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Mai 68: Pierre d’Ovidio

Mai 68 – La salle à manger de mes grands-parents.

Texte de Pierre d’Ovidio. Photos Christian Vignaud-Musées de Poitiers.

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    mai 68 Par Pierre D’Ovidio La salle à manger de mes grands-parents Christian Vignaud – Musées de Poitiers L Ci-dessus : affiche de soutien à Libération en 1973. Ci-dessous: affiche de Slove, juin 1973. Pierre Vertadier était alors maire de Poitiers et secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur. ors de rares occasions, fêtes familiales, réveillons ou autres circonstances aussi espacées que solennelles, en tout cas rarement insolites telles que la venue inattendue de visiteurs, nous étions, grands et petits, admis à pénétrer – sans nous déchausser ou sans utiliser les patins – dans la salle à manger provinciale de mes grands-parents paternels. Véritable poncif illustré à l’usage des jeunes générations actuelles qui doivent probablement tout ignorer des lieux de ce genre, elle fleurait la cire avec son parquet de chêne, le renfermé avec son buffet serrant la vaisselle d’apparat, la poussière avec les napperons et d’autres senteurs encore, l’odeur du charbon dans le poêle. Nous autres y entrions avec un peu d’appréhension et il fallait que le repas soit rudement lancé pour que nous nous auto- risions, nous les enfants, cousins et frères, à lâcher quelques mots écoutés distraitement par parents et grands-parents occupant de droit des places centrales… La France d’avant 68 était à l’image de cette salle. L’hexagone, plié et replié, était ce lieu confiné. Le Général, toujours très droit, parlait de temps en temps ; son message était invariablement précédé d’une musique Grand Siècle. Pour un peu on le voyait en perruque et, même lorsqu’il était revêtu de son uniforme, on en imaginait les boucles reposer sur le col. Les Français écoutaient la parole majestueuse qui tombait. Pas un souffle, pas le moindre courant d’air ne venait perturber le bon fonctionnement de sa «chose», cette nouvelle République qu’il avait enfantée et qui l’avait porté au pouvoir… Le 22 mars, puis le joli Mai, ont semé le bazar et créé Christian Vignaud – Musées de Poitiers un fameux courant d’air ; les fenêtres ont claqué. D’un coup, on respirait et l’odeur de cire se brouillait, devenait souvenir – presque attendrissant. Deux lieux, deux images pour dire mon Mai 68 à Paris. La cour de la Sorbonne hérissée de drapeaux rouge et noir, enfiévrée de groupes politiques ; le gai tumulte des sonos cherchant à se couvrir, les affiches collées, recouvertes et recollées sur la moindre surface verticale, et les discussions passionnées entre militants, debout derrière les tables comme autant de stands, et les passants, sympathisants et curieux. Le lion de Belfort de la place DenfertRochereau couvert de banderoles et de grappes instables, les slogans, l’envie de rire et de parler aux voisins. Nous étions heureux, tous, de cette foule inventive et irrespectueuse. Le temps était de la partie : le printemps était jeune. Est-ce que je me souviens vraiment des leaders qui avaient pris la parole pour lancer les mots d’ordre «Tous à la Sorbonne !» et «Libérez nos camarades !» ? Des photos restent en mémoire, celles des dirigeants des syndicats étudiants et enseignants réclamant la réouverture de l’université, le départ de la manif joyeuse, l’arrivée au Quartier Latin – il y avait décidément moins de boutiques de fringues dans ces années. Une des premières manifs. Il y en aurait d’autres, et beaucoup de marches, beaucoup de prises de paroles – de celles qui ne tombaient pas d’en haut –, de dialogues ; l’air était plus vif d’un coup. On respirait. On avait décidé d’oublier les patins. Pierre D’Ovidio, né à Paris en 1949, vit dans la Vienne. Il a publié Les Enfants de Van Gogh (Phébus, 2007). ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ 63 Actu80.pmd 63 02/04/2008, 16:32

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    Actu080avr2008_63

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