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Crocodile et seigneurs
a
u fronton de la collégiale d’Oiron, cette devise : «Hic Terminus Haeret» («Ici est le terme»), la devise des seigneurs des terres environnantes, les Gouffier, illustre famille locale. Et noble descendance de Guillaume, valet de chambre de Charles VII. La noblesse, même d’origine ancillaire – si l’on s’en tient à la lettre de la fonction exercée par Guillaume, l’heureux fondateur de la lignée Gouffier – ne connaît ni infortunes, ni mésaventures comparables à celles que subissent d’ordinaire les amours de même nature, fond de sauce des chansons réalistes de l’entre-deux guerres. Précision qu’il est utile d’apporter ici, le don des terres d’Oiron fait au serviteur venait récompenser son rôle de président lors du procès intenté à Jacques Cœur pour empoisonnement d’Agnès Sorel, pratique d’alchimie, entre autres motifs plus ou moins fantaisistes. Autre précision, très utile aussi : les dites terres appartenaient à Jean de Saincoins, considéré comme complice et englobé dans le procès fait au grand argentier du royaume, lequel avait permis, grâce à l’argent prêté «au petit roi de Bourges [Charles VII] de bouter les Anglais hors de France». Rendre de pareils services se payait cher à l’époque médiévale : arrestation en 1450, tortures, donc aveux, puis emprisonnement à Poitiers en 1453 pour Jacques Cœur, sans oublier la confiscation de tous ses biens au profit du trésor royal. La seigneurie pour le valet... Heureusement, ces mœurs, aussi détestables qu’archaïques, ont disparu de notre vie publique et les mérites y sont plus justement récompensés… Donc l’église, dont la construction, entamée en 1518 par Artus, fils de Guillaume – un an avant son décès – est, en cette fin de matinée du xxie siècle, baignée d’une lumière dorée magnifique. Elle accentue la sensation paisible de vide parfait. Ou de plénitude... Un sentiment égoïste de pur plaisir : marcher, visiter les lieux dans la plus absolue solitude. A gauche du chœur, un petit tableau met en scène un seigneur barbu en armure, Claude Gouffier, tête et mains découvertes, priant à genoux, encouragé par son saint patron, saint Claude en évêque avec mitre, crosse et auréole, alors qu’un homme presque nu, sortant d’un trou circulaire borné par des crânes, joint également les mains dans une prière qui rejoint celle du puissant. Façon de rappeler qu’ici est le terme. Dans le transept, des gisants. Dans la partie droite, le tombeau blanc d’Artus, en marbre de Carrare, probablement taillé par les «Justes», des sculpteurs italiens fixés à Tours depuis longtemps nous apprend un panneau dressé à proximité de la collégiale. Aux pieds d’Artus, un animal fabuleux, un griffon. Il a la malheureuse particularité d’avoir perdu la tête, de même que les personnages sculptés sur les côtés, des «pleurants», la parentèle du gisant que les huguenots, ayant aussi perdu tête et bon sens, ont confondus avec des saints et ont décapités en 1568. Toujours dans la partie droite, et au fond, à quelques mètres du sol, un orgue dont les tuyaux semblent mités repose sur une tribune en bois de chêne qui paraît d’un blond clair dans la lumière de ce matin. A gauche d’Artus, un crocodile rampe à mi-hauteur sur la muraille blanche. L’œil est creux et sombre, la mâchoire inférieure à demi rongée ne fera plus grands dégâts. Un souvenir d’un quelconque explorateur ? Le rescapé d’un cabinet de curiosités, une fois la mode passée, qui n’a trouvé que l’église comme refuge ultime ? Le panneau touristique nous apprend qu’à Oiron «une dévotion populaire encore vive au siècle dernier s’était installée autour du crocodile dont on grattait les mâchoires pour préparer une potion miraculeuse contre les fièvres». Gratter les mâchoires, décapiter les sculptures, des remèdes simples qu’on a oubliés.
Le tombeau d’Artus gouffier et le crocodile accroché dans la collégiale d’oiron.
Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet
RURAL-URbAiN
Claude Pauquet et marc deneyer réalisent une mission régionale sur le paysage. Une première sélection de photographies a été présentée à Poitiers en 2007, à la galerie Louise-michel (L’Actualité n° 76). En novembre, de nouvelles images sont exposées par les écoles d’arts plastiques de Châtellerault et de Thouars.
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■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 82 ■
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