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Jean-Paul Bouchon : Huysmans et le Poitou

Centenaire – Huysmans et le Poitou. L’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907) a vécu en Poitou, à Ligugé, du 17 juin 1899 au 23 octobre 1901. Il y fit construire la Maison Notre-Dame, rêvant de trouver la paix à proximité de l’abbaye.

Par Jean-Paul Bouchon. Illustrations : Archives de la Société J.-K Huysmans, Médiathèque de Poitiers, Archives de l’abbaye de Ligugé.

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    centenaire
    Huysmans et le Poitou L’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907) a vécu en Poitou, à Ligugé, du 17 juin 1899 au 23 octobre 1901. Il y fit construire la Maison Notre-Dame, rêvant de trouver la paix à proximité de l’abbaye Par Jean-Paul Bouchon
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    é à Paris, rue Suger, ayant vécu rue de Vaugirard, rue du Cherche-Midi, rue de Sèvres, aimant les quais de Seine, les cafés, fonctionnaire toute sa vie au ministère de l’Intérieur, Huysmans était un casanier, à l’exemple de son Des Esseintes dans A Rebours qui, partant à Londres, s’arrête dans deux établissements, rue de Rivoli, puis rue d’Amsterdam, où il lui semble trouver l’air de la vieille Angleterre. Et revient chez lui, le voyage s’avérant désormais inutile… C’est sous le signe du satanisme que, vers 1889, Huysmans prit contact avec le Poitou. Son intercesseur était de qualité, puisqu’il se nommait Gilles de Rais. Plutôt négligé des historiens, il avait fait l’objet d’une thèse soutenue à Poitiers par un prêtre vendéen, l’abbé Bossard, qui l’avait publiée en 1885. Raviva-telle un projet ancien ou fut-elle le déclencheur d’un autre, en accord avec ses préoccupations du moment ? Toujours est-il que son alter ego Durtal, personnage principal de Là-bas, entreprend un ouvrage sur Gilles de Rais, quand son ami des Hermies lui demande s’il maîtrise aussi bien le satanisme actuel que le médiéval. Et voilà Durtal qui plonge dans le satanisme fin de siècle, tout en rédigeant, entre deux plongées, de somptueuses fiches préparatoires à son futur Gilles de Rais, où l’on retrouve à plusieurs reprises l’abbé Bossard et sa thèse. Et c’est ainsi que le roman se construit autour de cette double investigation. Naturaliste repenti, il restait à Huysmans, du naturalisme, le souci du document et de l’enquête. Le contact littéraire avec le Poitou se doubla donc d’un contact physique. En septembre 1889 il se rendit à Tiffauges avec un ami, Francis Poictevin, qui n’avait cependant de poitevin que son nom et l’ancêtre qui le porta pour la première fois. Fidèle à son créateur, Durtal en fit autant dans le chapitre VIII de Là-bas, décrivant avec soin les lieux en leur état actuel, puis partant de là dans une somptueuse rêverie sur ce qu’avait été le château en ses années de splendeur. Et prenant quelques notes sur les indigènes actuels. Pas très favorables : «C’est un jeune homme qui a mal ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■
    fini, disaient les jeunes femmes…», quand il leur parlait de Gilles. Quant aux gardiennes des lieux, il les décrivit comme «des paysannes, revenues à l’état sauvage, ne comprenant plus le sens des mots» qui «ne s’éveillaient qu’à la vue d’une pièce d’argent qu’elles saisissaient en tendant les clefs». Bref, un reportage complet, où Huysmans se révèle par ailleurs un extraordinaire paysagiste de ce coin perdu de Vendée. Quelques lignes entre cent : «On sentait que ce firmament couleur de fer, que ce sol famélique, à peine empourpré, çà et là, par la fleur sanglante du blé noir ; que ces routes bordées de pierres posées les unes sur les autres, sans plâtre ni ciment, en tas ; que ces sentes bordées d’inextricables haies, que ces plantes bourrues, que ces champs sans aide, que ces mendiants estropiés, mangés de vermine et vernis de crasse, que ce bétail, fruste et petit, que ces vaches trapues, que ces moutons noirs dont l’œil bleu avait le regard clair et froid des tribades et des Slaves, se perpétuaient, absolument semblables, dans un paysage identique, depuis des siècles !» Et le tout aboutit à un excellent roman, sulfureux en diable… DE NIORT À LIGUGÉ
    Cette rencontre eut une suite curieuse quelques années plus tard, par l’intermédiaire d’un jeune Niortais transplanté à Paris, Gustave Boucher. Huysmans participa en effet au Congrès de Niort, en fait aux «Premières assises provinciales de la société d’ethnographie nationale et d’art populaire», tenues à Niort, sous la direction de Boucher, du 22 mai au 28 juin 1896. Boucher était depuis 1890 le complice et le confident d’Huysmans dans des vagabondages les plus divers. Ou plutôt il l’avait été, car depuis, il s’était converti et vivait dans la proximité spirituelle des moines bénédictins de Ligugé, en s’occupant par ailleurs de restauration de la vie provinciale par l’art et les mœurs. Comment vivre en province et non pas à Paris, avec des mots du vocabulaire de Huysmans, tel avait été notamment le sujet d’une conférence de Boucher à la Sorbonne le 24 mars 1895. Il lui avait
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    présenté à Paris, au printemps 1894, un de ces moines, Dom Besse, délégué par le jardin de la Maison Notre-Dame à Ligugé. Dom Bourigaud, abbé de Ligugé, pour Archives de la Société procéder à la restauration de SaintJ.-K. Huysmans. Wandrille, en Normandie. Inaugurées le matin à dix heures par une messe en l’église SaintAndré, Dom Parisot, bénédictin de Ligugé, tenant les orgues, les Assises prévoyaient, au milieu de conférences de moines de Ligugé, comme celle de Dom Parisot sur la liturgie en Poitou, une conférence d’Huysmans sur «la sorcellerie en Poitou, Gilles de Rais», avant celle de Gustave Boucher, prévue le même jour sur Urbain Grandier. En fait, il n’avait jamais été question qu’Huysmans se déplace, et la double conférence correspondit à une unique lecture-causerie faite par Boucher, dans un esprit assez éloigné de celui de son illustre compagnon. Indiquant en introduction avoir obtenu «de l’obligeance de l’auteur» de Là-bas «d’extraire à votre intention, les pages inoubliables dont vous allez goûter la rare saveur» de Là-Bas, il précisa aussitôt que «tout en respectant religieusement le texte de l’auteur, nous avons cru devoir retrancher quelques fragments, donnant sur les crimes de Gilles de Rais des détails pour la narration desquels M. l’abbé Bossard a judicieusement employé la langue latine»… Et comme tant d’illustres, tels Henri Gélin, Auguste Gaud, Léo Desaivre et le patoisant Alphonse Farault, auteur entre autres d’in pésan chez Chauvinet, Huysmans prit rang dans les actes du congrès, publiés dans La Tradition en Poitou et Charentes, à la LiJoris-Karl Huysmans et Lucien Descaves dans
    brairie de la tradition nationale, en 1897, et imprimés sur les presses de l’abbaye de Ligugé, avec son Gilles de Rais, revu et corrigé à l’usage des gens de la Vendée, de la Vienne et des Deux-Sèvres. L’auteur de Là-bas n’en tint en tout cas pas rigueur à Boucher. Il est vrai qu’ayant fait son chemin de Là-bas vers Là-Haut, et la retraite approchant, il avait d’autres sujets de préoccupation. Il cherchait en effet un havre monastique près duquel se poser. Pour tout dire, il avait fait divers essais et s’en était entretenu par lettres avec Boucher. A première vue, après une lettre du 8 septembre 1896, où le Poitou lui semblait «préférable, et Ligugé plus intime…», il avait exclu Ligugé. Les bénédictins de Ligugé étaient selon lui à l’origine de la disgrâce de celui qui était devenu entre-temps son ami Besse, envoyé faire amende honorable en Espagne, à la suite de son échec dans la renaissance de Saint-Wandrille. Cependant, mis à la retraite en février 1898, il avait reçu à Paris, au milieu de juillet 1898, la visite de Dom Besse qui, revenu en grâce et à Ligugé, lui avait dépeint la situation sous les couleurs les plus favorables. Il hésita puis se décida à aller faire un tour à Ligugé. Un autre de ses proches, l’abbé Mugnier, y avait fait une retraite en 1892 et comptait à Poitiers un ami, dont il disait le plus grand bien, l’abbé Frémont. Huysmans prévint Boucher le 30 juillet, qui alla le chercher à la gare de Poitiers le 3 août 1898, à 14h20. En attendant le train qui devait les conduire à Ligugé quatre heures plus tard, ils passèrent l’après-midi à Poitiers. Ils visitèrent Notre-Dame, puis après avoir descendu la Grand-Rue, ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■ 17
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    centenaire deaux, on est à Paris en quelques heures. J’avais, en plus, le rêve réalisé d’offices de cloîtres et de travail opéré en paix… Le peu d’argent dont je disposais… était suffisant pour acheter ce bout de terre et y construire une hutte ; et pauvre à Paris avec trois mille francs de retraite, j’étais riche à Ligugé.» Et comme chez tous les velléitaires, tous les méfiants, tous les quêteurs de conseils, sa réaction fut surprenante. Il passa à l’acte dès le 22 août 1898, et sans en référer à quiconque. Il ne le fit qu’après. Un couple d’amis, les Leclaire, qui lui avaient été présentés par son confesseur, l’abbé Ferret, qui souhaitait que ses trois pénitents soient rassemblés dans la vie comme dans son cœur, furent tellement enthousiasmés par la description de son achat et des alentours qu’ils débarquèrent dans la semaine à Ligugé et décidèrent eux aussi d’y finir leurs jours. Ils vieilliraient ensemble, sous la lumière de la Foi, comme l’avait rêvé le bon abbé Ferret ! LA MAISON NOTRE-DAME
    Sainte-Radegonde. Ils rencontrèrent ensuite, outre le chanoine Peret, secrétaire de l’évêque, moult prêtres, qui, à la grande surprise de Huysmans, se révélèrent intelligents, fins, et pour l’un d’entre eux, grand connaisseur de son œuvre. Puis ils rejoignirent enfin Ligugé. Là, Huysmans s’installa chez Boucher. Celui-ci vivait depuis deux ans dans un trois pièces qu’il avait baptisé la Villa Saint Hilaire. Il y rédigeait une revue maigrelette intitulée le Pays poitevin. Huysmans, qui avait des principes, participa à la location et à la vie commune pour 3 francs 50 par jour. Ils mangèrent dans une maison voisine, celle de Mme Grémillon, dont le chalet dominait la vallée du Clain. Fort bonne cuisinière, elle n’avait aucune rivale dans la réalisation du veau aux carottes, selon son illustre pensionnaire. Mais il est vrai que ce dernier n’avait souvent fréquenté, comme nombre de ses personnages, que des gargotes. Une cuisine bourgeoise de province ne pouvait que le surprendre agréablement.
    Huysmans pensait demeurer une huitaine de jours, mais la canicule régnait et durait à Paris. Reçu excellemment par tous les ecclésiastiques, séculiers comme réguliers, il repoussa donc son retour à une date indéterminée. Quand un jour, le chanoine Peret lui dit : «Il y a un délicieux terrain avec une source et des pins séculaires non loin de la gare ; il est à vendre, vous devriez l’acheter et y bâtir une bicoque pour finir vos jours en paix…» La suite fut racontée par Huysmans à tous ses correspondants et amis : «A la réflexion, je repensai à l’idée que j’avais eue, mais que j’avais toujours écartée, de vivre en pur laïc dans les environs d’un cloître, car au fond, j’avais rêvé mieux… ce qui eût été impossible à Solesmes, qui… est un trou… devenait aisé à Ligugé, où le pays est charmant, plein de bois, à vingt minutes d’une grande ville, à laquelle le relient de nombreux trains, et avec le rapide de Bor18
    Comme le terrain acheté par Huysmans était un peu modeste pour trois personnes ne souhaitant pas se gêner, le 27 août, ils complétèrent l’achat initial de Huysmans par une autre acquisition. Et ils se lancèrent dans le projet de construction de leur future maison. Les plans ayant été dressés par M. Boutaud, architecte diocésain, les fondations débutèrent le 11 octobre. Et le 7 décembre fut posée solennellement la première pierre de ce qui serait la Maison Notre-Dame. Un rouleau y fut enclos, qui contenait une inscription dédicatoire rédigée par Boucher, avec l’aval de Huysmans. Elle rappelait, entre autres, avec exactitude, que cette maison était «édifiée sous l’inspiration de feu Gabriel-Eugène Ferret, prêtre de la congrégation de SaintSulpice, pour J.-K. Huysmans et ses amis». Ni Huysmans ni les Leclaire ne se déplacèrent. Ils laissèrent Boucher continuer à surveiller les travaux, en faisant pour le mieux. Un mieux quelquefois très personnel. Selon Lucien Descaves, c’est lui qui relégua les Leclaire au rez-de-chaussée et accorda à Huysmans l’étage, plus dégagé, avec une belle vue, et loin des visiteurs. En oubliant au passage ce qui peut avoir son importance, même pour un familier de Notre-Dame, les waters… Il répandit également à son de trompe (une petite trompe, c’était le Pays poitevin…) le projet d’Huysmans et de ses amis : fonder une congrégation d’oblats, c’est-à-dire de laïcs, suivant à proximité d’un monastère l’essentiel de sa règle. Effectivement, Huysmans nourrissait à l’époque le projet d’une communauté d’artistes catholiques. Mais, dès le 24 décembre, le projet avait du plomb dans l’aile : Dulac, un des oblats envisagés, et le plus sérieux à ses yeux, mourait et les autres ne semblèrent pas pressés de rejoindre Ligugé. Enfin, ce fut l’installation en terre promise, le 17 juin 1899. Tel Moïse, Boucher ne la vit pas, lui qui avait tant fait pour le groupe. Il n’était pas mort sur le Mont Nebo du cru, le Plateau de Poitiers. Il était simplement parti à la suite de problèmes assez éloignés du spirituel. Il laissait au passage une ardoise aux moines imprimeurs. La vie nouvelle commençait. Elle devait être vouée au travail et à la prière et elle le fut incontestablement. Malgré les affres des suites de l’emménagement.
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    Tout n’était pas, semble-t-il, terminé. Une lettre du 30 juillet 1899 fait à cet Besse, Huysmans, A. Bourdon, G. Rouault, dans égard le bilan, actif et passif, de l’enle jardin de la Maison trée de Huysmans dans la Maison NoNotre-Dame à Ligugé. Archives de l’abbaye. tre-Dame et de l’esprit dans lequel elle était conçue : «Je vis dans un tohubohu de coups de marteau. Etant donné l’inconcevable indolence de la race poitevine, il faut des mois pour s’installer ; j’erre pour l’instant dans une maison inachevée, par suite de la toquade d’un brave architecte qui s’est avisé, pensant me faire une agréable surprise, de travestir un petit couloir qui précédait la maison en une galerie mauresque ! L’Alhambra dans le Poitou ! Il a donc fallu détruire ces baies ridicules. Malheureusement, il a aussi fallu, pour remédier à cette mauvaise aventure, établir des chapiteaux sur les colonnettes… pour me consoler, j’ai établi les piliers au nom des saints les plus amis, saint Benoît, saint Martin, saint François d’Assise, sainte Radegonde, sainte Lydwine, sainte Françoise Romaine, sainte Thérèse, en n’oubliant pas saint Joseph et en gardant la place d’honneur pour la Mère. Et je les ai fait représenter en dehors de toute archéologie par la symbolique des fleurs, aidée du blason.» Puis ces obstacles furent dépassés. Huysmans avait sur le métier une biographie de sainte Lydwine de Schiedam, qui lui donnait bien du fil à retordre. Il la poursuivit. Il connut les joies espérées de la proximité de l’abbaye et de ses moines. Il en découvrit également d’autres, étonnantes chez un tel Parisien : celles qu’offrent la nature et la vie à la campagne. C’est ainsi que sous sa plume, urbaine et souvent désolée, fleuDe gauche à droite : Léon Leclaire, P. Morisse, Dom
    rirent des lignes inattendues sur Ligugé, le Clain, les jardins, la nature. Mais il n’était pas pour autant converti aux charmes agrestes du Poitou. Et nul berger, virgilien ou non, ne vint les égayer. Ce n’était en fait que le fond du tableau, d’où resplendissait l’essentiel, le monastère. Mais comme toujours chez lui, par moments, il sentait à fond les manques provoqués par son choix. Il lui fallait une dose minimum de Paris et de bouquins. En fait les quais et leurs bouquinistes lui manquaient. «De Paris, je ne regrette que les quais, et encore les quais où il y a des boîtes à bouquins», confia-t-il un jour au journaliste Jules Huret. «Oui, ma promenade sur le coup de quatre heures, le furetage dans les boîtes, oui, cela je le regrette, je l’avoue…» Pour les bouquins, il trouva très vite la parade. Les libraires d’ancien de la capitale lui adressèrent régulièrement leur catalogue, et tout aussi régulièrement il leur commanda ce qui l’intéressait. Mais il admettait que ce n’était qu’un pis aller, «ni suffisant, ni si amusant. Si j’étais riche, j’installerais des boîtes sur les quais du Clain, là, en face, et je ferais renouveler le stock tous les mois.» Pour la capitale, Poitiers lui apparut comme un succédané acceptable. Comme il l’écrivait et le disait un peu partout, «il y a des joies toutes particulières à Poitiers. Entre deux trains, on peut y aller voir Notre-Dame-la-Grande, à une heure où, dans la vieille église, on se trouve seul avec Elle… Je passe des moments vraiment doux dans son sanctuaire.» Oui, et il y avait également sa gare et son buffet, où l’on sentait tout de même un petit courant d’air venu de la capitale. Il y avait également ses rues et les histoires qui s’y passaient. Il les connaissait en fait ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■ 19
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    UN PAYS OÙ L’HORLOGE DU CLOÎTRE SE TAIT
    Visita, quaesumus Domine, habitationem istam et omnes insidias inimici ab ea longe repelle. Visitez, nous vous en prions, Seigneur, cette demeure et repoussez loin d’elle toutes les attaques de l’ennemi. Ainsi se terminait l’inscription dédicatoire imaginée par Gustave Boucher. L’ennemi ! Jamais il ne se révéla aussi présent qu’au début de l’année 1900. La France était agitée par la question des congrégations, et d’après Huysmans, il en allait aussi jusque dans le bourg de Ligugé. Dès le 25 juin 1900, il nota à l’attention de ses correspondants la «chose vue» suivante : «Des bandes de femmes en cheveux et en souquenilles hurlaient la Carmagnole ; des troupes de voyous portaient un mannequin de moine et défilaient devant la Maison Notre-Dame en gueulant : “A bas les oblats.” Depuis ce jour, c’est la guerre avec un maire francmaçon qui a pourri ce bourg à force de haine et d’alcool.» Il serait intéressant qu’un historien approfondisse un jour les relations entre le bourg de Ligugé et ses moines, la municipalité et Huysmans au temps de l’expulsion des congrégations, mais il semble bien étonnant que le maire, le brave M. Hambis, qui s’était décarcassé pour faire réaliser à Huysmans des affaires quand il était arrivé, allait attendre le départ de l’écrivain pour installer sur la place proche de la Maison Notre-Dame un démocratique kiosque à musique, soit devenu en un an le «frère» hostile et abrutisseur qu’il décrivait. En juin 1901, les moines cherchaient un refuge en Belgique. Allait-il rester ou partir ? Et s’il devait partir, où ? Telles étaient les questions qui agitaient Huysmans quand il devint, officiellement, oblat le 18 juin. En septembre, alors que le déménagement des moines était en train, il décida de partir à son tour. Il est vrai que l’ambiance lui 20
    Médiathèque de Poitiers - Fonds Gérard Simmat
    fort bien, comme en témoigne une visite de Lucien Descaves, au cours de laquelle il lui montra le domicile de la «Séquestrée de Poitiers». Et il y avait surtout le café le Castille, avec ses journaux de Paris, et ses bitters, comme autrefois, dans une autre vie. Il y faisait régulièrement des séjours, avant de revenir reprendre le collier qui le liait à sainte Lydwine dans la Maison Notre-Dame. Une Maison Notre-Dame qui prenait par moment une curieuse physionomie. Celle d’une villa «Sam’Suffit», contenant trois Bouvard et Pécuchet mystiques aux prises avec les contingences matérielles du rêve. Et dans le décor parisien reconstitué de son bureau, il sentait peu à peu monter en lui, avec la certitude d’avoir trouvé le havre spirituel qu’il avait cherché, un sentiment qu’il connaissait bien, l’horreur de la province.
    paraissait désormais bien morose. «Je ne vous parle pas de Ligugé», écrit-il le 3 octobre 1901, «c’est la mort. Ici, je suis malade de chagrin, au milieu d’une population hostile, dans un pays où l’horloge du cloître se tait, et où les cloches ne sonnent plus. Je vaque dans le cloître désert et le jardin vide, avec le malheureux moine laissé comme gardien.» Le 22 octobre 1901, Paris le vit revenir définitivement : il emménageait provisoirement chez les Bénédictines de la rue Monsieur. La page poitevine était tournée. Sans appel. La conclusion qu’il donna de son aventure dans une lettre aux Leclaire, le 8 novembre 1901, fut abrupte mais claire. Tout ceci avait été une erreur : «Je suis plus en province qu’en province. Au fond, ce n’est pas bien la peine de chercher la solitude loin. Paris contient tout, suivant ses quartiers.» Et comme il était romancier, il entreprit presque aussitôt la traduction romanesque de ce qu’il avait vécu. La matière ne manquait pas. Si sa trajectoire spirituelle avait emprunté les chemins du Poitou, l’homme ne l’avait suivie qu’avec bien des réticences et des regrets. Après un court état de grâce, la campagne, la province et les indigènes l’avaient vite énervé. Les lignes de sa correspondance sont sans appel. Et bien talentueuses. Ainsi sur la campagne : «Il bruine, il vente, il pleut ; Ligugé est un lac de boue ; mon âme purule dans une nature qui fétide. Ce n’est pas mystique, mais qu’y faire ?» «Ce qu’il pleut, mon ami ! La terre est à l’état d’excrément très mou. Je patauge là-de-
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    dans, que c’est une dégoûtation.» «Ici, après les horreurs des boues et des froids, nous sommes en plein été. Les saisons sont sans nuances dans ce pays.» Ainsi, de même sur la province et les indigènes, même les plus évolués (la Société des Antiquaires de l’Ouest ?) : «Je névralgise et suis encore sous le coup d’un dîner, hier au cloître où était réunie une société d’archéologues et d’historiens de province. L’imbécillité de ces gens, baveurs de discours et porteurs de toasts, est incroyable. Ces pompes de lieux communs m’ont totalement exténué… La province, quand elle n’est pas silencieuse, Seigneur !» Il n’y avait eu aucun déclic littéraire sur place. Il n’était d’ailleurs pas venu pour çà. Sa production «poitevine» est fort mince. Quelques lignes sur l’abbaye. Quelques lignes sur le Clain. Un saint excentrique dans De tout, 1902. C’était un portrait chaleureux de Célestin Chicard, prêtre originaire de Paizay-le-Sec, missionnaire au Yunnan, et assez éloigné des critères habituels, quand on feuillette sa correspondance recueillie par le R.P. Drochon dans Un chevalier apôtre, Célestin-Godefroy Chicard, et dont on comprend qu’elle l’ait intéressé. Le père Chicard, qui déclarait avoir hésité en ses jeunes années entre les carrières de moine, de bandit d’honneur et de chevalier errant, s’y dépeignait comme un seigneur médiéval défendant son fief contre une nuée d’infidèles… L’Oblat fut bien différent de ces œuvrettes de circonstances. Venu au Poitou par son côté le plus sombre, et revenu à lui par son côté le plus chrétien, celui des membres d’une abbaye récemment restaurée, confrontée aux difficultés créées par l’anticléricalisme du début du siècle ; ayant mené une tentative de vie pieuse consacrée par l’oblature qui lui avait été conférée ; confronté lui-même aux réalités de la vie quotidienne dans une bourgade du Poitou, Huysmans avait vu parfaitement, avant même son départ de Ligugé, qu’il tenait là le sujet d’un nouveau roman et que son alter ego Durtal pourrait y reprendre du service. LA BASSE IGNOMINIE DES POITEVINS
    point de vue intellectuel, encore inférieurs aux rustres». Parmi eux, un M. de Courcy, est sa tête de turc favorite. Faveur qu’il partage équitablement avec le curé de Ligugé, l’abbé Andrault, mué en curé Barbenton dans L’Oblat, auquel il consacre de longues pages. Etonnant chrétien, si peu charitable avec ses frères inférieurs de Ligugé comme du Poitou en général ! Le dialogue entre Durtal et Mme Bavoil à l’occasion de la prise de coule d’un novice, à la fin du roman, laisse rêveur : «Vous le connaissez ?» «Non, je sais seulement qu’il est poitevin, ce qui n’est pas précisément une recommandation, car s’il a les vices de son pays d’origine, il sera singulièrement musard et sournois ; enfin, espérons que celui-ci, n’étant pas un propre à rien, fera exception à la règle de sa race.» LE SOUVENIR D’UN PIEUX ATRABILAIRE
    Commencé, le 3 décembre 1901, dès son retour à Paris, L’Oblat contient bien des choses : un documentaire sur la vie quotidienne d’un monastère bénédictin, une étude sur l’oblature, un documentaire vu de l’intérieur et très personnel sur l’expulsion des congrégations, avec attaque du personnel parlementaire, une satire du village poitevin et des indigènes. On y retrouve en effet, plus ou moins déguisés du côté de Dijon, les moines de Ligugé, quelques familiers et quelques personnages du pays. Le mot satire est peutêtre d’ailleurs un peu faible, compte tenu des termes des lettres adressées aux Leclaire qui lui fournirent les renseignements qui lui manquaient pour sa rédaction. On y sent de la hargne, presque de la haine pour tous ceux qui lui semblaient s’être ligués à faire de son séjour en terre promise un dur exercice spirituel. Dans une lettre du 3 décembre 1901, il parle ainsi de Ligugé comme «l’affreux pays». Il enfonce le clou le 13 février 1902. «Je me délecte des nouvelles que vous m’envoyez sur le patelin honni»… «Savez-vous que ce Ligugé est tout de même un bien sale endroit. C’est pas ça qui me fera réhabiliter la basse ignominie des Poitevins.» Et cela continue ! En juin 1902, il évoque «les noblaillons qui croupissent dans les châteaux des alentours… certainement, au
    Tous n’apprécieront pas. Ni les moines, dont la réaction à L’Oblat sera au mieux réservée. Ni les «locaux» qui, n’ayant pas pour leur part le sentiment d’avoir démérité, transmettront un souvenir épidermique de l’homme. Dom Marcel Pierrot et Maurice Garçon le disent chacun à leur manière dans les pages qu’ils ont consacrées au pieux atrabilaire de la Maison Notre-Dame. Un pieux atrabilaire qui y revint, à l’occasion des Foules de Lourdes, publié en 1906. Huysmans y relate des choses vues lors de son voyage de mars 1903 avec les Leclaire. Et il n’y est pas tendre avec le département de la Vienne et les Poitevins. Mais voyons plutôt : «En sortant de l’hôpital, je me heurte sur un pèlerinage qui chante avec des voix poussiéreuses et traînantes : Chez nous, dans la Vienne / Nous vous aimons tous / O Marie, soyez Reine / Chez nous, chez nous ! Je n’ai pas de peine à reconnaître, en considérant la dégaine lourde et musarde de ces hommes et en écoutant l’air bébête et gnangnan de ce cantique, que ces pèlerins appartiennent à la race subalterne du Poitou. Je fuis, pour les éviter, par une autre route…» Il n’a finalement aimé du Poitou que son pervers assassin le plus célèbre puis ses moines. Un échec alors ? Non. Huysmans est un excessif, et ce qu’il dit dans l’instant n’est pas nécessairement ce qu’il pensera au repos. Il voit par ailleurs bien des choses de manière déformée. A propos d’un crime raconté par Huysmans, après une enquête précise, Maurice Garçon écrivait avec un humour glacé : «Au mobile, aux faits et aux conséquences près, Huysmans semble exact.» On pourrait sûrement l’appliquer à bien des aspects du séjour poitevin d’Huysmans. ■
    Jean-Paul Bouchon a publié récemment Aventuriers extraordinaires de l’Ouest (Geste éditions, 422 p., 2007). Pour l’atmosphère en images : Poitiers il y a 100 ans en cartes postales, de Daniel Clauzier et Gérard Simmat (Patrimoines & médias, 224 p., 2006). Société J.-K. Huysmans : Université Paris-Sorbonne, Centre de recherche sur la littérature française du XIXe siècle, 1 rue Victor-Cousin 75230 Paris cedex 05 www.societe-huysmans.paris-sorbonne.fr Elle édite le Bulletin de la société J.-K. Huysmans. Bibliographie impressionnante par Brendan King sur www.huysmans.org Exposition «Huysmans-Moreau, féeriques visions» au musée GustaveMoreau à Paris jusqu’au 14 janvier 2008. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■ 21
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