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Jean-Jacques Salgon : L’instant présent

Critique - L’instant présent. « Papa fume la pipe et Le roi des Zoulous » de Jean-Jacques Salgon sont des épopées avec pour héros son père et le peintre Jean-Michel Basquiat.

Par Denis Montebello, Photo Claude Pauquet.

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    critique Papa fume la pipe et Le roi des Zoulous de Jean-Jacques Salgon sont des épopées avec pour héros son père et le peintre Jean-Michel Basquiat Par Denis Montebello Photo Claude Pauquet L’instant présent ean-Jacques Salgon, dans ses deux derniers livres comme dans l’ensemble de son œuvre, navigue entre deux tentations, celle de l’histoire et celle de l’archéologie ; entre l’envie d’être un témoin – le spectateur d’un film, ou, si l’on préfère, l’auteur d’un récit –, et le désir, non moins impérieux, de recueillir des traces, de lire ces vestiges qu’il recueillait, lorsque le père avait décidé «d’aller faire une cure aux Fumades» et que le fils, en son absence, passait ses journées à «arpenter le champ de vigne afin d’y récolter des pièces archéologiques». Ce nom de lieu, Les Fumades, fait écho au titre, Papa fume la pipe. Il en constitue également, sinon la clé, du moins une voie d’accès. Ouvrant sur un réseau de galeries et de salles. Ce qu’on appelle, du nom du spéléologue qui désobstrua ce boyau étroit, la grotte Chauvet. Ce qui en retarde la découverte, c’est le choix, difficile, entre histoire et archéologie. Ce hasard où l’on veut voir coïncidence. Coïncidence des contraires. A commencer par absence et présence. On se rappelle que c’est en l’absence du père que le fils ramasse ces «fragments de poterie sigillée, morceaux de marbre ou de mosaïques, pâtes de verre, etc.» «Car, précise Jean-Jacques Salgon, un paysan du village nous a signalé la présence en ces lieux des vestiges d’une villa gallo-romaine, et tous ces objets vont aller bientôt enrichir les collections du petit musée que j’ai déjà installé, avec mon ami Maurice, dans un débarras mitoyen à nos appartements.» Ce paradoxe n’en est pas un pour l’archéologue, habitué à regarder le passé non pas comme passé, mais s’incrustant dans notre présent avec ses fossiles. Ses traces matérielles qui sont autant de symptômes. Pour l’archéologue, le passé vient à nous, tandis que l’historien poursuit un passé qui n’en finit pas de fuir. Même si, tel qu’il le raconte depuis César avec son parfait – notre passé simple –, il paraît achevé. Là est la contradiction. Plus exactement la tentative de concilier ou réconcilier les contraires. Car le fils veut faire de ces vestiges des témoins, les réunir en musée. J Il veut plaire au père, grand amateur d’histoire, et qui commence à s’intéresser à sa collection d’antiquités gallo-romaines. Au fils qui n’est pas peu fier de lui montrer les deux pièces de monnaies en bronze qu’il vient tout juste de récolter, le père déclare : «Il faudra les montrer à Monsieur Leprince.» Monsieur Leprince, pour l’archéologue en herbe, c’est la caution de l’histoire, la reconnaissance enfin du père : un brevet d’existence, un véritable adoubement. Des années plus tard, l’écrivain Jean-Jacques Salgon peut écrire : «A cet instant présent, j’aime tellement mon père que je voudrais que sa cure ne se termine jamais et que nous restions toute notre vie, tous les deux, à camper aux Fumades.» Tout l’enjeu du livre est là. Dans «cet instant présent», dans cette complicité pour la première fois éprouvée et que le texte, avec l’usage du présent justement, essaie de maintenir ou plutôt de retrouver. Dans cette coïncidence des contraires. De l’absence et de la présence. De l’absence du père et de la présence des traces que le fils devenu écrivain travaille à recueillir : à lire. Comme d’autres les images du rêve. Dont tous les archéologues savent, qu’ils connaissent ou non Walter Benjamin, qu’il est la véritable image du passé. De ce passé qui ne passe pas, contrairement à ce que croient les historiens. «VOYAGE EN EXTASE» C’est, pour rendre hommage à l’auteur de La Recherche, évoqué dans Papa fume la pipe comme dans Le roi des Zoulous, l’instant qui vous arrache au temps. Une soudaine dilatation de l’espace, comme si le monde – le moi – excédait ses frontières. Comme si la réalité s’évanouissait. Comme si écrire, c’était voyager en extase. Comme le dit Jean-Jacques Salgon dans Le roi des Zoulous, «l’idée de ce déploiement spatial me procurait le même bonheur, le même sentiment de plénitude et de liberté que l’idée de “la minute affranchie de l’ordre du temps” à l’esprit du narrateur troublé par le tintement d’un couvert à la fin du Temps retrouvé». C’est une façon de retrouver le père dans 110 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 110 01/07/2008, 15:39 son «antre». Car celui qui se pique d’histoire, qui fait mine de se passionner pour l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, au fond est un archéologue. En témoigne son atelier qui est un «savant et cosmique foutoir : galaxies de caisses, de boîtes, de cartons regorgeant d’objets ou pièces détachées, agglutinées et regroupées suivant d’obscures affinités fonctionnelles ou d’implacables contraintes spatiales». Jean-Jacques Salgon, tel un chaman, descend aux enfers. Il remonte le temps. Il l’abolit. Avec ce livre qui commence par la fin, par la mort du père, et qui chemine, chapitre après chapitre, des derniers instants du père aux premiers souvenirs du fils. Lequel va cueillant les traces. Obscur parmi les ombres. Recueillant les traces de son père. Mettant ses pas dans ces vestiges, ses mots. Rêvant de cet «antre» qui lui fut un instant ouvert. Et que de livre en livre, surtout avec les deux derniers, il tâche de retrouver. «Je me souvenais aussi, écrit-il dans Le roi des Zoulous, de la trace d’un pied d’enfant datant de plus de 20 000 ans, imprimée dans l’argile de la grotte Chauvet. Les graffs et les tags n’étaient-ils pas eux aussi des sortes de traces lais- sées intentionnellement, comme pour proclamer “J’existe !” ou “Je suis passé par là”, ce qui les rendait parfois aussi émouvants que des graffitis retrouvés sur les murs de Pompéi ou les rochers du Pirée comme le notait Rene Ricard dans son article ?» Revenu des enfers, il faut prouver avec ces traces que l’on produit, se prouver avec ses livres que l’on n’a pas rêvé. «Cette histoire de traces me faisait aussi songer aux “petits papiers” de mon enfance, ces instantanés que je gribouillais sur des feuilles arrachées d’un carnet et que je dissimulais dans notre appartement pour pouvoir, quelques semaines plus tard, m’amuser à les chercher et à les retrouver. J’avais alors sept ou huit ans et n’étais pas sûr que tout ce que je vivais existât réellement. L’écriture avait alors cette valeur de preuve, tout comme les traces ou les empreintes digitales.» Cette preuve, Jean-Jacques Salgon nous la fournit aujourd’hui et magistralement avec Papa fume la pipe. Le fils, par la force des choses, a pris la place du maître. Avec ses «petits papiers» il laisse des traces : il fait exister l’absent. ■ Papa fume la pipe, L’Escampette éditions, 106 p. 15 €. Le roi des Zoulous, 128 p., 9,80 €, Verdier. J.-J. Salgon a obtenu le prix du livre en PoitouCharentes 2005 pour Les Sources du Nil. Chroniques rochelaises (L’Escampette). ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ 111 Actu81.pmd 111 01/07/2008, 15:40

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