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Pierre Loti découvre l’Amérique

Pierre Loti découvre l’Amérique. En 1870 à Halifax, le jeune officier de marine voit pour la première fois des Indiens et déplore leur sort.

Texte d’Alain Quella-Villéger, dessins Pierre Loti. Coll. Jacques Pierre-Loti-Viaud, et Christiane Pierre-Loti-Viaud.

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    Dessin amérindien de Pierre Loti, 1870. Coll. Jacques Pierre-Loti-Viaud. Pierre Loti découvre l’Amérique En 1870 à Halifax, le jeune officier de marine voit pour la première fois des Indiens et déplore leur sort Par Alain Quella-Villéger Dessins Pierre Loti Pierre Loti, le pèlerin de la planète, par A. Quella-Villéger (Aubéron, 2005) ; Dans l’intimité de P. Loti, par Gaston Mauberger (Le Croît vif, 2003, aux pp. 117-120) ; Nouvelles et récits, de P. Loti (Omnibus, 2000). 80 voir vingt ans dans l’allégresse de naviguer sur un navire de la Royale, quelques semaines avant d’aller rejoindre au nord en Baltique la Guerre franco-prussienne, où l’on perdra quelques ferveurs ensoleillées glanées sur les côtes nordafricaines. Julien Viaud arrive ainsi sur le Jean-Bart, presque tout droit de Rochefort, touchant aux terres du Nouveau Monde. Mais l’Amérique, notre jeune officier pauvre, et vertueux encore un peu, s’en fiche. Il a eu le temps de surprendre la débauche dans Malaga la catholique, de sentir à Blidah les parfums d’une Algérie sensuelle, de s’arrêter distraitement à Smyrne (ne pouvant pas deviner combien la Turquie le mettrait en arrêt, dix ans plus tard), de frôler le sortilège tropical du Brésil et d’apprendre, le 8 juin, la mort prématurée de son père. A C’est, du 24 juin au 7 juillet 1870, un premier débarquement. Newport. Cela commence et sonne mal : du neuf, lui qui déjà aime à se délecter de l’épaisseur des choses enfouies et enfuies ! «Newport est dépourvue de pittoresque, d’intérêt et de souvenirs ; c’est la civilisation positive et froide de l’Europe, avec cette différence qu’elle est plus désagréable qu’ailleurs, dans ce pays sans passé et en même temps sans jeunesse.» Julien Viaud ne peut pas aimer une station balnéaire qui ressemble à Trouville, une de ces villes d’épiciers millionnaires, de parvenus grossiers – ce sont ses mots –, bref de bourgeois mal élevés qui s’agitent sur des gazons anglais, au milieu d’églises «prétentieuses et mesquines». Il ne peut même pas y aimer : certes, les jeunes misses qui «courent les rues à pied ou à cheval» sont charmantes et libres, mais que voulez-vous faire avec si peu d’interdits et quand on est encore timide et qu’on rougit d’un rien, comme un laurier-rose tahitien (le «loti») ? Second port abordé, du 9 au 13 juillet, Halifax a tout pour passer inaperçu : «Ces populations et ces cités anglaises sont toujours empesées et glaciales.» Tout ? ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 80 01/07/2008, 15:35 Non, heureusement, on trouve non loin de là, «venus camper, les débris de la race indienne ; ces misérables n’ont conservé du passé que leur type et leur couleur, et n’ont pris à la civilisation avancée qui les entoure que ses vices les plus dégradants». Tout est dit, Viaud a choisi son camp : celui des populations indigènes, des civilisations menacées, de la diversité culturelle. L’île de Pâques, puis Tahiti, en 1872, lui permettront de développer cette posture, déjà esquissée par une comparaison nord-américaine empruntée à Chateaubriand, au mois de décembre précédent, à Mers el-Kébir/Oran, où il déplorait la funeste situation des villages arabes affamés et pouilleux, en cours de colonisation : «On éprouve un sentiment de tristesse profonde en contemplant ces débris d’une nation puissante qui succombe aujourd’hui, comme autrefois les Natchez1, et tant d’autres, sous la main de notre civilisation envahissante et impitoyable.» QUELQUE CHOSE MANQUE AU NOUVEAU MONDE Julien Viaud, pour garder témoignage, griffonne quelques rochers du paysage littoral, également le Mouillage de Newport (Massachussets), un phare et des maisons modestes. Surtout, il dessine des Amérindiens ennuyés avec kayak au repos : Wigwams de Peaux-Rouges – Canada, 12 juil. 70 (tribu des Mic Macs). Sa technique n’a pas encore la précision et l’originalité des croquis des années à venir, quoiqu’en septembre 1871, il dessinera déjà, avec force et finesse, les chétifs Fuégiens de l’extrême Patagonie, «bizarres sauvages [qui] diffèrent d’une manière radicale des peuplades indiennes du continent»2. Lorsqu’il revient en Amérique du Nord, Julien Viaud est devenu Pierre Loti. C’est à New York, en septembre-octobre 1912 : une grande salle crée alors la pièce de théâtre ‘‘chinoise’’ qu’il a écrite avec Judith Gautier (fille de Théophile). Il n’a plus vingt ans, mais son aversion antibourgeoise vibre encore à fleur de peau. Ce séjour vaut pour lui «six semaines de cauchemar». Même la statue de la Liberté semble à l’arrivée lui crier : «Entrez tous dans la fournaise ! Jetezvous tête baissée dans le gouffre des affaires, du bruit, de l’agitation et de l’or !» Et Manhattan n’arrive guère qu’«à une sorte de beauté tragique, par l’excès même de l’horreur». On le devine, l’amoureux du Bosphore et des mosquées ottomanes ne peut s’enthousiasmer pour un paysage de cheminées d’usines, d’électricité agressive, de publicités racoleuses. Celui qui se dit alors, avant Henri Michaux, «barbare», mais d’Orient, aux trois quarts musulman3, heurté esthétiquement et moralement par tant de «luxe dominateur», revient écœuré. Ne serait-ce que par les questions des reporters «insupportables et bêtes», auxquels le famous homme du jour et dreamyman reçu par le président Taft, répondit sans tact : «Je m’en fous» – ce qu’ils ne savaient pas traduire ! Je m’en fous des suffragettes, de la castration des criminels, de la Convention de Genève, des aéroplanes, bref de l’Amérique et du futur en général, à l’exception du sort des Turcs et des chats d’Istanbul. Car, une fois encore, le diagnostic est posé : quelque chose manque au Nouveau Monde «qui est peut-être tout simplement du passé»… ■ 1. Nom de peuple (Amérindiens du Mississipi) et titre d’un ouvrage de Chateaubriand paru en 1826. 2. Sur ces étapes américaines, cf. Pierre Loti : Journal 1868-1878 (Indes savantes, 2006). 3. Son reportage, d’abord titré en 1913 «New York entrevu par un Barbare d’Orient» dans L’Illustration des 31 mai et 7 juin 1913 devient en volume «par un Oriental très vieux jeu», mais quand Quelques aspects du vertige mondial paraît, en 1917, le «barbare» ne peut être qu’allemand ! En anglais, dans le Century Magazine étatsunien, c’est seulement «Impressions of New York». Newport, dessin inédit de Pierre Loti, 1870. Coll. Christiane PierreLoti-Viaud. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ 81 Actu81.pmd 81 01/07/2008, 15:35

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