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José Antonio Munoz, L’appel du Sud

Bande dessinée – José Antonio Munoz, L’appel du Sud. Grand prix 2007 de la ville d’Angoulême, José Antonio Munoz préside le 35e Festival international de la bande dessinée.

Entretien réalisé par Astrid Deroost. Planche de l’artiste en illustration.

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    bande dessinée
    Grand prix 2007 de la ville d’Angoulême, José Antonio Muñoz préside le 35e Festival international de la bande dessinée Entretien Astrid Deroost
    L’appel du Sud José Antonio Muñoz J osé Antonio Muñoz, Argentin, est le créateur, avec le scénariste Carlos Sampayo, du privé Alack Sinner. Auteur exigeant, en prise avec les problématiques de la société contemporaine, ce maître du noir et blanc n’a de cesse de célébrer ses professeurs. Son nouvel ouvrage est un retour à la Buenos Aires «multi-identitaire», dont Carlos Gardel fut et reste une étoile centrale. L’actualité. – Dès 12 ans, vous suivez deux formations artistiques, l’une plutôt classique et l’autre centrée sur la bande dessinée.
    1. Il débute à 15 ans comme assistant de Solano Lòpez, dessinateur de El Eternauta, et rencontre son scénariste Oesterheld, pour lequel il dessinera des épisodes de Ernie Pike, illustrée par ailleurs par Pratt. Ses premiers polars et récits d’aventures paraissent au début des années 1960. Il collabore aussi avec l’agence anglaise Almagamated. 18
    J’ai été impressionné entre 5 ans et 10 ans, d’abord par une BD de Disney, Bucky Bug, El bichito Buki (Buki, la petite bestiole), l’histoire extraordinaire d’un couple d’insectes qui recyclait les déchets des humains, très écologique. J’étais émerveillé de voir les théières, les cafetières, les chaussures converties en maison, les boîtes de sardines, en voitures. Tout cela a eu un impact sur mon imaginaire de petit gamin et après, ce qui été déterminant, c’est l’école d’Héctor Oesterheld, Alberto Breccia, Ugo Pratt, Francisco Solano Lòpez qui ont travaillé ensemble dans les magazines Misterix, Hora Cero, Frontera... C’était le début des années 1950, l’apogée de la bande dessinée artisanale, artistique, industrielle, très populaire dans mon pays. Une très bonne période du point de vue des salaires, de la tranquillité, au moins à nos yeux d’enfants. L’Argentine était gouvernée par Peròn, militaire-politique ému par le peuple. C’était avant l’épidémie des dictatures... Comme divertissements, nous n’avions pas la télévision mais la radio, le tango et la BD... en argentin : la historieta, et j’ai voulu entrer immédiatement dans ce monde merveilleux. Au même moment ma famille m’a inscrit à l’atelier de José Antonio Muñoz. –
    peinture et de sculpture d’un artiste argentin d’origine italienne, Umberto Cerantonio, qui était fâché avec la bande dessinée alors j’ai milité clandestinement pour la BD. J’ai appris beaucoup de choses avec Cerantonio le mardi et, sans rien lui dire, j’apprenais à l’Ecole panaméricaine d’art le jeudi avec Alberto Breccia... J’ai découvert la schizophrénie des arts populaires et impopulaires ! Ensuite, j’ai fait mon parcours de dessinateur professionnel1, dans mon pays et en Europe, jusqu’à trouver, avec Sampayo, une histoire solide (Alack Sinner) publiée par Alterlinus en Italie puis par Charlie Mensuel, en France. Après, tout a commencé à bien rouler pour nous. Vous êtes le fruit du mélange argentin et vous restez très attaché au pays que vous avez quitté au début en 1971.
    Je suis né Américain du Sud, mais Sampayo et moi, nous avons goûté beaucoup de produits culturels des Etats-Unis : BD, cinéma, littérature... et c’est une part de notre imaginaire. Certaines familles de la BD nordaméricaine nous sont très chères. Alors après des années pendant lesquelles, Sampayo et moi, avons – avec un profond plaisir – suivi Alack Sinner dans New York, dans des récits noirs, des affaires de corruption politique et criminelles, un peu à la Chandler, à la Hammet... Le Sud de l’Amérique nous a appelés. Actuellement, je me promène sur les trottoirs de notre Buenos Aires... avec Carlos Gardel. Ce destin d’homme et d’artiste, vous le partagez avec le scénariste Carlos Sampayo depuis toujours.
    On s’est connus en Europe. L’Argentine tombait dans la catastrophe meurtrière des années 1970... de voyageurs, on est devenus exilés. Notre travail est le fruit
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 79 ■
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    de notre amitié et, depuis des années et des années, nous avons trouvé le moyen de la renforcer avec Alack Sinner, Sophie, le Bar à Joe... et maintenant Gardel. Vous êtes un auteur engagé, vos personnages portent en eux la part sombre du monde, réalisme ou pessimisme ?
    Dans ce mot engagé, il y a le mot lucide. On contemple le scénario de la réalité et on essaie de le représenter dans son entier. Nous faisons des observations politiques critiques : la part sombre est hypnotique et, par chance, il y a aussi la beauté, l’amitié, les relations aux autres, le phénomène touchant, émouvant, d’être vivant. Le scénario de l’espèce humaine n’a pas été très bien écrit... Je considère, profitant de mon métier, que les dessins lui sont dix mille fois supérieurs. Notre engagement est fortement dû à l’histoire récente de l’Argentine, à la destruction du tissu social de notre société... Nous avons eu, Sampayo et moi, des contacts avec la pensée socialiste qui est un très bon scénario. On attend la suite ! Aussi, malgré les défauts évidents de la narration de la société, je prends comme un conseil ce que Jorge Luis Borges disait d’un autre écrivain, Guillermo Enrique Hudson : «Il tentait d’être pessimiste mais la joie arrivait toujours à l’interrompre.» Vous jouez de l’expressivité de votre noir et blanc jusqu’à l’abstraction.
    la jeunesse de mes parents, de l’âge mûr de mes grands-parents, de tout ce brassage argentin avec les apports de rythme africain, la contribution italienne, française, polonaise... Tous ces émigrés ont dansé ensemble dans les conventillos2 et ont produit cette chose extraordinaire qui est la musique de ma ville, Buenos Aires. Et Gardel, un des premiers chanteurs narratifs de tango, très talentueux, est un mythe fondateur de l’hétérogénéité multi-identitaire argentine. Alors, à cette histoire collective, à cette construction de sens social, nous ajoutons, Sampayo et moi, une manifestation du respect et de l’amour que nous portons à Gardel avec un récit dans lequel on s’interroge sur la fameuse identité argentine. J’ai eu envie d’entrer de façon intense dans le mythe constitutif de ma ville, en échappant un peu à la dictature du présent. Même si dans la narration sentimentale d’un peuple, il n’y a pas d’hier, ni d’aujourd’hui, ni de demain mais un état de présent éternel. J’ai aussi ressenti un plaisir sensuel à dessiner la naissance du tango. Nous avons lu un tas d’ouvrages, regardé beaucoup d’images : photos, dessins, peintures de l’époque... Tout cela m’a inspiré, je suis rentré de façon artisanale et artistique dans un passé que je n’ai pas vécu mais dont je veux me souvenir... ■
    2. Immeubles bourgeois abandonnés, devenus maisons collectives pour immigrants de toutes origines..
    Planche extraite de l’album Carlos
    Gardel. La voix de l’Argentine, publié chez Futuropolis.
    Le figurativisme abstrait... Si on fait abstraction, chez Breccia ou Pratt, des taches figuratives : des feuilles dans un arbre, un coup de pinceau qui donne l’ombre d’une maison, on voit d’extraordinaires taches abstraites qui ont une fonction figurative. C’est une question de proportions. J’ai repris le noir et blanc, présent dans tous les j o u r n a u x populaires de l’époque, aussi pour des raisons économiques, comme solution plastique : toute la lumière d’un côté et toute l’ombre de l’autre. J’ai appris avec mes maîtres, Breccia et Pratt, à éliminer les gris, à jouer avec l’ombre et la lumière, d’un geste nerveux de la main. Pour Breccia, on peut parler d’un expressionnisme nocturne. Pour Pratt, d’un expressionnisme plus doux, plus diurne mais il y a la même vigueur impressionnante dans la définition de l’encrage... Alors, je tente d’honorer ce qu’ils m’ont appris parce que je garde un souvenir ébloui de ma première impression face à leur travail. Je suis un produit de cet émerveillement, j’ai trouvé mon chemin – un peu binaire – grâce à eux : le parcours Nord-Sud de l’Amérique, noir et blanc, ombre et lumière... Et Carlos Gardel ?
    Gardel est un sujet magnifique, pour parler de lui d’abord, de l’Argentine, de la naissance du tango, de ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 79 ■ 19
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