77.pmd
    25
    01/07/2007, 15:37
    saint-martin-de-ré
    L
    Entrée de la citadelle qui abritait à l’origine la garnison de Saint-Martin-de-Ré. Ce site a été transformé en prison dès la fin du XIXe
    siècle.
    es plus anciens vestiges de fortifications de l’île de Ré, ce sont ses églises fortifiées datant du Moyen Age, à Saint-Martin, SainteMarie et Ars. Les seigneurs de Ré vivant dans des contrées lointaines n’assuraient pas la protection des habitants, qui avaient depuis longtemps appris à se d é f e n d r e par eux-mêmes. Ces églises fortifiées étaient dotées de nefs colossales permettant d’accueillir toute la population du village, et dominées de très hauts clochers ou de très hautes tours, d’où une vigie, en période de troubles, assurait une surveillance permanente. Les premiers véritables ouvrages fortifiés sont édifiés sur l’île en 1626. A cette période, les guerres de Religion sont terminées. Seules subsistent quelques places fortes protestantes que Louis XIII et Richelieu entendent bien mettre au pas. En vue d’organiser le siège de La Rochelle, le pouvoir royal ordonne la construction sur l’île de deux édifices défensifs : le fort de la Prée à La Flotte, pour contrôler le passage de l’île vers le continent, et la citadelle de Saint-Martin, pour protéger le bourg et son port. A l’été 1627, les travaux sont à peine terminés lorsque l’armée anglaise, dirigée par Buckingham, lance une offensive contre l’île. Dix mille soldats anglais débarquent à Rivedoux
    et envahissent le territoire insulaire. Les troupes royales françaises ne doivent leur salut et leur victoire finale qu’à l’existence de ces deux ouvrages fortifiés, où ils se replient et organisent la prise à revers et la débâcle des Anglais. Cet événement militaire, riche en enseignements, est déterminant pour l’histoire à venir des fortifications rétaises. Il met en évidence l’atout et la faiblesse de Ré d’un point de vue stratégique, à savoir qu’on peut y débarquer facilement, et en différents points. La déroute des Anglais laisse les mains libres à Richelieu pour lancer le siège de la métropole huguenote, qui tombe à l’automne 1628. Il ordonne aussitôt de raser la citadelle de Saint-Martin qui n’a plus lieu d’être. Seul le fort de la Prée est conservé. Il sera rénové à plusieurs reprises au cours du XVIIe siècle En 1674, la France est en guerre contre les Hollandais, dont la flotte menace le littoral atlantique et l’arsenal de Rochefort. Louis XIV et Colbert décident dans l’urgence le renforcement de toutes les positions stratégiques littorales. La mission est confiée à Vauban, ingénieur du roi. La première visite de Vauban sur le littoral charentais en février 1674 sera pour l’île de Ré, qui occupe à ses yeux une position clé dans la défense du continent. En un minimum de temps et avec le minimum de m a t é r i a u x , il fait édifier trois redoutes. L’une à Rivedoux, à l’endroit exact – hautement stratégique – où les Anglais ont débarqué en 1627, une autre au Martray pour verrouiller l’unique passage entre les deux parties de l’île, la dernière aux Portes, face au Banc du Bûcheron, un site propice pour un débarquement ennemi. Ces trois petits ouvrages, construits dans l’urgence et sans véritable plan d’ensemble, suffisent à dissuader les Hollandais de réaliser leur dessein. La flotte ennemie s’approche de l’île et repart sans tenter un débarquement. Vauban revient dans l’île de Ré en 1681, en période de paix. L’ingénieur peut mettre en œuvre tout son talent et son savoir-faire dans la conception d’un vaste programme de fortifications. Son projet repose sur une idée très innovante. Puisqu’il est impossible de surveiller simultanément tous les sites potentiels de débarquement, Vauban imagine de concentrer toute la défense en un lieu unique. Il choisit Saint-Martin pour
    26
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    Actu77.pmd
    26
    01/07/2007, 15:37
    sa position centrale, face au continent, et pour son port bien abrité. Concrétisant son idée, l’architecte dresse les plans d’une gigantesque enceinte fortifiée intégrant le bourg de Saint-Martin. D’une très vaste étendue, elle est conçue pour pouvoir abriter et protéger, en cas d’invasion, toute la population de l’île – soit environ 16 000 âmes – avec bétail, grain et meubles. De fait, Vauban poursuit un double objectif : défendre l’île, ses habitants et ses richesses, mais également maintenir l’ordre au sein d’une population à forte proportion protestante. Dans ce sens, le projet prévoit de construire en priorité, sur le site de l’ancienne place forte, une nouvelle citadelle de plan carré dotée d’un petit port retranché. Celle-ci est intégrée dans une vaste enceinte urbaine en arc de cercle appuyé sur le front de mer. L’une comme l’autre abritent des casernements, des magasins à poudre, des corps de garde. L’hôtel de Clerjotte, datant du XVe siècle, est transformé en arsenal. Réalisée en un temps record – les remparts sont achevés en 1685 – avec une économie de moyens, la place forte de Saint-Martin-de-Ré jouera pleinement son rôle de force dissuasive. A dater de cette période, plus jamais une flotte ennemie ne tentera de débarquer sur l’île. ■
    Plan de la place forte de Vauban à Saint-Martin-de-Ré. Coll. Musée ErnestCognacq, SaintMartin-de-Ré.
    Le front de mer à marée haute. Datant de la fin du XVIIe
    siècle,
    les maçonneries résistent toujours aux assauts des éléments.
    GLOSSAIRE Bastion : ouvrage pentagonal en position d’avant-corps sur une enceinte. Batterie : ouvrage en terre en forme d’arc de cercle, sur lequel sont disposés des canons, et abritant derrière un réduit défensif fortifié. Courtine : sur une enceinte, pan de muraille compris entre deux bastions.
    Citadelle : édifice fortifié à proximité d’une ville, abritant une garnison permanente. Demi-lune : dehors retranché en forme de triangle, placé devant la courtine d’un front bastionné. Fort : édifice fortifié abritant une garnison permanente. Redoute : ouvrage de plan carré, sur lequel est disposée de l’artillerie, et d’où l’on peut surveiller l’ennemi. 27
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    Actu77.pmd
    27
    01/07/2007, 15:38
    Thierry Girard
    28
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    Actu77.pmd
    28
    01/07/2007, 15:38
    Une architecture bastionnée L’enceinte fortifiée de Saint-Martin-de-Ré constitue une magnifique illustration du génie de Vauban en matière d’architecture militaire, un modèle de réduit insulaire, et l’un des mieux conservés. En quelques siècles, l’apparition et le développement de l’artillerie ont obligé les stratèges à modifier radicalement les systèmes de fortifications. Finies les constructions verticales, châteaux et donjons du Moyen Age : l’artillerie permet de réduire à néant même la plus haute tour. Désormais, le système d’«architecture bastionnée» domine : des remparts enterrés composés d’une alternance de bastions et de courtines, elles-mêmes protégées par des demilunes et entourées de fossés secs. Cet ingénieux système permet de couvrir en tirs croisés l’intégralité du périmètre fortifié et d’empêcher l’assaillant de se faufiler jusqu’au pied des remparts pour y pratiquer une brèche. Le système implique, pour balayer tout l’espace, d’élargir au maximum la taille des enceintes fortifiées. L’enceinte de Saint-Martin, qui comporte six bastions, cinq demi-lunes et deux portes, atteint ainsi un périmètre de 6 km, soit en linéaire cumulé – son profil n’est pas rectiligne – 14 km de remparts fortifiés ! Tout autour de l’enceinte, un «glacis» vient compléter le dispositif de défense : une bande de terre de 40 à 60 mètres, entièrement dénudée, n’offrant aucun abri à l’assaillant pour une tentative d’approche. Fossé de l’enceinte urbaine entre la bastion de la Mer, à droite, et la demi-lune de Bourbon, à gauche. Au loin, le pertuis Breton et la côte vendéenne.
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    29
    Actu77.pmd
    29
    01/07/2007, 15:38
    Thierry Girard
    30
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    Actu77.pmd
    30
    01/07/2007, 15:39
    Une politique de sauvegarde Une des grandes richesses de Ré est d’avoir conservé, pratiquement intactes, toutes ses fortifications. Discrètes mais omniprésentes, elles invitent à un voyage dans les strates du temps, déroulant l’histoire de l’île et de ses habitants. Sur les plages, dans les forêts, cachés sous la végétation, blockhaus et tours rappellent à notre mémoire les grandes batailles de la dernière guerre mondiale. De la batterie du Grouin ne subsiste que le réduit défensif, équipé de son pont-levis. La batterie de Sablanceaux, par contre, est en grande partie conservée. Sur les trois redoutes édifiées par Vauban en 1674, seule celle des Portes a disparu. Dernier vestige de l’ouvrage, le magasin à poudre a été transformé en chapelle. Grâce à une politique de sauvegarde déjà très ancienne, l’ensemble fortifié de Saint-Martin présente un état remarquable de conservation. C’est la grande force de la ville que d’avoir réussi à préserver l’intégralité de l’enceinte fortifiée et de son glacis défensif, tout en s’adaptant aux contraintes modernes du développement. Ainsi, les deux portes monumentales ont été conservées en l’état, grâce au percement, dans l’entre-deux-guerres, de deux brèches permettant la circulation automobile. En 1984, la totalité des remparts a été classée au titre de monument historique. Le classement inclut, outre le glacis, une bande de 500 mètres de large tout autour de l’enceinte, un «cône de vue» permettant la préservation et la mise en valeur du monument. Depuis le milieu du XXe siècle, la municipalité a racheté au ministère de la Justice l’ensemble de l’enceinte urbaine, puis lancé de nombreuses opérations de réhabilitation, l’objectif étant de retrouver au plus près la configuration initiale. Entre 1993 et 2006, plus d’un million et demi d’euros ont été investis dans la restauration de l’enceinte. En 2006, la commune est également devenue propriétaire du petit port de la citadelle. Des travaux vont être entrepris cette année pour en réparer le musoir, que les assauts de la mer et du temps ont sérieusement détérioré. Autre témoin de l’époque, construite en 1682 pour compléter le dispositif de défense de l’île, la tour des Baleines, à Saint-Clément, est actuellement en cours de réfection. Enfin, le fort de la Prée à La Flotte, le plus ancien ouvrage militaire conservé, joyau de l’architecture fortifiée du début du XVIIe siècle, maintes fois transformé, réaménagé (en 1685, Vauban a fait raser l’enceinte extérieure), a été depuis 1980 en partie restauré. La demi-lune de Bourbon. Au XVIIe
    siècle, chaque ouvrage
    militaire porte un nom particulier. Ainsi à Saint-Martin-deRé : bastion du Roi, bastion de France, bastion de Bourgogne, demi-lune Saint-Louis.
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    31
    Actu77.pmd
    31
    01/07/2007, 15:39
    Thierry Girard
    32
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    Actu77.pmd
    32
    01/07/2007, 15:39
    Patrimoine d’avenir Jeune historien issu de la Faculté des lettres, arts et sciences humaines de l’Université de La Rochelle, Guillaume Cudennec occupe aujourd’hui le poste d’agent du patrimoine à la mairie de Saint-Martin-de-Ré. «Ma mission de valorisation du patrimoine martinais, en particulier de son patrimoine fortifié, s’articule principalement autour du dossier de candidature pour l’inscription de l’œuvre de Vauban au Patrimoine mondial de l’Unesco. La première étape remonte à la création en 2005 du Réseau des sites majeurs de Vauban, regroupant les sites les plus exceptionnels et les plus représentatifs du génie de l’architecte. Parmi ces 14 sites, figure la place forte de Saint-Martin. En 2006, le Réseau Vauban a déposé son dossier de candidature auprès de l’Etat français. En 2007, le réseau a été reconnu comme candidat officiel de la France pour l’obtention du label Patrimoine mondial de l’Unesco. L’Unesco rendra son verdict en juin 2008. D’ici là, ses experts se rendront sur les différents sites Vauban pour étudier les projets de valorisation, leur mode de gestion, évaluer le niveau d’adhésion au projet des acteurs locaux et des populations. Pour nourrir cette dynamique, pour célébrer également le tricentenaire de la mort de Vauban, la ville a mis en place, en collaboration avec l’association L’Etoile de Vauban, un programme d’animation sur toute l’année autour de Vauban et du patrimoine fortifié de Saint-Martin : conférences, visites guidées, spectacles. La future exposition du musée municipal ErnestCognacq consacrera également une large part à cette fantastique histoire. L’inscription au patrimoine mondial n’imposera aucune contrainte supplémentaire, elle représentera au contraire un tremplin pour mieux mettre en valeur nos fortifications, pour faire découvrir à tous un patrimoine unique au monde. Notre ambition : susciter autour du monument et de son histoire un dialogue, entre les générations, entre les populations. Se nourrir du passé pour construire l’avenir autour des valeurs de respect des lieux et des cultures, et d’ouverture aux autres.» Ces remparts sont comme la ville de Saint-Martin-de-Ré, à cheval entre terre et mer.
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
    33
    Actu77.pmd
    33
    01/07/2007, 15:40


    fermer...
  • Téléchargement du fichier au format pdf (1700 ko).
  • Fac-similé scribd (attention! ce type de visualisation n'est pas toujours fidèle à l'original) :
    Read this document on Scribd: actu77juil2007_24-33

Discussion

Aucun commentaire pour “Mémoires de pierres”

Poster un commentaire