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Urbain Chevreau, une plume sans histoire

Polygraphe – Urbain Chevreau, une plume sans histoire. Un homme de lettres dans l’air du temps, né et mort à Loudun (1613-1701).

Par Dominique Moncond’huy. Illustration : portrait d’Urbain Chevreau, Médiathéque de Poitiers, cliché : Olivier Neuillé.

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    polygraphe
    Un homme de lettres dans l’air du temps, né et mort à Loudun (1613-1701) Par Dominique Moncond’huy
    Urbain Chevreau une plume sans histoire « l était plus savant que les savants de son temps, qui étaient si savants ; il était plus lettré que les lettrés ; il faisait des vers qui valaient les meilleurs vers, et de la prose si pleine, si abondante et si facile, qu’on croit l’entendre quand on le lit. […] On l’oublia tellement de son temps qu’il ne fut pas de l’Académie ; mais la haine l’avait laissé en paix comme la faveur, et il mourut paisible, entre ses fleurs et ses livres, à l’âge de quatre-vingt-huit ans.» Charles Nodier dit tout de cet Urbain Chevreau (1613-1701) parti de Loudun pour conquérir Paris – et qui regagna finalement sa ville natale, nanti d’une aimable réputation, pas davantage. Peut-être vint-il trop tard à Loudun, après un Scévole de Sainte-Marthe ou un Théophraste Renaudot. Peut-être même sera-t-il toujours venu trop tard… Surtout, jamais il n’aura trouvé
    I
    Portrait d’Urbain Chevreau gravé en frontispice de ses Œ vres meslées, u La Haye, 1697. Médiathèque François-Mitterrand de Poitiers. Olivier Neuillé
    un genre littéraire à conquérir, ce genre qui l’aurait institué maître pleinement reconnu. En ce siècle où émerge l’idée, moderne, et le statut d’écrivain, malheur à qui ne parvient pas à incarner un genre après l’avoir renouvelé ou fixé… La Fontaine se sera longtemps cherché avant de transfigurer la fable en genre poétique à la française et de trouver là une identité littéraire que le succès de ses contes n’avait pas suffi à lui apporter ; La Rochefoucauld n’existera (littérairement !) que de ses Maximes, et La Bruyère que de ses Caractères, ou plutôt que des portraits figurant dans ses Caractères, qu’il retravaille et multiplie au fil des éditions tant il sent que c’est par là qu’ils plaisent. Chevreau, lui, sera polygraphe – comme tant d’autres en son siècle, cohorte hétéroclite au devant de laquelle s’avanceraient un Tristan L’Hermite, un Scarron, un Scudéry ou un Cyrano de Bergerac, masquant injustement des oubliés pourtant dignes d’estime comme Du Ryer, Baro ou Desmarest de Saint-Sorlin. Chevreau, donc, tâte d’abord du théâtre et y consacre une part de son énergie de 1636 à 1641 au moins – mais tous les grands dramaturges contemporains sont déjà à l’ouvrage depuis trois ou quatre ans, cinq ou six pour d’autres, et cela compte en ces années-là, celles du renouveau du théâtre, celles de son entrée dans l’ère moderne : c’est alors que s’invente l’illusion théâtrale à la française et le théâtre dit «classique»… Chevreau, de fait, n’inventera pas. La tragédie est depuis peu à la mode ? Il donne une Lucrèce romaine et un Coriolan qui ne suscitent qu’estime relative. Le Cid est un triomphe ? Il fait créer La Suite et le Mariage du Cid quelques mois plus tard – entreprise bien hasardeuse… Il pratiquera tous les genres (une comédie, trois autres tragi-comédies), en vain : il ne saura pas suivre et accompagner le tournant décisif des règles, confirmé au début des années 1640, et pour longtemps. Chez lui prévaut le romanesque, celui qui nourrissait les tragi-comédies irrégulières.
    100 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
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    29/06/2007, 15:11
    Ce romanesque, il le réinvestit précisément dans le roman, donnant dans les années 1640 un Scanderberg, connu surtout pour mettre en scène les aventures héroïques d’un héros «moderne» de la lutte contre les Turcs, et un Hermiogène qui, à l’époque de César, met en jeu un héros gaulois ami des républicains romains et impliqué dans la lutte contre le tyran. En un mot, des romans héroïques comme on les apprécie alors… avec ce qu’il faut de références historiques, d’événements accumulés et de digressions, mais sans le talent d’une Mlle de Scudéry. D’aucuns, paraît-il, aimaient à moquer Hermiogène… Suivront des Poésies (1656) convenues et encore significatives, dans leurs emprunts à un Marino pourtant passé de mode, d’une difficulté à imposer une voix. Suivront surtout, dans les années 1640 et 1650, des ouvrages à caractère moral, un Tableau de la Fortune, où […] on voit l’instabilité de toutes les choses du Monde, L’Ecole du sage ou encore Le Philosophe moral. Reste une Histoire du monde tardivement publiée (1686), encyclopédie, compilation qui garde trace de l’éducation un temps dispensée au duc du Maine – Louis Auguste de Bourbon, fils légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan, né en 1670 et protégé de celle qui est encore la veuve Scarron, la future Marquise de Maintenon… Ultime chance, sans doute, que Chevreau sut apparemment saisir, et qui dut contribuer à lui permettre enfin de couler des jours paisibles de retour dans sa province natale. Le XIXe siècle, avide de contre-modèles (Théophile Gautier et ses Grotesques, où Chevreau n’a pas de place), redonnera un peu de vie à cette figure, m i n e u r e et propre à incarner les à-côtés moins
    brillants d’une époque jugée écrasante. Victor Hugo possédera au moins un de ses ouvrages. Honnête parcours de polygraphe, qui ne se trouvera jamais vraiment, qui se cherche une place, un statut : l’Académie, les gratifications officielles mises en place par Louis XIV lui échapperont, et son nom s’oubliera trop vite. Certes, il est un homme de salons, et il y a une place comme tant d’autres ; mais si ses prises de position contre un d’Assoucy ou un Voiture, sa correspondance où s’expriment des points de vue critiques, plus tard ses Remarques sur les œuvres de Malherbe, lui valent une certaine reconnaissance, on voit en lui un critique avisé plus qu’un vrai théoricien, l’un de ceux par qui ce qui sera la «doctrine classique» s’exprime, sans qu’elle lui soit absolument redevable. QUELQUE CHOSE DU GOÛT FRANÇAIS
    Peut-être faut-il donc insister sur les voyages de Chevreau, sur son appétit de découvertes. De fait, lui qui paraît avoir maîtrisé un grand nombre de langues (tant anciennes que modernes) fut un grand voyageur, et ce surtout au milieu du siècle. Le voilà donc parti en Hollande, puis en Suède auprès de la reine Christine (16531654) – comme Descartes ! Dans les années 1660, il séjourne en Allemagne, en Italie, à Copenhague encore, occupant ici une fonction temporaire, là en simple villégiature. On peut faire l’hypothèse que dans telle cour étrangère, dans telle grande ville, il passait pour incarner quelque chose du goût français, de cette langue moderne et de cet esprit «classique» partis pour s’imposer à l’Europe pour plusieurs décennies. Un ambassadeur, en somme, mais sans vrai titre et sans autre légitimité sans doute que de savoir son Paris. ■
    Dominique Moncond’huy est professeur de littérature française à l’Université de Poitiers.
    Characters, caractères … Bien sûr, Théophraste, sans qui La Bruyère (qui s’est d’abord réfugié, littérairement parlant, derrière la traduction du texte grec) n’aurait sans doute pas donné Les Caractères ou les mœurs de ce siècle (1688)… Mais l’on sait moins tout ce que la notion même de «caractère», dans son acception morale et littéraire, doit à l’Angleterre. C’est là, en effet, qu’est l’origine moderne d’une pratique d’écriture qui consiste en l’élaboration d’une galerie littéraire, galerie de portraits constituant autant de types supposément utiles à la compréhension du réel. De la dimension théâtrale du terme anglais à sa dimension typographique en français, le caractère déploie un large spectre de sens et de pratiques, qui prennent leur source moderne en Angleterre. C’est Joseph Hall qui publie en 1608 ses Characters of Virtues and Vices, ouvrant la voie à plusieurs autres recueils importants, la plupart marqués par le recours à la forme brève. En France, quelques ouvrages relèvent de cette tradition, que La Bruyère finira par incarner. Véritable nœud dialectique, qui tient ensemble le particulier et l’universel, le plaisir de la satire et la recherche de la vérité, le recueil de caractères entend construire un savoir anthropologique et moral – jusqu’au renversement mettant en cause la possibilité même de recourir à des typologies pour penser l’homme, comme le fait La Bruyère : «Les hommes n’ont point de caractères, ou s’ils en ont, c’est celui de n’en avoir aucun qui soit suivi.» Chevreau n’a pas ce type de réflexion. S’il traduit partiellement Joseph Hall (celui-là même dont un Jacques Roubaud, aujourd’hui, s’est inspiré pour «Square des BlancsManteaux, Méditation de la mort, en sonnets», ensemble intégré dans La Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains), son Ecole du Sage ou le caractère des vertus et des vices prétend conduire le lecteur à avancer dans la connaissance de soi. Clairement marqué du sceau d’un christianisme qui désavoue l’austérité trop radicale, l’ouvrage est d’un honnête homme, d’un sage mondain, acclimaté aux mœurs du siècle sans renier toute exigence. Ainsi la «conversation [du sage] est toujours honnête, mais elle a des moments qui ne tiennent ni du religieux ni du philosophe, il se divertit sans avoir l’humeur enjouée ; il est complaisant sans être flatteur, et ne laisse pas d’être grave où il paraît libre».
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