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Vauban, homme de science, homme d’Etat

Vauban, homme de science, homme d’Etat. Sébastien Le Pestre, seigneur de Vauban (1633-1707), avait une vision globale de l’Etat, de la défense nationale à la rémunération du travail, avec toujours le souci du bien commun.

Entretien avec Michèle Virol, qui a publié « Vauban. De la gloire du roi au service de l’Etat ». Réalisé par Jean-Luc Terradillos. Illustration : portrait de Vauban conservé au musée du génie, ESAG, Angers.

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    oisivetés
    Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban (1633-1707) avait une vision globale de l’Etat, de la défense nationale à la rémunération du travail, avec toujours le souci du bien commun Entretien Jean-Luc Terradillos
    Vauban homme de science homme d’Etat M ichèle Virol est maître de conférences d’histoire moderne à l’IUFM-Paris. Elle a consacré sa thèse de doctorat aux Oisivetés de Vauban, soit 29 mémoires répartis en 12 tomes (3 650 pages manuscrites) dont elle dirige l’édition complète, à paraître cet automne. Vauban fut, selon Saint-Simon, «le plus savant homme dans l’art des sièges et des fortifications, et le plus habile ménager de la vie des hommes». Le travail de Michèle Virol démontre que les talents du maréchal-ingénieur allaient bien au-delà. Il s’intéressait à tous les grands problèmes de son temps, avec un désir de réforme, dans le souci de l’intérêt général, quitte à s’opposer au monarque. L’Actualité. – Comment avez-vous décidé de travailler sur les Oisivetés de Vauban ?
    retrouver les traces des intentions d’écriture de Vauban : écrivait-il seulement pour le roi ou pour Louvois, secrétaire d’Etat à la guerre ? Souhaitait-il faire connaître à ses contemporains ses désirs de réforme ou en garder une trace pour la postérité ? Comment cherche-t-il à peser sur le cours des choses ?
    Michèle Virol a publié Vauban.
    De la gloire du roi au service de l’Etat, Champ Vallon, 2003. A paraître chez le même éditeur en octobre 2007, sous sa direction,
    Les Oisivetés de Monsieur de Vauban (1 400 p.). 22
    Je m’intéressais à l’histoire culturelle de la période moderne, plus précisément à l’histoire de l’écrit, manuscrits et imprimés, lorsque j’ai découvert l’architecture de Vauban à Mont-Dauphin et les mémoires qu’il avait rédigés pour ce projet. J’ai été intéressée par la possibilité d’un lien entre la formation et les techniques d’ingénieur et les formes d’écriture qu’il utilisait. Je savais qu’il avait écrit les Oisivetés, dont je connaissais la Dîme royale, mais rien de plus. Roger Chartier, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a accepté de diriger une thèse sur les Oisivetés et j’ai eu la chance, grâce à l’aimable autorisation du marquis de Rosanbo, de pouvoir travailler sur les microfilms des papiers de Vauban conservés dans le fonds privé Rosanbo. Grâce à ces manuscrits, brouillons raturés, mémoires parfaitement calligraphiés ou correspondances, j’ai pu Michèle Virol. –
    Il lui faut convaincre le roi mais aussi son entourage, les ministres, tous ceux qui ont un poids intellectuel, ceux qui sont proches de Fénelon et apparentés à Colbert, les ducs de Chevreuse et Beauvillier. C’est pourquoi il essaie de faire circuler ses écrits, de façon restreinte certes mais ciblée. En fait, Vauban rêve, à partir des années 1690, d’entrer au conseil du roi, d’appartenir à ce cercle d’hommes qui pèsent sur la décision de Louis XIV. Il précise le critère de sélection que le roi devrait suivre pour choisir ses conseillers : ne retenir que des spécialistes et des hommes avisés et expérimentés qui ont montré leur mérite et leur dévouement. A contrario, le roi devrait éloigner les financiers, ceux-là même qui lui prêtent de l’argent et l’amènent à prendre de mauvaises décisions, ainsi que tous ceux qui poursuivent un intérêt particulier. Vauban est un scientifique. Il donne l’impression de vouloir mettre en ordre le monde par les mathématiques.
    Absolument. Vauban s’inscrit dans le droit fil du paradigme galiléen, selon lequel Dieu aurait envoyé les mathématiques aux hommes pour qu’ils comprennent le monde ; l’expression employée par Fontenelle dans son Eloge de Vauban à l’Académie des sciences (avril
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    1707) est d’ailleurs très proche lorsqu’il affirme que «personne n’avait mieux que lui rappelé du Ciel les Mathématiques, pour les occuper aux besoins des Hommes». Il n’use pas d’une rhétorique littéraire encore très présente au XVIIe siècle mais d’une argumentation qui se veut démonstrative par les calculs. Il annonce une forme de pensée rationnelle qui sera largement développée au XVIIIe siècle par les grands administrateurs comme Turgot et les défenseurs d’une arithmétique politique. Du point de vue de la pensée et de la rationalité administrative, Vauban est le digne continuateur de Colbert. Il réfléchit sur les formes d’organisation, y compris sur l’uniformisation des formulaires administratifs et il demande aux ingénieurs des rapports uniformes afin de pouvoir les comparer et avoir une vision d’ensemble du royaume. Il tente de normaliser les pratiques techniques, les constructions, mais aussi le travail afin d’établir le juste prix. Vauban est un maillon de l’histoire de l’administration française. Pourquoi ose-t-il s’opposer au roi ?
    J’ai maintenant la conviction que le souci de l’intérêt général (qu’il nomme bien commun) prime chez Vauban. Quand il constate que le roi se laisse guider par des ambitions guerrières, que les dépenses sont excessives et que le peuple souffre, mais aussi lorsqu’il prend une décision qui s’avère inutile et fatale (la révocation de l’édit de Nantes), Vauban prend la liberté de le dire. Il estime que tout «sujet zélé» doit le faire, mais il est avant tout gentilhomme et il s’inscrit toujours dans le «devoir de révolte» exprimé par la noblesse dans la première moitié du XVIIe siècle. Vauban a des idées d’aménagement du territoire. Vous écrivez qu’il veut «couvrir la France de canaux afin de relier l’Atlantique au Rhône et le Rhône au Rhin».
    Vauban raisonne en ingénieur mécanicien. Il pense le royaume comme une machine composée de différentes parties qui doivent être solidaires. Pour cela, il faut qu’il y ait communication entre les provinces et, à l’époque, les voies navigables sont les voies de communication les plus performantes – à condition d’enlever les entraves que constituent les péages trop lourds. Ainsi, à propos de son projet de jonction de l a Meuse à la Moselle de 1693, il recommande d’écarter les investissements privés qui font de mauvais ouvrages et imposent des péages excessifs qui grèvent la navigation et le commerce. Pour Vauban, l’aménagement du territoire doit donc être décidé par le roi et financé par des fonds publics. La multiplication des échanges faisant circuler la monnaie et augmenter la consommation, le trésor public s’en trouverait vite dédommagé.
    Le fait d’avoir été ingénieur au service du roi dans les chantiers des places fortes l’a initié aux marchés publics, aux diverses conditions locales des matériaux, des prix, du travail, des conditions juridiques, du commerce et il a élaboré au fil des années une c o n c e p t i o n de ce que devrait être une politique d’aménagement. Sa richesse est d’avoir appliqué à l’ensemble des sujets étudiés les méthodes de travail de l’ingénieur, ce qui le conduit à développer avec rigueur une démarche analytique. Est-ce abusif de dire qu’il annonce les Lumières ?
    Portrait de Vauban conservé au musée du génie, ESAG, Angers.
    Non, si on considère un des aspects des Lumières, à savoir la formation d’une opinion publique éclairée. Vauban est un des acteurs de cette étape importante lorsqu’il fait imprimer la Dîme royale qui révèle l’état du royaume établi d’après les dénombrements, les cartes, les estimations des productions, toutes connaissances tenues pour secrètes dans l’entourage du roi. Ce texte dont il ne va pas maîtriser la circulation prend l’opinion publique à témoin, non seulement d’une réforme fiscale annoncée comme nécessaire mais aussi d’une situation décrite comme catastrophique. En ce sens-là, à mon avis, il annonce les Lumières. ■ ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■ 23
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