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Daniel Marcelli : Les tensions du non

Société – Les tensions du non. Entretien avec le docteur Daniel Marcelli sur la haine chez les adolescents et sur son dernier livre intitulé « C’est en disant non qu’on s’affirme ».

Entretien et photo : Alexandre Duval.

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    à venir
    société
    Les tensions du non L’Actualité. – L’expression «avoir la haine» est devenue un cliché qui stigmatise l’attitude des adolescents en difficulté avec la société. A quels sentiments renvoie cette expression chez eux ?
    «Avoir la haine» ou «avoir la rage» sont des expressions qui dans la bouche des adolescents sont liées à une émotionnalité qui menace toujours de déborder dans la destruction. Les adolescents ressentent assez régulièrement ces émotions qui d’une certaine manière peuvent aussi leur faire peur. «Avoir la haine» correspond souvent à l’envie de tout casser quand «avoir la rage» est une émotionnalité peut-être encore plus forte. Elle implique une destructivité difficilement contrôlable qui peut aller jusqu’à se casser soi-même. Daniel Marcelli. – Quels sont les contextes de ce sentiment de
    Alexandre Duval
    Entretien avec le docteur Daniel Marcelli sur la haine chez les adolescents et sur son dernier livre intitulé C’est en disant non qu’on s’affirme Entretien Alexandre Duval
    haine, chez les adolescents ?
    hef du service de psychiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers, Daniel Marcelli publie le 15 octobre un essai à partir de l’expression C’est en disant non qu’on s’affirme (Hachette). Sur le thème «Nouvelles limites, nouvelles violences à l’adolescence», il prononcera la conférence inaugurale du 35e congrès de l’Association française de criminologie organisé à l’Université de Poitiers du 14 au 16 novembre («Les jeunes et la loi : nouvelles transgressions ? nouvelles pratiques ?»). Daniel Marcelli est également invité à intervenir sur «la haine chez l’adolescent» dans le colloque de l’Université de Poitiers «Histoire et actualité de la haine» (11-13 octobre 2007).
    C
    A partir de 14-15 ans, les adolescents sont en recherche d’eux-mêmes et vivent des bouleversements tels la puberté et la sexualité qui entraînent chez eux une grande émotionnalité. A cet âge-là, ils ont un infini besoin de reconnaissance, qu’elle vienne de leur famille, de leurs camarades ou de la société dans son ensemble. Moins ils éprouvent cette reconnaissance, plus ils peuvent être habités par un sentiment de disqualification qu’ils nomment «non respect», lequel déclenche en eux ces sentiments violents. «Avoir la haine» et «avoir la rage» correspondront donc à des émotions d’autant plus intenses chez les adolescents que ce manque de reconnaissance se jouera sur les registres social, familial et individuel. L’exemple caricatural de cette rage, c’est le cas de l’étudiant sud-coréen qui a été l’auteur du massacre en Virginie. Tout indique qu’il s’agissait d’un jeune qui avait beaucoup de mal à trouver sa place et qui a été finalement débordé par un processus de haine.
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    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■
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    04/10/2007, 19:32
    perdurer trop longtemps l’enfant dans cette jubilation de l’opposition, il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête spontanément et décide de redevenir raisonnable par la magie du développement. Par la suite, cette relation au «non» peut être source de difficultés chez les enfants dans leur rapport à l’autorité. Ces sentiments de rage peuvent aussi se manifester dans des formules collectives. Là, il y a un de phénomène de masse qui opère. Dans le contexte des banlieues se jouent à la fois la violence sociale, les phénomènes de groupe, les sentiments d’exclusion et une dimension «ordalique» et «festive» dans sa version destructive. Après avoir consacré un livre au concept d’autorité, vous publiez aujourd’hui un ouvrage consacré à la possibilité de s’affirmer en disant non. Quelle est votre perception du rapport d’autorité actuel entre parents et enfants ? En quoi cette situation est-elle symptomatique de notre société ?
    «C’est en disant non qu’on s’affirme» est une expression qui fait partie de ces phrases toutes faites que l’on retrouve d’ailleurs dans les ouvrages de développement de psychologie de l’enfant. Concernant la période d’opposition, il y est dit que le petit enfant en disant «non» vers l’âge de 18 mois affirme sa personnalité. Ce «non» devient donc une affirmation paradoxale. La réflexion que je mène dans mon dernier ouvrage part du constat suivant : pourquoi est-il aussi facile aujourd’hui aux enfants et aux adolescents de dire «non» à leurs parents et pourquoi est-il aussi difficile aux parents de dire «non» à leurs enfants ? En l’espace de cinquante ans, la situation semble s’être complètement inversée. Quel est le pouvoir spécifique du non qui en fait le nœud des rapports parents/enfants et de la construction de l’individu ?
    Notre société démocratique a valorisé l’une des deux fonctions que je vois à l’œuvre dans le «non» et qui est celle de l’opposition. Ce «non» de la différenciation est un non horizontal entre deux individus dont l’un a la liberté de s’exprimer et de contester l’opinion de l’autre. Il est aujourd’hui valorisé parce qu’il est censé être démocratique du fait qu’il introduit l’égalité entre les deux participants. Cette reconnaissance s’est réalisée au détriment de l’autre fonction du «non», celle de l’interdit. Ce «non» implique une relation verticale entre une personne en position d’autorité et quelqu’un d’assujetti. Il y a une perception négative de ce «non» jugé créateur d’injustice et d’inégalité, deux notions totalement disqualifiées par la société démocratique moderne. Or, il faut reconnaître à ce «non» sa capacité à créer de l’ordre. A contrario, si le «non» démocratique apparaît juste et équilibré, il est très producteur de confusion. Notre société moderne est donc prise dans cette tension entre ces deux fonctions du «non». Son défi consiste à faire accepter les valeurs respectives des deux et de les faire cohabiter ensemble. Quels sont selon vous les effets pervers liés au déséquilibre entre ces deux fonctions du «non» dans la construction personnelle ?
    Le «non» est un organisateur important du langage et c’est le premier mot dans l’apprentissage de l’enfant qui soit totalement abstrait. Les mots qui apparaissent auparavant désignent des objets précis ou une circonstance particulière. Or, la possibilité psychique de pouvoir dire non ouvre une perspective fantastique, celle de permettre de nier la réalité. Avec le «non», les jeunes enfants découvrent le pouvoir du langage et la possibilité de s’opposer. La force symbolique du «non», ils la découvrent ensuite très vite vers l’âge de deux ans et demi. Or, ce droit de l’enfant à dire «non», notre société l’a pleinement reconnu et beaucoup d’adultes s’amusent de cette période triomphante de l’enfant où celui-ci découvre cette jubilation de pouvoir dire «non». Souvent par «adultomorphisme», les proches ont tendance à prêter un point de vue à l’enfant alors que celui-ci teste simplement ses limites. Si les adultes laissent
    Toute la difficulté réside dans le consensus sur les limites de ce «non». Moins nous acceptons de mettre à l’intérieur de nous un œil qui nous surveille, plus apparaîtront des caméras aux angles des rues pour épier les gens. Autrement dit, plus la société donne aux gens l’illusion de la liberté individuelle totale, plus elle est amenée à contrôler les dérapages individuels. Les adolescents sont les premières victimes de cette problématique parce qu’ils sont à un âge où leur pulsionnalité vient se heurter aux limites de la société alors même qu’ils ont été amenés à croire aux sirènes d’une société totalement libérale. ■ Récents ouvrages de Daniel Marcelli : C’est en disant non qu’on s’affirme (Hachette, 2007), Les yeux dans les yeux. L’énigme du regard (Albin Michel, 2006), Qu’est-ce que ça sent dans ta chambre ? Votre ado fume-t-il du hasch ? (avec Christine Baudry, Albin Michel, 2006), L’enfant chef de famille. L’autorité de l’infantile (LGF, «Livre de poche», 2006), Enfance et psychopathologie (avec David Cohen, Masson, 2006, 7e édition). ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■ 35
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