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Le drapeau québécois flotte sur la tour de la Chaîne qui renoue avec son histoire grâce à l’exposition «La Rochelle-Québec : Embarquez pour la Nouvelle-France» qui met en scène le départ de milliers de migrants dont l’aventure a pris corps sous ses murs
Par Jean Roquecave
L’émotion du départ
cle, pour rejoindre le Nouveau Monde. L’exposition «La Rochelle-Québec, embarquez vers la NouvelleFrance» inaugurée le 8 mai 2008 par Michaelle Jean, gouverneur général du Canada, à la tour de la Chaîne à La Rochelle, retrace leur aventure. «Chacun des trois niveaux de la tour évoque une des étapes de ce long voyage, explique Aline Carpentier, chargée d’études au Centre des monuments nationaux, et cheville ouvrière de l’exposition. D’abord, l’arrivée des émigrants à La Rochelle, puis au second niveau, dans un espace organisé comme une coque de navire, nous sommes avec les migrants, pour l’embarquement et la traversée de l’océan. Des panneaux retracent le parcours des voyageurs, et les musées canadiens ont prêté quelques objets usuels, dé à coudre, peigne en os, cuillère en étain, ou céramiques de Saintonge, découverts lors de fouilles archéologiques et qui ont déjà traversé l’Atlantique il y a trois siècles. Au troisième étage de la tour, une série de films sur grand écran et sur des bornes multimédias proposent des reportages et des travaux d’artistes qui évoquent ce qu’il reste aujourd’hui de cette histoire.» «Tout est parti d’une commande du Centre des monuments nationaux, dont dépendent les tours de La Rochelle, précise Didier Poton, professeur d’histoire moderne à l’Université de La Rochelle et coordinateur de l’exposition. Chacune des tours devait avoir un projet susceptible de les rendre attractives auprès du public. Pour la tour Saint-Nicolas, c’est le Moyen-Age, et pour la tour de la Lanterne sa fonction d’amer et les graffiti. A la tour de la Chaîne, l’évocation du départ des immigrants s’est imposée.» C’est en effet au pied de la tour de la Chaîne, sur ce qui était alors la rive du port, le long du cours des Dames actuel, que partaient les allèges qui rejoignaient les navires à l’ancre dans la rade
Médiathèque Michel-Crépeau – La Rochelle
«
M
Gravure extraite de Lahontan,
Nouveaux voyages dans l’Amérique septentrionale, 1703.
on nom est Guillaume Boily, je suis né à Saint-Jouin-de-Marnes. Je suis forgeron. J’ai 42 ans, je n’ai rien ici, pas de femme, pas d’enfant… Je veux partir tenter ma chance au Canada. Il paraît qu’il y a du travail et qu’on peut avoir sa terre.» «Je suis Catherine Aimée, j’ai 24 ans. J’attends que l’on vienne me chercher pour embarquer sur Le Maréchal de Villars, un navire en partance pour la Louisiane. Je suis orpheline et je vis ici à l’hôpital Saint-Louis de La Rochelle. Je dois partir avec d’autres jeunes filles pour me marier...» Guillaume Boily, Catherine Aimée, comme le métayer Jean Gobeil, de Saint-Liguaire, ou Catherine Buisson, mère de famille de Coulgens, font partie des milliers d’habitants des provinces de l’Ouest de la France qui ont embarqué à La Rochelle, au XVIIe et au XVIIIe siè-
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ou l’avant-port. A cette époque, les gros navires n’entraient plus dans le port en raison de leur tonnage et de l’obstacle des restes de la digue élevée pendant le siège de la ville en 1628. «Les marchandises et les passagers quittaient donc le sol français au pied de la tour, et nous nous sommes dit qu’il pouvait être intéressant de faire de cette tour un lieu de mémoire de cet embarquement vers le Nouveau Monde, en évoquant ce jour où un terrien, un paysan qui n’a souvent jamais vu la mer va tout à coup mettre le pied, pour la première fois, sur un bateau, et partir pour une grande aventure ; une aventure double, vers le milieu maritime et vers le Nouveau Monde. Les tours de La Rochelle ont été la dernière vision l’Ancien Monde pour des milliers d’émigrants. Le défi de cette exposition, c’est de traduire les sentiments et les émotions de tous ces gens qui ont embarqué ici.» La Rochelle, avec les ports normands de Dieppe et Honfleur, était le principal port d’embarquement pour la Nouvelle-France. Les départs en nombre ont débuté vers 1630-1640 et se sont poursuivis jusque vers 1750, le plus gros de l’émigration culminant dans la période 1650-1710. «A partir 1640-1650, La Rochelle est le principal port «canadien» en France, reprend Didier Poton, avec près de la moitié du trafic. Au retour, les navires rapportent des fourrures et des morues. Avec 7 à 8 navires par an, on peut estimer qu’un noyau de 10 000 personnes ont embarqué à La Rochelle. En 1760, le Canada comptait déjà 80 000 habitants, grâce à un taux de natalité qui était parmi les plus élevés de la France d’Ancien Régime, et aussi au fait qu’il n’y avait pas de disette et peu de guerres.»
Bernard Henry
La plupart des émigrants sont jeunes et célibataires, 8 % seulement ont plus de 40 ans, mais on trouve parfois des familles entières. Certains sont soldats, d’autres sont des paysans ou des artisans, engagés par contrat. L’exposition présente ainsi le contrat d’engagement de Mathurin Trud, laboureur originaire de Merpins en Charente «signé chez le notaire, devant le marchand rochelais Guillaume Feniou, le 9 mars 1647 pour un salaire de 65 livres». Il y avait aussi les filles du Roy, souvent abusivement assimilées aux filles de mauvaise vie. «Il y a eu des prostituées parmi elles, c’est vrai, mais la plupart étaient des orphelines ou des jeunes filles de condition modeste, dont le voyage et la dot étaient pris en charge par le pouvoir royal, dans l’optique d’une politique de peuplement de la colonie. De 1663 à 1673, 770 filles du Roy sont arrivées au Canada.» Pourquoi émigrer ? «Beaucoup recherchaient une vie meilleure, mais on est revenu sur l’idée qu’ils cherchaient surtout à fuir la misère; c’était vrai pour certains, mais d’autres partaient pour faire fortune, ou par goût de l’aventure. Il y avait aussi souvent le désir de mener une vie plus libre ; c’était vrai pour les huguenots, qui ont joué un rôle essentiel au XVIIIe siècle. La plupart des armateurs étaient d’ailleurs huguenots.» ■
Cette exposition, conçue par deux universitaires rochelais, Didier Poton et Guy Martinière, et deux Québécois, la muséologue Annette Viel et Yves Bergeron, de l’Université du Québec à Montréal, sera doublée à partir de 2009 d’une exposition miroir à Québec, qui devrait évoquer l’arrivée des émigrants dans le Nouveau Monde.
Carte extraite de Lescarbot,
Histoire de la Nouvelle-France, 1609.
Médiathèque Michel-Crépeau – La Rochelle
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