fermer... ÉDITIONS ROUGERIE
«Poésie c’est liberté» depuis 60 ans 1
948-2008 : soit soixante années d’existence pour cette maison d’édition de poésie, fidèle à son statut artisanal, et qui est désormais, en France, la plus ancienne. A partir du Limousin, ce sont aussi soixante années de rayonnement à travers le pays tout entier, et au-delà des frontières. Et soixante ans, c’est un anniversaire, pas un coup d’arrêt ! Entrons dans la maison et dans son histoire. Dans les années 1970-1971, je suis étudiant à Poitiers et, passionné de poésie depuis mes quatorze-quinze ans, j’en lis et j’en écris. J’envoie, sans trop y croire, un manuscrit à René Rougerie et, surprise, celui-ci me répond qu’il est prêt à le publier, moins quelques poèmes. Il souhaite me rencontrer à Mortemart, pour me connaître et discuter. Une rencontre que je n’oublierai pas, dans la grande maison à échauguette aux murs de granit épais, envahie de livres, de revues, de tableaux des peintres amis (à ce jour, l’invasion n’a pas été contenue, au contraire). Qui n’a pas vu, comme je l’ai vu ce jour-là, René en tenue de travail, le cheveu batailleur, les doigts tachés d’encre, n’a rien vu. J’ai tout de suite senti qu’ici, la poésie était aussi affaire de matière, de confrontation vivante avec les encres et les papiers et qu’on tenait à recevoir les auteurs au beau milieu du chantier qui donne aux mots leur vraie présence. Je n’oublierai pas non plus comment René Rougerie m’a remis face à mes poèmes, moins pour les juger que pour les jauger, pour y pointer, sans hauteur de sa part, les vides et les pleins. Avec précision et sensibilité, il me fit comprendre où étaient les impasses, où étaient les ouvertures vers une possible continuation d’une «œuvre». Il ne s’est pas trompé, je l’ai vérifié depuis, et je lui dois d’avoir démêlé du fatras de la jeunesse la voie et la voix qui seront celles du poète adulte. Ce n’est pas rien, et si je tenais à commencer par cette anecdote, c’est qu’elle est en fait d’abord une esquisse du portrait d’un éditeur exigeant et chaleureux. Dans cette maison où l’on n’aime guère les mots en -isme, parlons plutôt d’humanité que d’humanisme : tous les poètes-Rougerie ont été comme moi accueillis, rencontrés, et beaucoup, grâce à René et Olivier, se sont rencontrés entre eux à Mortemart pour devenir des amis. Quand la vibration des relations humaines va, à ce point, de pair avec celle de la poésie, le mot «éditeur», concernant les Rougerie, est presque réducteur. C’est donc en 1948 que René Rougerie, petit-fils d’imprimeur, fils d’un instituteur et journaliste résistant, lui-même jeune journaliste au Populaire du Centre dont son père a pris la direction, fonde les éditions qui porteront son nom. Après l’expérience de l’animation d’une revue (Centres, avec Georges-Emmanuel Clancier et Robert Margerit en 1945 et 1946), il fait d’abord l’acquisition d’un atelier de photogravure et publie ses premiers ouvrages en fac-similé, dont Cantilènes en gelée de Boris Vian, et des œuvres de Rousselot, Clancier, Emié, Lescure… A l’aube des années cinquante, René Rougerie s’équipe d’une presse et s’installe à Limoges, au 11 de la rue des Sapeurs. Disons-le tout net : la rue est plutôt mal famée, moins fréquentée par des amateurs de poésie que par des clients de prostituées. A tel point que l’auguste presse de la fin du XIXe siècle qu’utilise encore aujourd’hui René doit son nom à l’un de ces clients, un agriculteur éméché qui, se trompant d’étage, ouvre la porte de l’atelier et s’étonne : «Ben ! où elle est Gisèle !?». René Rougerie réorientera l’égaré, et gardera «Gisèle» pour baptiser la presse. A la même époque, avec un catalogue fort de quinze titres, René Rougerie commence son activité de diffuseur. Il le fait de manière originale, puisqu’il «monte», avec ses quinze titres, à Paris… en triporteur. Triporteur désormais aussi mythique que «Gisèle». Il commence à se créer un solide réseau de librairies. Il a épousé Marie-Thérèse Régerat, issue des Beaux-Arts de Limoges (elle illustrera plusieurs des ouvrages de cette période avant de se consacrer définitivement à l’art de l’émail), et Olivier, le fils unique, naît en 1950. En 1960, la famille et les éditions s’installent à Mortemart, près de Bellac, qu’elles ne quitteront plus. Là, le catalogue s’étoffe et, parallèlement à l’édition des livres, René Rougerie poursuit l’une de ses deux grandes expériences d’animateur et d’éditeur de revue. Avec le poète et conteur Marcel Béalu il publie depuis 1955 Réalités secrètes, un trimestriel qui s’attache à faire connaître une littérature à la marge des genres canoniques : poésie, aphorismes, contes, récits fantasti-
Par Jean-François Mathé Photos Claude Pauquet
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■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■
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ques ou décalés. On y lira des romantiques allemands, des textes de surréalistes, de Julien Gracq, de Mandiargues, de Follain, de Paulhan, etc. La revue connaîtra quarante et une livraisons. Autant de perles rares maintenant fort recherchées et devenues l’objet de plusieurs travaux universitaires. Ces années soixante sont aussi une période de rencontre avec
logie rougerienne «Gisèle» et le triporteur !) : il sillonne la France entière, la Belgique, le Luxembourg, où l’attendent, solides et fidèles relais, les libraires, les bibliothécaires, et les poètes amis. La production annuelle de la maison est montée jusqu’à vingt volumes, dix aujourd’hui. Le catalogue est riche de quatre cents titres qui vont d’œuvres du début du XXe siècle, comme celle de Saint-Pol Roux, aux contemporains immédiats, Français et Belges confondus. Chez les Rougerie, du point de vue éditorial, on fait tout, de A à Z : lecture et choix
concret des choses. Que cette construction porte trace de notre intelligence et de notre sensibilité…» Trente ans après, rien à changer, sinon remplacer le «je» par le «nous» puisqu’on pourrait lire les mêmes mots sous la plume d’Olivier. Alors, à ces passionnés, à ces entêtés qui parlent toujours avec le même enthousiasme de leurs livres non massicotés, du papier bouffant des pages doucement «blessé» par le plomb typographique, bon anniversaire, d’autant que pour une fois «soixante ans» rime avec «jeunesse».
de nouveaux poètes qui deviendront des fidèles, tels Gilbert Socard, Georges Drano, Jacques Arnold ou Pierre Gabriel. Réalités secrètes ayant fait son temps, René Rougerie commence en 1970 l’aventure de Poésie présente, revue trimestrielle, uniquement consacrée à la poésie. Elle vivra intensément jusqu’en 1997 et s’achèvera sur un n° 100. Revue originale, puisque composée de cinq cahiers offrant à cinq poètes un espace pour une trentaine de poèmes. Chaque cahier faisant l’objet d’un tiré à part, de nombreux «jeunes» ont trouvé ici l’occasion de publier une première plaquette diffusée en librairie au même titre que les recueils du catalogue. Pendant ce temps, Olivier, le fils unique, veillait dans l’ombre. Après avoir achevé ses études de lettres, il annonce à son père qu’il souhaite s’associer avec lui dans le métier d’éditeur. C’est chose faite en 1976 : le père et le fils seront donc artisans associés, et ils se partageront le travail à égalité jusqu’en 1988, année où Olivier prend la direction de la maison dans la continuité. Sa présence permet de décupler l’activité de diffusion, et si désormais le père reste le plus souvent aux commandes du travail d’imprimerie, le fils est au volant de la fourgonnette (qui, avec plus de 500 000 km au compteur, a rejoint dans la mytho-
des manuscrits, impression typographique, couture et collage, diffusion. Tâches accomplies avec patience et passion ; la main prolonge l’esprit ; subjectivité, sensibilité, liberté, esprit de résistance sont les moteurs de l’action. La variété du catalogue découle de ces principes que René Rougerie a synthétisés lui-même dans cet extrait de l’avertissement qui ouvrait le 1er numéro de Poésie Présente, en 1970 : «Je publierai donc ce que j’aime, uniquement ce que j’aime. Revendiquant même le droit de me tromper. Refusant toute étiquette, ne me laissant enfermer dans aucun système. Capable d’aimer aussi bien une poésie lyrique que celle, concise, où chaque mot porte son poids.[…] Je crois à la rigueur qui doit s’exprimer encore plus dans le vers libre que dans la poésie traditionnelle, que cette rigueur n’efface cependant pas une sensibilité, le
Au fil de l’année 2008, différentes manifestations fêteront le bel âge des éditions Rougerie : dans des librairies au festival Etonnants Voyageurs (Pentecôte), aux Lectures sous l’arbre de Chambonsur-Lignon (août), à Paris à la Halle Saint-Pierre, en Belgique à la médiathèque de Tournai et à la librairie de la communauté francophone de Bruxelles. Rencontre à Angoulême, à la librairie MCL, le 23 avril à 18h, et fin juin à Montmorillon, à la librairie de l’Octogone. A consulter : «René Rougerie», n° spécial de la revue Plein Chant (1993), La Fête des ânes de René Rougerie (Rougerie, 1985). Catalogue sur le site www.editions-rougerie.fr
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