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Penser l’au-delà

Penser l’au-delà. Au Moyen Age, la société entretient une familiarité avec la mort et une solidarité avec les morts.

Par Cécile Treffort, professeure d’histoire médiévale à l’Université de Poitiers.

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    Penser l’au-delà Au Moyen Age, la société entretient une familiarité avec la mort et une solidarité avec les morts Par Cécile Treffort Photo Claude Pauquet P our l’Occident médiéval chrétien, la mort n’est pas une fin. Séparation provisoire entre l’âme et le corps avant leur réunion définitive lors de la résurrection à la fin des temps, elle ouvre la voie à l’au-delà. Si le corps est destiné à retourner à la terre dont, selon la Bible, il est issu, l’âme, principe immatériel, part dans un monde parallèle en attendant le Jugement dernier séparant les bons, destinés au paradis, des mauvais, voués à l’enfer. L’omniprésence du christianisme entraîne ainsi le regard du fidèle vers l’au-delà et insère sa vie dans une perspective eschatologique. La société médiévale entretient de fait avec la mort une familiarité quotidienne et avec les morts une vraie solidarité. Imaginer l’au-delà reste toutefois une des grandes questions auxquelles les théologiens donnent des réponses diverses alors que ses représentations permettent d’engager le vivant dans la voie du memento mori, rappel constant du sort commun des hommes. Au Moyen Age, les morts étaient partout présents parmi les vivants. Le souvenir familial, qui échappe en grande partie à l’historien par son caractère oral, était sans doute bien plus intense qu’aujourd’hui. La liturgie entretenait la mémoire rituelle des défunts, en citant leurs noms lors de la messe ou en célébrant des messes anniversaires. Le succès de la fête des morts au 2 novembre, créée par Odilon de Cluny vers 1030, atteste d’ailleurs de l’adéquation entre l’aspiration des fidèles et l’institution ecclésiastique. La familiarité avec les morts est renforcée par la vue quotidienne du cimetière désormais intégré dans l’habitat. La réflexion théologique carolingienne contribua à renforcer ce lien en identifiant l’Eglise au corps du Christ et les fidèles, morts ou vivants, à ses membres : dès lors, le cimetière entoura pour des siècles l’édifice de culte. Il représente par ailleurs un lieu privilégié pour l’apparition des revenants. La frontière entre icibas et au-delà est ainsi franchie par ceux qui viennent 16 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 82 ■ demander à leurs proches des prières pour les soulager des tourments ; à l’inverse, certains vivants, en état de mort apparente, partent visiter l’au-delà et en rapportent la description pour avertir les vivants du sort qui les attend en fonction de leurs actes. Entre ceux qui sont déjà damnés et ceux qui, comme les saints, ont rejoint la cour céleste, les «ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais» selon l’expression de saint Augustin sont soumis à un feu destiné à brûler leurs péchés, localisé à partir du xiie siècle au Purgatoire ; un autre lieu intermédiaire, les limbes, accueille les enfants morts sans baptême. La structuration topographique de l’au-delà s’accompagne d’une croissance des pratiques visant à abréger par anticipation son temps de purgatoire, de la charité à l’acquisition d’indulgences. «jE fUS CE qUE tU ES, Dans le cimetière, les défunts interpellent le vivant : «Je fus ce que tu es, tu seras ce que je suis», formulation minimale du memento mori qui se décline à la fois par la lecture des épitaphes et par la contemplation des ossuaires. Divers poèmes, dès le xiie siècle, développent le thème comme les Vers de la mort d’Hélinand de Froidmont. Le xiiie siècle voit l’apparition du Vado mori, qu’illustrera François Villon avec sa Ballade des dames du temps jadis et, surtout, le Dit des trois morts tU SERAS CE qUE jE SUiS» et des trois vifs qui connaîtra une véritable fortune iconographique. Au xive siècle, la Danse macabre, par exemple celle de Jean Gerson, peinte au xve dans le cimetière des Saints-Innocents à Paris puis gravée par Guyot Marchand, met en scène tous les membres de la société, accompagnés d’un squelette en guise de partenaire et engagés dans une grande farandole. Le développement de l’art macabre, amplifié par le traumatisme de la grande peste de 1348, donne enfin naissance à une Mort personnifiée, impensable jusqu’alors. Le rappel quotidien de l’inéluctabilité de la mort et des conséquences du péché n’a pas empêché la violence et la guerre ; l’accompagnement spirituel de l’Eglise n’a pas non plus éliminé les doutes et les peurs intimes. Toutefois, en proposant un avenir après la mort en lien étroit avec l’existence terrestre, la pensée de l’au-delà permit sans doute de donner un certain sens à la vie en dépassant des réalités matérielles et tangibles, et dut offrir, avec l’angoisse de la damnation, une très grande espérance de salut. n Cécile Treffort est professeure d’histoire médiévale à l’université de Poitiers, directrice adjointe du CESCM. Elle a publié récemment Mémoires carolingiennes. L’épitaphe entre célébration mémorielle, genre littéraire et manifeste politique, Presses universitaires de Rennes, 2007. A jouhet, dans la Vienne, les peintures de la chapelle (fin xve siècle) illustrent le dit des trois morts et des trois vifs. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 82 ■ 17

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    Actu082oct2008_16-17.

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