fermer... Actu81.pmd
6
30/06/2008, 17:57
Actu81.pmd
7
30/06/2008, 17:57
destin
Amérique
Alberto Manguel, écrivain canadien né en Argentine et vivant en Poitou, livre sa version du mot Amérique, continent ou pays, territoire de civilisations plurielles, totalement transformé par la colonisation européenne
Par Alberto Manguel Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
e 25 avril 1507 fut imprimé à Saint Dié, en Alsace, un ouvrage de géographie universelle modestement intitulé : Cosmographiae introductio. Ses auteurs, Matthias Ringman et Martin Waldseemüller, y suggéraient que le nouveau continent découvert en 1492 par Christophe Colomb ne porte pas, ainsi que l’on pouvait s’y attendre, le nom de celui-ci, mais celui du navigateur vénitien Amerigo Vespucci, dont les rusés Alsaciens avaient joint les lettres à leur texte. Colomb lui-même, qui était mort un an à peine avant la parution du livre, avait attaché moins d’importance au vaste pays où il avait accosté par hasard qu’à la fabuleuse Cathay où il n’arriverait jamais, et ne s’était pas soucié de mettre en avant, en guise de toponyme, son propre nom qu’il espérait donner un jour à un royaume légendaire d’Asie. Colomb était un homme pratique et il prenait sa mythologie au sérieux. Alberto Manguel a publié récemment Dans son commentaire, par exemLe Livre des éloges (L’Escampette ple, de la vision de ce qu’il avait pris éditions). A paraître : L’Iliade et pour une sirène nageant dans la mer l’Odyssée d’Homère (Bayard). A partir des Antilles – et qui était sans doute de septembre : «Le monde selon Alberto Manguel» au Centre Georgesun lamantin – il notait : «MalheuPompidou. Président du Prix du livre reusement, elles ne sont pas aussi Inter et du Prix Cévennes en 2008, belles que ce que nous avons été Alberto Manguel est invité d’honneur au amenés à croire.» Nous le savons, Salon du livre de Montréal en novembre. Colomb n’a jamais atteint Cathay et Depuis le 19 mai 2008, la bibliothèque le pays qu’il avait dédaigné est dedu lycée Victor-Hugo à Poitiers se nomme Espace Alberto Manguel. venu l’Amérique.
L
Les peuples indigènes qui vivaient depuis des milliers d’années sur le continent ne furent naturellement pas consultés quant à cette nouvelle dénomination. A vrai dire, aux yeux des Européens, celle-ci semblait offrir pour ce pays une page blanche, un commencement tout neuf, l’autorisation d’ignorer les droits d’éventuels occupants antérieurs, y compris celui d’exister. Ce Nouveau Monde, le vicomte François-René de Chateaubriand le décrit comme il décrirait une scène vide, avec lui-même pour seul visiteur : «Un soir je m’étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara ; bientôt je vis le jour s’éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d’une nuit dans les déserts du Nouveau Monde.» Même selon les critères de Chateaubriand, les «beaux déserts du Nouveau Monde» n’allaient pas rester longtemps des «déserts» et, en peu de temps, chaque étendue de forêt ou de champ allait être revendiquée. En un geste d’une superbe arrogance, par la signature du traité de Tordesillas en 1494, le pape divisa le Nouveau Monde en deux moitiés : l’une pour le Portugal, l’autre pour l’Espagne, sans consulter qui que ce fût, bien entendu, sauf peut-être le Dieu de Rome. Mais cette appellation aussi allait faire long feu. Dans presque tous les Etats du Nouveau Monde, les enfants des exploiteurs des Indigènes s’efforcèrent à leur tour de se libérer de leur mère patrie, par laquelle ils se sentaient exploités, et le XIXe siècle entier n’est pas grandchose d’autre qu’une tentative de récupérer le sens du nom «Amérique». En dépit de tous leurs combats pour l’indépendance, il semblait pourtant au début du XXe siècle que les libertadores n’étaient guère parvenus qu’à remplacer un joug par un autre, provoquant la fameuse exclamation du révolutionnaire Porfirio Díaz : «Pauvre Mexique ! Si éloigné de Dieu, et si proche des EtatsUnis !» Dès le début, les Etats-Unis portèrent un regard économiquement intéressé sur leurs voisins du sud du Rio Grande et, durant le mandat de James Monroe, leur cinquième président, ils formulèrent en
8
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■
Actu81.pmd
8
01/07/2008, 14:46
Détail de la carte
Library of Congress
de Martin Waldseemüller, 1507. Le mot America est inscrit dans le sud du continent.
1823, sept ans à peine après, par exemple, la Déclaration d’Indépendance de l’Argentine, ce que l’on appelle la «Doctrine Monroe». Sous sa forme abrégée, cette doctrine – «l’Amérique aux Américains» – joue sur un double sens subtil : «Amérique», le premier terme, désigne le continent que les géographes alsaciens avaient voulu nommer ; mais «Américains», le second terme, désigne exclusivement les citoyens des Etats-Unis. Le jeu de mots est devenu politique (ou la politique est devenue jeu de mots). De toute façon, les citoyens des vingt-sept autres pays du continent ballottent depuis lors dans un mélange ambigu d’attirance et de ressentiment envers le méchant oncle qui s’est approprié le nom qui leur était commun.
SUDAMERICANO OU NORTEAMERICANO
On peut corriger en partie cette ambiguïté en recourant au pluriel, «les Amériques». Mais, dans l’ensemble, le nom a été coopté pour toujours et l’expression «America the Beautiful» n’évoque la Pampa ou l’Amazone que dans les rêves d’industriels texans. En Argentine, quand nous apprenions l’Histoire à l’école, nous devions nous
fier au contexte pour savoir s’il était question de «historia americana» – l’histoire du continent – ou de «historia americana» – histoire du pays. Sous la dictature militaire soutenue par la CIA, les deux connotations n’en firent plus qu’une. Pour les distinguer, nous précisions : «sudamericano» ou «norteamericano» (laissant au pauvre Canada le rôle inconfortable de concubin de l’oncle Sam). C’est ainsi que Borges, dans un poème évoquant l’un des premiers martyrs argentins à la cause de l’Indépendance, dit que celui-ci a assumé son «destino sudamericano». Notre «destino», notre destin, en Argentine (mais également, bien sûr, en Uruguay, au Chili, au Mexique, etc.) était, pensions-nous, philosophique, voire métaphysique ; nous le distinguions du destino norteamericano, que nous voulions croire uniquement matérialiste, avide d’argent. Nous pensions que l’insulte était nouvelle ; nous ignorions que dès le début du XIXe siècle c’était déjà un lieu commun et que dans la Préface de ses Manuscrits italiens, Stendhal répète le poncif de «la jeune Amérique où toutes les passions se réduisent à peu près au culte du dollar».
Double page précédente :
Le Théâtre du Monde. Atlas des chartes et descriptions de tous les pays de la Terre,
G. J. Blaeu, Amsterdam, 1647 (6 vol.). Bibliothèque municipale de Rochefort.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■
9
Actu81.pmd
9
01/07/2008, 14:47
destin
Mais, en réalité, toutes les passions se réduisent-elles, aux Etats-Unis, au «culte du dollar» ? On peut se demander ce qu’aurait pensé Stendhal d’un personnage tel que le président Clinton et s’il aurait admis que, fût-ce en privé, le «culte du dollar» cède parfois la place au «culte» d’autre chose. Ici aussi, comme dans l’impérialisme naissant des premiers forages américains en Amérique du Sud peu après la Guerre de Sécession, il existe des signes avant-coureurs, puisque l’histoire du cigare de Clinton donne une suite curieuse à l’exemple donné par un autre président Le mot «Amérique», nom d’une nation plutôt que d’un continent, soulève inévitablement des passions contradictoires qui évoquent une quantité de domaines mythiques allant de «Hell’s Kitchen» aux «Verts Pâturages», de «l’America» des slogans anti-Yankee à «l’Amerika» qui, pour Kafka, comportait encore des échos de l’El Dorado. En tant que Canadien (bien que né en Argentine et vivant en Poitou), j’ai des rapports ambigus avec l’Amérique (les Amériques) et l’Amérique (les Etats-Unis). Dans la première acception, le Canada est le seul pays du continent à n’être pas né d’une révolution mais d’une contre-révolution. Cette implosion d’énergie créatrice se trouve à la racine (peut-être) de notre sentiment d’identité incertain et si contesté. Lors d’un concours radiophonique visant à choisir une phrase pour l’équivalent canadien du slogan américain bien connu : «as American as apple-pie» (aussi américain que la tarte aux pommes), l’expression gagnante fut : «aussi canadien que... possible, étant donné les circonstances». Une telle aménité nous convient : de tous les pays du continent, nous seuls avons une réputation – parfois imméritée – de bon sens décontracté et de conscience active des droits de l’homme. Quant à nos rapports avec les Etats-Unis, leur énorme voisinage nous inspire une inquiétude sans bornes, même si le souci n’est pas partagé. On dit qu’aux Etats-Unis on ferait à coup sûr un best-seller d’un livre intitulé Le Chien du médecin de Lincoln, mais on serait aussi assuré d’un fiasco avec un ouvrage ayant pour titre : Le Canada, géant endormi du Nord.
L’HORIZON TOUJOURS AU-DELÀ DE NOTRE DESTINATION
Marc Deneyer
Carte réduite des parties connues du globe terrestre, 1775 augmentée en 1784. Bibliothèque municipale de Rochefort.
américain, Ulysses S. Grant, qui, lors d’une visite officielle en Inde en 1880 (selon une description du viceroi britannique) «se saoula comme une grive [et] démontra qu’il pouvait être aussi débauché qu’un lord. Il tripota Mrs. A., embrassa Miss B. malgré ses cris, pinça cruellement la replète Mrs. C. – et se rua sur Miss D. avec l’intention de la violer.» A la fin, après qu’il eut provoqué l’hystérie de toutes les dames présentes, six matelots le ramenèrent à bord du navire qui débarrassait l’Inde de cet hôte encombrant. Mais ce ne fut pas la fin. Lorsqu’on eût déposé le président dans le salon public où Mrs. Grant l’attendait l’air furieux, cet homme remarquable assouvit sur le champ ses appétits bafoués sur le corps résigné de son épouse légitime, et vomit abondamment durant cette opération.» «Si vous avez vu Mrs. Grant, ajoute le vice-roi, ceci ne vous paraîtra pas incroyable.»
Que reste-t-il alors du vaste nom que nos lointains Alsaciens ont choisi pour ce pays qu’ils ne verraient jamais ? Le frisson de l’aventure, d’une avidité brutale, de la colère, de la concupiscence et de la peur, une présence obsédante et envahissante, une histoire dans laquelle tout le monde, dit Derek Walcott, «implore son pardon ou crie vengeance». Il y a encore autre chose, surtout de ce côté-ci de l’Atlantique : un espace apparemment infini. Le mot «Amérique» évoque encore une continuité de territoire dont l’horizon se trouve toujours au-delà de notre destination. Héros et tombes, le roman gargantuesque d’Ernesto Sabato, se termine sur une image parfaite d’un tel lieu. Le protagoniste, un jeune homme qui est parti en auto-stop vers le sud de Buenos Aires, se tient au bord de la route avec le conducteur, ils pissent dans le crépuscule tombant sur la plaine de Patagonie, qui s’étend tout autour d’eux. L’instant devient infini, tel le pays qu’ils traversent. Le lecteur pense : «Amérique». ■
10
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■
Actu81.pmd
10
01/07/2008, 14:47
fermer...
Discussion
Aucun commentaire pour “Alberto Manguel: Amérique”
Poster un commentaire