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Alberto Manguel : Un parcours amoureux

Un parcours amoureux. Texte d’Alberto Manguel sur la carte du tendre de Madeleine de Scudéry. Traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf.

Illustration : La Carte du Tendre, planche tirée de « Clélie, une histoire romaine » (BNF).

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    viatique
    Par Alberto Manguel Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
    Un parcours amoureux L a cartographie est une invention littéraire. Le monde, le monde vivant que nous habitons, n’a que faire des frontières et des limites, pas plus que de la mensuration rigoureuse de ses étendues et altitudes. Fait de mouvements et non d’espaces statiques, c’est un monde où les fleuves courent et s’arrêtent, où des montagnes surgissent et s’effondrent, où des forêts croissent et meurent, où des îles émergent et se renfoncent dans la mer, encore et toujours. Et il n’a pas de nom. Depuis le jour où nos premiers et très aventureux ancêtres ont dessiné dans le sable une ligne entre deux points pour montrer le parcours qu’ils avaient suivi, nous nous figurons sous les traits d’une carte lisible notre monde anarchique, mouvant et anonyme. Toutes choses, dès lors, ont leur cartographe. Voici quatre siècles, une jeune aristocrate française, la marquise de Rambouillet, considérant qu’à la cour de Louis XIII on ne pratiquait pas suffisamment, à son goût, les arts de la politesse intelligente et de l’esprit illuminateur, décida de transformer une maison qu’elle possédait non loin du Louvre en une demeure dont les pièces communicantes menaient à un ultime sanctuaire appelé la chambre bleue. Là, madame la marquise, tel un Pivot du XVIIe, fonda le salon le plus renommé de France, un lieu où se pressèrent écrivains, philosophes, théologiens et artistes pour s’y rencontrer et échanger des idées. Bien que le mot salon, au sens de «lieu de conversation éclairée», ne soit entré dans le vocabulaire français que bien plus tard, en 1807, via la Corinne de Germaine de Staël, c’est exactement cela qu’était la chambre bleue : un endroit où la conversation était considérée comme l’un des beaux-arts. D’autres suivirent, chacun sous la houlette d’une grande dame. Beaucoup étaient connus selon le jour de la semaine où ces rencontres avaient lieu, comme, par exemple, le samedi chez Mademoiselle de Scudéry. Madeleine de Scudéry était orpheline et avait été élevée par un oncle fortuné. Dans son salon, elle encourageait non seulement les discussions littéraires mais aussi politiques, et elle devint la romancière officielle de la Fronde opposée à l’autorité de Mazarin. C’était une lectrice passionnée et un écrivain plus passionné encore, le plus prolifique de son siècle, auteur de plus de quinze mille pages sous forme de lettres, de conversations imaginaires, de poèmes et de romans. Pour elle, comme pour la plupart de ses collègues écrivains et penseurs, la réalité était faite de mots : rien n’existait qu’on ne pût nommer, et nommer avec élégance ; ou, plutôt, toute chose avait besoin que les mots lui prêtent une existence avant qu’on pût la prendre en quelque considération. La forme était tout et les questions essentielles, afin de devenir réelles, devaient d’abord être exprimées selon des règles strictes de grammaire et d’esprit, suivant la loi qu’Oscar Wilde allait exprimer deux siècles plus tard : «Dans les affaires très sérieuses, l’essentiel est le style, pas la sincérité.» Il faut un œil exercé pour discerner, sous la prose haletante, polie, atrocement artificielle de ses romans, quelques lueurs du discours politique (contre l’absolutisme et la tyrannie) et du féminisme éclairé (plaidoyer pour le droit des femmes à disposer de leur propre vie et même à régir celle de leur communauté) pour lesquels les critiques contemporains ont loué sa préciosité. Dans son territoire (matérialisé grâce au langage), il est surtout question des arts de la séduction et de la galanterie, qu’elle choisit de cartographier afin d’aider amants et amantes en puissance à traverser les dangereuses régions du cœur, et pour lesquels elle dessina une véritable carte Michelin à l’usage du voyageur passionné. Sa célèbre Carte du Tendre parut dans son roman à succès, Clélie, une histoire romaine, dont le premier volume (il y en a dix) fut publié en 1654 sous le nom de son frère Georges. L’époque est la naissance de la République romaine sous la tyrannie de Tarquin, septième et dernier roi de Rome. L’héroïne, une jeune femme belle
    Alberto Manguel a publié récemment Un amant très vétilleux (Actes Sud) qui se déroule à Poitiers. A paraître : Le Livre des éloges (L’Escampette). 6
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
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    30/06/2007, 19:40
    et vertueuse qui prête son nom au roman, enseigne à ses amants (et à ses lecteurs) comment il convient de se comporter dans le Pays du Tendre : quelles routes prendre et lesquelles éviter ; comment on peut, de la ville de Nouvelle-Amitié, se retrouver à Médisance et Méchanceté ou à Sincérité et Grand-Cœur ; quels dangers les attendent au Lac d’Indifférence et quels risques on encourt à naviguer sur la Mer d’Inimitié ; comment se rendre du village de Complaisance à la triste cité d’Oubli, ou de Grand-Esprit à Tendre-surReconnoissance et puis à Tendre-sur-Estime ; comment faire de brève haltes dans les hameaux de JolisVers, Billet-Galant et Billet-Doux, qui se trouvent tous dans les mêmes parages. Le pays de Mademoiselle de Scudéry est appelé Tendre et non Amour (habituellement féminin dans les usages du temps) parce que, ainsi que l’explique l’un des amants de Clélie : «Je dirai hardiment que la tendresse est une qualité encore plus nécessaire à l’amour, qu’à l’amitié. Car il est certain que cette affection, qui naît presque toujours avec l’aide de la raison, et qui se laisse conduire et gouverner par elle, pourrait quelquefois faire agir ceux dans le cœur de qui elle est, comme s’ils avaient de la tendresse, quoique naturellement ils n’en eussent pas ; mais l’amour, Madame, qui est presque toujours incompatible avec la raison, et qui du moins ne
    lui peut jamais être assujettie, elle a absolument besoin de tendresse pour l’empêcher d’être brutale, grossière et inconsidérée.» Pour le lecteur d’aujourd’hui, la Carte du Tendre a quelque chose à la fois du jeu de l’oie, avec ses récompenses et ses chausse-trappes, et de l’un de ces diagrammes psychologiques présentés dans MarieClaire ou dans Cosmopolitan pour nous permettre de découvrir, en donnant au cheminement de nos émotions une représentation concrète, si nous sommes des amants habiles ou maladroits. Mademoiselle de Scudéry avait, de toute évidence, senti que la relation entre une carte et ses lecteurs est littéraire et que, si des noms de lieux peuvent relier des points afin d’offrir une vue syncrétique d’un pays au moyen d’un vocabulaire spécifique (par exemple, des noms de s a i n t s dans une province française ou des noms d’oiseaux dans une province canadienne), un tel vocabulaire peut servir également à inventer une géographie de l’intelligence ou du cœur. Madeleine de Scudéry avait peut-être eu l’intuition de ce que la relation enrichissante entre l’espace dans lequel nous vivons et la nomenclature que nous lui prêtons continue à nous donner l’illusion que, tel Adam, nous pouvons connaître le monde en le nommant. Après tout, n’est-ce pas à cela que prétend la littérature ? ■
    La Carte du Tendre, planche tirée de
    Clélie, une histoire romaine, 1654-1661. Réserve des livres rares (RES-Y2-1496), Bibliothèque nationale de France.
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