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Mai 68: Jean-Paul Bouchon

Mai 68 – Quand j’étais colonel de l’armée populaire. On s’ennuyait sacrément à Melle au temps du général de Gaulle jusqu’à ce que le printemps arrive enfin au lycée.

Par Jean-Paul Bouchon. Photos Christian Vignaud-Musées de Poitiers.

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    mai 68 On s’ennuyait sacrément à Melle au temps du général de Gaulle jusqu’à ce que le printemps arrive enfin au lycée Par Jean-Paul Bouchon Quand j’étais colonel de l’armée populaire ue faisais-je quand Mai 68 a éclaté ? Je m’en souviens fort bien, à quarante ans de distance. En ce temps-là, j’étais guérillero et marchais toute la journée sac au dos dans la touffeur tropicale d’une sierra sud américaine, un fusil M-16 à la main. Il était lourd, mon havresac, mais d’un si riche contenu ! J’en sortais en effet le soir avec ferveur, au bivouac, Révolution dans la Révolution, del compañero Régis Debray, paru quelque temps auparavant aux éditions François Maspero. Car, comme l’écrivait le camarade Debray, dont les études, rue d’Ulm, avaient décuplé les dons pédagogiques, il n’est jamais trop tard pour inculquer la technique de la guerre révolutionnaire aux masses et aux compagnons de route de bonne volonté. Les combats étaient peu fréquents, mais toujours victorieux. A chaque contact, l’armée régulière détalait régulièrement. C’en était presque désespérant, même si Fidel, dans son discours fondateur du 4 décembre, avait par avance rappelé que le peuple uni ne serait jamais vaincu. Par chance, il y avait le rhum. Et les compañeras qui nous accompagnaient. Fesses et poitrines gonflées dans des treillis semblables aux nôtres, elles avaient un sens véritablement révolutionnaire du devoir amoureux. Tout cela se passait avec Turcios Lima au Guatemala. Ou peut-être au Venezuela avec Douglas Bravo. A moins que cela ne soit en définitive avec Guillermo Lobaton, au Pérou. Je ne m’en souviens plus très bien, car j’étais à la même époque élève de seconde au lycée de Melle, dont je Jean-Paul Bouchon, né à Niort me rappelle en revanche que je m’y en 1953, est avocat à Poitiers. Dernier livre publié : Aventuriers extraordinaires ennuyais ferme. Et mes randonnées de l’Ouest (Geste éditions, 2007). dans les sierras avaient généralement Q 64 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ Actu80.pmd 64 02/04/2008, 16:33 Christian Vignaud – Musées de Poitiers lieu durant les cours de maths et de chimie, où les risques étaient limités. Je n’y avais jamais eu la moyenne. Ou bien les jeudis (car les mercredis étaient alors les jeudis) dans la chambre que je partageais avec mon frère, à Celles-sur-Belle. Là, le combat révolutionnaire était plus risqué. Mes parents étaient socialisants et le sont encore, mais le poster de Che Guevara que j’avais installé au dessus de mon lit n’avait pas tenu plus de quinze minutes à l’affichage. Je rêvais donc le jour à un avenir meilleur. Mais également la nuit. J’ai encore en mémoire un rêve de cette époque. Le voici. Un jour, une troupe de cavaliers, menés par un chef du nom de Derborence, était apparue à Melle. Derborence avait le physique d’un acteur de dramatiques de l’époque, Claude Titre. J’avais adoré son jeu dans Les Hauts de Hurlevent, où il incarnait le ténébreux Heathcliff, mon alter ego ignoré. La troupe de Derborence avait pris le contrôle du lycée. Je l’avais rejointe. Et quand le moment était arrivé pour elle de repartir vers de nouvelles aventures, je l’avais suivie. Un psychanalyste m’expliquerait sûrement la signification de tout cela. Ce que j’en retiens, pour ma part, c’est que l’on s’ennuyait sacrément à Melle, et chez ses parents, au temps du général de Gaulle. Je n’étais pas le seul dans ce cas. En effet, de Paris nous vint un jour la nouvelle que des «événements» s’y étaient produits et s’y produisaient encore. Mais de Paris à Melle, il y avait plus de cinq cents kilomètres en 404 ou en DS. Il y avait toute la distance qui sépare la province de la capitale. Il ne se passerait rien. Tout ce que l’on pouvait faire, c’était de remercier du fond du cœur les camarades qui se battaient là-bas pour nous procurer un avenir meilleur. «DES DÉLÉGUÉS ÉLUS !» – Jeunes gens ! Il est l’heure d’aller en cours. Rien. Il ne se passa rien. Et soudain, tout le système ancien s’effondra. Profs, pions, surget et surgette, se replièrent, sous les clameurs de victoire. Un matin, je pris comme tous les jours le car Brivin, qui, par tous les temps, venant de Niort, embarquait à 7h20 à Celles, jusqu’à Melle, explorateurs et lycéens. Quand nous arrivâmes au lycée, l’ambiance était inédite. Quelques meneurs, dont certains doivent être aujourd’hui conseillers généraux ou maires (toutes tendances confondues…) circulaient parmi les groupes qui bavardaient en attendant la sonnerie de huit heures. Leurs instructions étaient précises : – Quand la cloche sonnera, vous ne vous mettez pas en rang et vous ne rentrez pas en classe. On n’ira en classe que pour se constituer en comités d’action et de réflexion, sans les profs. Ce fut la première surprise de la journée. Je n’étais pas seul à Melle. Et le temps de l’action était venu ! Huit heures. La sonnerie retentit. Personne ou à peu près ne bougea. Une deuxième sonnerie. Rien. Les profs sortirent de la salle des profs. Rien. Le surget et la surgette apparurent à leur tour. Ils étaient suivis de leurs pions favoris. – Octobre 17, mais sans bolcheviks. Ca ne mènera à rien, me dit un grincheux, dont les parents étaient réputés communistes. Je laissais dire. Pour la première fois depuis des milliers et des milliers de jours, le printemps était enfin arrivé au lycée, tonique. J’entrais dans une salle de cours où un groupe de volontaires inscrivaient déjà sur les tableaux les premières revendications. – Plus de chefs de classe ! Des délégués élus ! – Possibilité de fumer. – Un distributeur de boissons et de pains au chocolat pour dix heures. – DES COURS D’EDUCATION SEXUELLE ! C’est alors qu’une certitude m’envahit, intense. Mon avenir était assuré. Loin du Capes rêvé par mes parents. Mais il était assuré. Au rythme où allaient les choses, et compte tenu de tout ce que j’avais appris avec Régis Debray, je serais au moins colonel de l’armée populaire. ■ Sérigraphie du Crac, après le coup d’Etat du 11 septembre 1973 au Chili. Page de gauche : affiche de Slove, 1973. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ 65 Actu80.pmd 65 02/04/2008, 16:33 Christian Vignaud – Musées de Poitiers

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