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Janus Verazanus

En ces claires obscurités. Une lettre inédite de Giovanni da Verrazzano, écrite de Dieppe, à son très cher frère Bernardo, le vingt et un de juillet de l’an 1524.

Par Janus Verazanus, dessin Alban Marilleau.

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    Nouvelle Angoulême Une lettre inédite de Giovanni da Verrazzano, écrite de Dieppe, à son très cher frère Bernardo, le vingt et un de juillet de l’an 1524 Par Janus Verazanus Dessin Alban Marilleau En ces claires obscurités M onsieur mon frère, je suis encore près de cet océan ancien qui me vit revenir vers la civilisation, – je viens d’écrire pendant trois jours la relation de notre voyage par-delà les mers au roi qui m’en autorisa l’aventure. Ce que je n’ai pas pu lui confier, c’est à vous, très-cher frère, que je me propose de le dire, parce que je sais que vous me croirez. N’êtes-vous pas dans Rome, où il est plus aisé qu’ailleurs d’entendre que nos chemins, pour sinueux et déroutants qu’ils soient, nous reconduisent toujours dans cette pensée de grand réconfort que le Seigneur ne nous a pas abandonnés ? Si je l’écris à cette bonne heure de calme et de paix, je l’ai pensé tout semblablement quand la tempête heurtait mes sens. Nombre de fois je crus que c’en était fini de nos folles présomptions, mais je remerciai toujours le Très-Haut des visions d’épouvante qu’Il avait la bonté de me montrer. Si elles accablaient mes réflexions et désespéraient mes élans, elles ne purent pas pour autant entamer ma foi que l’épreuve fortifiait. Rappelez-vous les vers fougueux de Lucrèce : Denique tanto opere in dubiis trepidare periclis Quae mala nos subigit uitai tanta cupido ? 1 cosmographie marine aléatoire, qui pourraient être l’œuvre de Girolamo, le frère de son auteur, qui l’accompagna dans cette expédition. Si cette lettre est pure fiction, il n’empêche qu’en ce qui concerne les découvertes dont elle donne une brève relation, tout y est de la plus haute vérité historique, et qu’elle n’a pas été sans nourrir abondamment la science de la cartographie de la première moitié du XVIe siècle. 1. Enfin, pourquoi trembler si fort dans les dangers ? De quel piètre amour de la vie sommesnous donc esclaves ? LUCRÈCE, De rerum natura, III, 1076-1077 Ecrite en latin de la main même du navigateur (et traduite par JeanPaul Chabrier), cette lettre sera retrouvée par Giacomo Alessandrini, conservateur des Archives maritimes, dans les réserves de la bibliothèque Marciana de Venise cinq cents ans après sa rédaction. Les six pages du manuscrit d’un format in-quarto présentent en sus, dans les marges, quelques curieuses miniatures, illustrations d’une 82 Je ne vous dirai pas, ici, que je m’obstinai alors dans mes vastes résolutions : elles sont faites pareillement que notre chair si pauvre et si limitée, et quand celleci souffre, nous ne croyons plus guère qu’au dernier pardon de nos justes fautes : ainsi ai-je songé souvent qu’en entreprenant cette dure traversée, j’avais péché contre Notre-Seigneur, m’enorgueillissant de la découverte de sa Création de perfection ! Mais qui suisje pour en juger ? Que sais-je de Ses volontés ? Je regarde les ciels, je me languis d’un horizon qui fuit sans cesse, je rêve d’un rivage qui n’existe plus que dans nos imaginations malades, – savez-vous combien de temps nous errâmes par ces routes du nord ? Des jours qui firent les semaines et des semaines les mois dont nous ne sûmes le compte qu’à notre vain retour, car il me semble que je ne sois pas revenu de notre expédition. Je sens encore dans les membres, dans les yeux, dans le cœur, les mouvements de la Dauphine, la seule caravelle qui nous demeura trèsfidèle dans la poursuite de notre navigation. Je ne veux pas vous faire plus longtemps espérer : je suis dans l’incommode position de devoir vous avouer que ne point de ce côté-là aucun Orient tel que nous en avions projeté d’atteindre les territoires mystérieux par l’Ouest. Peut-être les avions-nous trop rêvées, ces Indes nombreuses et ces Chines du Levant qui étourdissent notre orientation, pour qu’elles fussent disposées, au bord de l’océan, à attendre que notre bonne étoile les livrât à notre désir de découvertes. Nous bénéficiâmes de l’égale brise de Subsolain pour conserver la même latitude du trente-quatrième degré avant d’obliquer vers une lumière plus septentrionale, – par crainte de rencontrer les Ibériens. Au bout de longues lieues de cet itinéraire et après avoir enduré la tempête éprouvante comme ainsi que je vous l’ai dite ci-avant, nous finîmes par abor- ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 82 01/07/2008, 18:46 der sur des rivages nouveaux, – qu’avant nous aucun homme ne vit jamais. Je vous parle des hommes tels que nous sommes, parce qu’au milieu d’une végétation de grande exubérance nous vîmes bientôt s’allumer des feux et, près de ceux-là, danser des êtres auxquels pourraient s’apparenter, peut-être, les tout premiers de nos ancêtres. Nous aperçûmes leurs ombres apeurées s’approcher et s’éloigner tour à tour quand nous nous mîmes en barque pour rejoindre ces terres. Après qu’ils se furent rassérénés, et ce que voyant que nos intentions étaient bonnes, ils nous firent fête et nous offrirent force fleurs et fruits de toutes sortes. De taille moyenne, ces hommes avaient la peau brune et allaient presque nus, vêtus de peaux de bêtes et de plumes d’oiseaux ; ils avaient les cheveux et les yeux noirs. Vifs et enjoués, tous s’enchantèrent en riant et en criant des petits présents que nous leur fîmes. J’appelai Francesca cette noble contrée de si pacifique augure, en hommage à la Grâce Sérénissime qui me permit de la connaître. Nous reprîmes notre navigation, et longeâmes une terre si peu relevée qu’elle laissait soupçonner dans le dessin de ses perspectives la présence d’une grande mer, – de l’autre côté de laquelle je me convainquis que nous toucherions sans doute à la Cathay. Seulement ne trouvâmes-nous jamais le moindre passage qui nous eût ouvert cette voie vers ces vives régions, et dûmes-nous continuer, plus au nord, en suivant ces côtes partout si peu propices à l’hospitalité. Ainsi nous laissâmes-nous voguer jusqu’à découvrir à près de cent lieues un golfe qui présentait, à l’embouchure d’une large rivière, une géographie idéale pour y jeter l’ancre. Ceux qui l’habitaient parurent s’égayer de notre rencontre heureuse. Je baptisai cette terre bénéfique de Nouvelle Angoulême, de la dénomination du comté dont hérita de son père notre souverain, et l’anse reçut celle de Sainte-Marguerite, du nom glorieux de sa très-éclairée et très-littéraire sœur. C’était les premiers jours éblouissants d’un printemps inconnu. Plusieurs fois nous embarquâmes pour remonter la rivière ; saisis par la beauté de la nature, nous accostâmes dans ces lieux d’un pur enchantement. C’est lors de l’une de ces excursions que je m’évanouis au moment que nous fûmes entourés par nos hôtes qui dansaient et chantaient de contentement. Lorsque je revins à moi, on m’avait transporté près d’un feu dans lequel on brûlait des encens. La conscience encore égarée en ces claires obscurités qui la tourmentent, je reconnus le visage de celui qui fut cause de mon malaise. Il se penchait sur moi, ses longs cheveux retombant sur ma bouche, les plumes de son collier effleurant ma joue, – et je me dois de vous dire qu’il me souriait bonnement. Ce n’est pas tout : cet être me ressemblait tant que je fus au bord de perdre une seconde fois connaissance. C’est de ce moment que je voulais vous soumettre les impossibles discussions. Quel était cet affreux sortilège ? Je dois vous prévenir encore qu’il ne me ressemblait pas, il serait de beaucoup plus juste de vous avouer qu’il était – moi-même ! Croyant que j’étais passé de vie à trépas, mes compagnons s’étaient tous enfuis, et m’avaient laissé entre les mains de ces êtres des premiers âges. On me réchauffait si bien que je crus qu’on me préparait pour le sacrifice à quelque vierge divinité. Je sortis un petit miroir et le tendis à l’autre Giovanni qui, lorsqu’il s’y découvrit avec mes traits, s’échappa aussitôt en hurlant du côté de la profonde forêt. C’est ce que je voulais vous confier, que vous avez un frère qui court encore, là-bas, dans la Nouvelle Angoulême, – où j’ai laissé notre âme. ■ ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ 83 Actu81.pmd 83 01/07/2008, 18:38

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