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Courbet, une année en Saintonge

Patrimoine – Courbet, une année en Saintonge. Venu à Saintes en mai 1862 passer quelques jours chez un ami, Gustave Courbet y restera presqu’un an, trouvant dans les fêtes, la douceur de vivre et ses amies de Saintonge une source d’inspiration féconde.

Par Alexandre Bruand. Illustrations : tableaux de Courbet, photos : Jean-Michel Routhier et Jean-Bernard Forgit-Musées de Saintes.

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    «Je fais des femmes nues et des paysages dans le plus beau pays qu’on puisse voir.» Venu à Saintes en mai 1862 passer quelques jours chez un ami, Gustave Courbet y restera presqu’un an, trouvant dans les fêtes, la douceur source d’inspiration féconde Par Alexandre Bruand Jean-Michel Routhier
    de vivre et ses amies de Saintonge une
    Courbet Une année en Saintonge « CI-dessus, Gustave Courbet, Vue de
    Saintes prise de Lormont, 33 x 46,5 cm, 1862, coll. part.
    ’est peut-être l’amour qui me mène en ce pays-ci ; en tout cas j’ai fait beaucoup de peinture», écrit en 1862 Gustave Courbet à un proche, depuis le hameau de Port-Berteau, à quelques kilomètres de Saintes. Le maître du Réalisme alors au faîte de sa gloire, le grand peintre amoureux de la bonne chère comme du scandale – et que l’on jugerait complètement «ingérable» sans nul doute aujourd’hui – a effectivement déserté Paris depuis quelques mois. Il vit en Saintonge une de ses périodes les plus fécondes, à l’occasion d’un long séjour
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    Gustave Courbet au Grand Palais L’une des œuvres qui fait événement, parmi les 120 peintures de la rétrospective du Grand Palais, est issue du séjour saintongeais de 1862. La Femme nue couchée, qui avait disparu dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale, réapparue miraculeusement en 2005, a été peinte au château de Rochemont. Annonçant l’audace 44
    ultérieure de L’Origine du monde, elle occupe une place déterminante dans l’œuvre du peintre. Jusqu’au 28 janvier au Grand Palais à Paris. Tous les jours sauf le mardi.
    commencé au château de Rochemont, près de Saintes. Un séjour qui se traduira par de nombreuses fêtes et des réceptions mémorables, mais aussi, dans l’histoire de l’art, par de belles réussites et une satire anticléricale qui fera grand bruit. Le 31 mai 1862, Gustave Courbet et Jules-Antoine Castagnary, journaliste et critique d’art originaire de Saintes, arrivent par le train de nuit à Rochefort-surMer. Les deux hommes ont pour projet de passer quelque temps chez un ami commun, Etienne Baudry, avant que Courbet ne parte pour Londres, où il doit se rendre à l’Exposition universelle. L’étape ne doit pas dépasser quelques jours, mais c’est sans compter l’accueil que réserve au peintre le maître des lieux : tout à la fois un dandy excentrique (il a notamment pour habitude de changer de linge trois fois par jour) et un républicain dont les convictions fortement ancrées lui font saisir toutes les occasions de s’opposer au maire bonapartiste de Saintes, Etienne Baudry est aussi un notable richissime, qui sait organiser d’interminables bombances et financer sans sourciller tous les besoins de son invité de marque. Bref, Courbet se trouve vite fort à son aise, oublie Londres et reste finalement près de six mois à Rochemont. Sans doute n’a-t-il pas non plus un désir excessif de rentrer à Paris, en raison de la fin de liaison orageuse qu’il traverse alors. Son amie,
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    actrice, lui envoie au début de son séjour ces lignes vengeresses : «Si je n’ai pas une lettre bien aimable dans deux jours, je tombe à Saintes, et tu verras les ravages que j’y ferai… Je ne me contenterai pas d’aller t’embrasser, mais tu recevras une bonne pile.» L’amoureuse déçue ne mit heureusement jamais ses menaces à exécution. Naturellement enclin à se laisser happer par les fêtes de Rochemont – «Il n’est jamais disposé ni à se lever, ni à se coucher», note-t-on dans son entourage – le peintre n’en oublie pas son art. Bien au contraire, le «maître d’Ornans», pourtant indéfectiblement attaché aux beautés de sa Franche-Comté natale, trouve dans les paysages et la lumière charentaise un regain d’inspiration. Accompagné des peintres Louis-Augustin Auguin et Hippolyte Pradelles, membres du petit cénacle qui s’est formé autour de lui à Rochemont, il part des journées entières peindre la campagne environnante. En août, un nouvel hôte de choix se joint à la troupe : Corot, le grand paysagiste. L’art comme le caractère, tout oppose les deux maîtres, qui se portent cependant une grande estime mutuelle. Ils vont se livrer à un concours artistique amical, peignant parfois côte à côte le même motif. De cet épisode, il reste au musée de l’Echevinage de Saintes un paysage des bords de Charente, que Courbet a peint à la manière de Corot.
    Lors d’expéditions plus lointaines sur la côte, Courbet se découvre également deux autres passions : l’intensité du regard des filles de la presqu’île d’Arvers, qu’il s’explique par leur alimentation presque uniquement composée de coquillages, et les huîtres dégustées au milieu des parcs, accompagnées de vin blanc. «Ouvrez toujours, aurait-il lancé à un éleveur éberlué par sa consommation. Brillat-Savarin en avalait douze douzaines comme apéritif, et Vitellius en avalait douze cents. Ah ! Je connais mes auteurs !» Grand sentimental sous des dehors rudes, célibataire amoureux des femmes, Courbet panse aussi en Saintonge les blessures de son cœur. D’abord auprès d’une autre actrice, Aimée Plet, venue jouer à Saintes une pièce intitulée L’amour, qué qu’c’est qu’ça. Sans doute est-elle le modèle de la Laitière de Saintonge. Mais la grande rencontre du peintre durant son séjour est Laure Borreau, une femme de la moyenne bourgeoisie, épouse d’un négociant réputé du centre-ville, et mère de cinq enfants. Trois portraits de Laure Borreau font découvrir de grands yeux sombres dans un visage ovale, un air songeur et réfléchi. Courbet fait aussi un portrait de Gabrielle, la fille de Laure, qu’il appelle affectueusement Briolette. Les rapports du peintre, amant de Laure, avec la famille Borreau sont complexes : il renfloue probablement le com-
    Cet article doit beaucoup à l’ouvrage de Roger Bonniot, Gustave Courbet en Saintonge, Librairie C. Klincksieck, 1973. A lire également : Gustave Courbet, peintre de la liberté, par Michel Ragon, Fayard, 2004. Louis-Augustin Auguin, Paysage,
    bords de Charente, 58 x 78 cm, 1862, coll. part.
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    patrimoine bet dans une lettre écrite à Rochemont. Outre Aimée e t Laure, il peint en effet les beautés de jeunes saintongeaises, comme celle de la nature qui l’environne. Il marie les deux avec bonheur, par exemple pour ce Torse de femme, conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, où la jeune femme tient mélancoliquement une branche de cerisier en fleurs. Ses modèles se prêtent volontiers à des poses hardies, comme en témoigne cette Femme nue aux bas blancs, en bords de Charente, qui annonce l’audace radicale de L’Origine du monde. Enfin, est-ce l’amour pour Laure ou les corbeilles foisonnantes de Rochemont qui l’inspirent, Courbet peint en Saintonge de nombreux bouquets de fleurs, qui témoignent de toute la délicatesse dont est capable sa palette. Hélas, c’est au contraire le goût de Courbet pour la farce colossale que retiendront ses contemporains de son passage à Saintes. Tout à son désir de déplaire à Napoléon III –«Môssieu Bonaparte», dont il s’est proclamé l’ennemi personnel – et de frapper un grand coup pour le salon de 1863, Courbet prépare dans le plus grand secret à Rochemont puis au hameau de PortBerteau, «un tableau extraordinaire pour l’exposition nouvelle» : en fait, une pochade anticléricale intitulée Le Retour de la conférence, représentant sept curés dont deux juchés sur un âne, tous manifestement saouls au dernier point. L’œuvre, assez marrante mais navrante au regard du talent du peintre, sera refusée par le Salon, aura une presse considérable, et tombera très vite dans l’oubli. Et, suprême vexation pour Courbet, on raconte que Napoléon III tint à la voir à plusieurs reprises, pour en rire de bon cœur. ■
    Hippolyte Pradelles, Les Vergers du Coca à Saint-Georges-deDidonne, 52 x 72 cm, coll. part.
    merce de Jules, le mari, et s’installe chez le couple à la fin de son séjour, de janvier à avril 1863. Il gagne surtout avec les Borreau des amis qui sauront ne pas lui manquer dans l’adversité. Quand quelques années plus tard Courbet sera jugé par un conseil de guerre versaillais pour son activisme au sein de la Commune de Paris, conseil qui l’accusera du déboulonnage de la colonne Vendôme, Jules Borreau figurera avec Baudry et Castagnary sur la liste des témoins de la défense. Mais ces heures sombres sont encore loin. «Je fais des femmes nues et des paysages dans le plus beau pays qu’on puisse voir», résume pour l’instant Cour-
    Regards croisés sur les paysages « L e séjour de Courbet a fait émerger la représentation artistique des paysages de Saintonge», explique Gaby Scaon. La conservatrice en chef des musées de Saintes a permis que prenne forme du 9 juin au 7 septembre 2007 au musée de l’Echevinage une exposition consacrée à la production de Courbet, de ses deux amis/élèves Auguin et Pradelles, et de Corot lors de ce si fécond séjour de 1862. «Autour de Courbet en Saintonge», qui présentait six toiles du maître du Réalisme, dont Grande-Marée, Garenne de Bussac ou la Charente à Port-Berteau conservée au musée de Cambridge, a permis d’offrir un regard inédit sur cette période précise de l’activité du peintre : une bonne introduction, en somme, à la grande rétrospective qui a lieu jusqu’au 28 janvier à Paris, dans les galeries nationales du Grand Palais. Et un témoignage sur le phénomène d’émulation intellectuelle et artistique assez exceptionnel qui s’est joué alors, face aux sites de Saintonge, entre Courbet, Corot, Auguin et Pradelles. Car si ce séjour saintongeais signe l’entrée dans l’histoire de l’art de la Pointe de Suzac ou du site archéologique du Gros-Roc, il permet aussi à Courbet d’adoucir et d’enrichir sa palette, et à Auguin et Pradelles de s’affirmer et de progresser considérablement au contact du maître. «Les conseils prodigués par Courbet, les séances sur le motif où l’on échange des techniques, où l’on confronte les regards permettent à Auguin et Pradelles de se révéler à eux-mêmes. Les deux peintres vont alors prendre une tout autre dimension.» Le Rochefortais LouisAugustin Auguin s’installe l’année suivante à Bordeaux où il tire profit des leçons de Corot et Courbet au point de
    s’imposer comme le chef de file de la peinture paysagiste du Centre et du SudO u e s t . Le Strasbourgeois Hippolyte Pradelles va quant à lui acquérir la technique du travail au couteau de Courbet, où priment la vitesse, la mobilité, le rendu du réel. En témoigne L’Echo interrogé, ou Port-Berteau au clair de lune, où, en adoptant ce procédé, Pradelles figure trois peintres dans une barque : les trois compères du cénacle de Rochemont. Courbet et Corot, vont connaître pour leur part un curieux phénomène d’influence réciproq u e , comme le décrit Jean-Roger Soubiran, directeur du département d’histoire de l’art à l’Université de Poitiers. L’énergie brute et matiériste de Courbet, le classicisme doux et féminin de Corot, aussi opposés soient-ils, vont puiser l’un chez l’autre pour rendre les nuances de la Saintonge…
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