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Du planning familial aux groupes de femmes, Francine Abdesselam témoigne d’un engagement féministe
Entretien Jean-Luc Terradillos
Prise de parole et luttes des femmes
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emme mariée avec trois enfants, rapatriée d’Algérie en 1962, Francine Abdesselam enseigne dans un lycée de jeunes filles à Niort en 1968, puis au lycée Camille-Guérin de Poitiers à partir de 1969. Elle s’engage alors dans le Mouvement français pour le planning familial et, pendant douze ans, participe à son développement tant au plan local que national. Elle s’implique aussi dans les luttes historiques du MLF et dans les groupes de femmes.
L’Actualité. – En 1968 quelle était l’atmosphère à Niort ? Francine Abdesselam. –
La question des femmes était-elle évoquée ?
Elle restait comme un bouillonnement intérieur, pas explicitement formulée. Les femmes sont en lutte depuis
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■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■
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03/04/2008, 14:38
Christian Vignaud – Musées de Poitiers
Dans cette petite ville de province, les échos de ce qui se passait à Paris arrivaient assourdis. Beaucoup d’enseignants ont réagi très favorablement, ceux qui n’étaient pas d’accord se taisaient ou ne venaient pas. Nous avons alors subi avec allégresse le régime de la réunionnite aiguë. Dès 9 h du matin jusqu’au soir. Des réunions perpétuelles. Niort n’avait sans doute pas connu ça depuis 1789. Tout était remis en question : les relations maîtreélève, les rapports au savoir, à la violence. Une autre conception de l’Education nationale semblait possible, moins rigide et plus ouverte sur tout ce qui pointait à l’époque : les théories de la communication, la psychanalyse et l’inévitable marxisme qui, jusqu’alors, était enseigné en deux lignes dans les cours de philo. Tout était analysé, pour y voir plus clair et pour agir de façon plus efficace et plus humaine. Par exemple, on s’est rendu compte qu’il n’y a pas de savoir réellement acquis sans désir de savoir et que l’école devait intégrer cela : désir de l’enseignant d’enseigner, désir des élèves d’en savoir plus.
la nuit des temps, ça se passe dans les cuisines à grands coups de casseroles et de torchons, de torgnoles aux gamins, etc. Mais il y eut prise de conscience que la lutte en cours pouvait déboucher sur quelque chose. C’était aussi la «révolution sexuelle». Les femmes n’ont pas toujours été gagnantes dans cette histoire parce que cette libération a accru les exigences mâles. En 1969, Jane Birkin chantait l’année érotique. Certaines pratiques étaient suggérées et je crois que cela a un peu joué sur les mouvements de femmes qui ont commencé à se développer vers 1970 et 1971, jusqu’en 1975 (l’année de la femme).
En 1969, vous êtes à Poitiers et vous entrez au planning familial.
Que faisiez-vous dans les groupes de femmes ?
Au début, j’étais là en figurante puis on m’a confié des tâches et fait suivre une formation. En effet, au planning familial on recevait une réelle formation à l’écoute et au travail de conseil. Des médecins propageant la contraception venaient nous expliquer l’anatomie et le fonctionnement des appareils génitaux mais ces hommes et femmes formés à la même école «familialiste» ne disaient rien des pratiques sexuelles. C’est pourquoi nous avons pris en main notre propre formation. Pour cela, nous avons choisi des femmes ayant de bonnes connaissances en gynécologie, en biologie mais aussi en psychologie, en psychosociologie.
Qui s’impliquait au planning familial ?
Principalement des enseignantes, des infirmières, des assistantes sociales, donc des femmes des classes moyennes et plutôt de gauche. Nous étions en sympathie avec des médecins. A Poitiers, ils ne tenaient pas de permanence mais nous leur adressions des jeunes filles qui, par exemple, avaient besoin d’un examen fait proprement ou de contraception, y compris sans l’autorisation de leurs parents. Ces médecins étaient favorables à la contraception et éventuellement à l’avortement.
Comment réagissait la «bonne société» poitevine ?
La société était très corsetée par la morale familialiste et très encadrée par le point de vue masculin sur la procréation. Ainsi, lors d’une réunion au palais de justice en 1969, j’ai entendu un éminent juriste affirmer sans le moindre doute : «Demandez à ma femme si elle n’est pas heureuse ! Elle a tout ce qu’elle veut !» J’étais tellement étranglée de rage que je n’ai pas pu prendre la parole. Mais on savait nous trouver quand il fallait sortir de très mauvaises affaires. Je me souviens d’une jeune fille, victime d’inceste par son père, flanquée à la porte par sa mère à 8 h du soir, sans un manteau, sans son sac, sans rien. Vous imaginez le genre de situations auxquelles on était confronté au planning familial.
Quand les femmes ont commencé à bouger, très vite il y eut des tentatives de prise en main par les partis politiques, les syndicats, les églises. J’ai beaucoup travaillé avec les protestants qui étaient les plus accueillants, en particulier au Centre protestant de l’Ouest, haut lieu de débats et de rencontres à Celles-sur-Belle. J’ai vécu ces moments-là comme une révolution intérieure. Il y avait cet émerveillement de se retrouver sur une même voie quelles qu’aient été nos expériences individuelles. On se heurtait fréquemment aux groupes de femmes inféodés à un parti, parfois aux syndicats, et, d’autre part, une opposition s’est vite dessinée chez les femmes entre homos exclusives et hétéros exclusives, considérées comme des “collabos” parce que soi-disant prêtes à toutes les compromissions pour sauver leur petit mari ou leur petit copain. Les groupes de femmes se créaient souvent de manière spontanée : d’abord deux ou trois voisines, puis la cousine, la copine, quelquefois des mères et des filles… L’information passait de bouche à oreille. On se réunissait de manière un peu secrète parce qu’il régnait un climat de suspicion. Les RG nous espionnaient ! J’étais à l’affût mais j’ai certainement manqué les trois quarts de ces réunions. Un thème pouvait impulser la soirée mais dès que le groupe prenait le pouvoir, c’est-à-dire la parole, ça évoluait très vite et pouvait partir dans un autre sens mais jamais dans l’insignifiant. Il y avait une avidité de communiquer des choses essentielles qui nous étaient communes à toutes, qui nous revenaient parfois de nos mères. On rigolait aussi bien sûr : la grande force des faibles c’est l’ironie et certaines formes de moquerie...
Les droits des femmes semblent les acquis les plus solides de ces années-là.
News from Home
(1977), de Chantal Ackerman, affiche d’Isabelle Leterrier. Page de gauche, Trois jours de cinéma par des femmes pour des femmes, 1976.
Avec le recul, avec le fait que mes filles ont entre 48 et 56 ans, j’ai vu quand même beaucoup de marche arrière. Quand je constate la désinvolture actuelle des jeunes femmes, je suis parfois inquiète. Ce qui est acquis n’existe pas de toute éternité, il faut le défendre. Un jour, Gisèle Halimi m’a dit : «Je ne connais qu’une seule manière de modifier une loi, c’est une autre loi.» D’autres lois pourraient bien venir défaire ce qui a été acquis si difficilement. ■
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