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Journal intime de pierre loti le retour
La Ville de Rochefort a acquis le manuscrit du journal intime que l’écrivain a tenu pendant cinquante ans et qui constitue la matrice de son œuvre
Par Alain Quella-Villéger
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e 12 décembre 2008, un véhicule de la ville de Rochefort partait à l’aube pour rapporter au soir, de la région parisienne, toute la vie d’un homme, en tout cas son journal intime – mais la vie d’un homme double et multiple. Quelques semaines plus tôt, le 22 octobre, le conseil municipal avait voté l’acquisition du manuscrit : près de vingt kilos de papier, nourris des errances planétaires d’un marinécrivain aujourd’hui emblématique de la littérature de voyage et de l’exotisme : Julien Viaud, dit Pierre Loti (1850-1923). Ce manuscrit appartint jusqu’à aujourd’hui à ses descendants : le fils de Loti, Samuel (décédé en 1969), puis ses petits-fils, Pierre (décédé en 1993) et Jacques, qui ont toujours permis sa consultation aux chercheurs et même sa publication. En 1980, après le décès de Madame Elsie Pierre-Loti-Viaud (la veuve de Samuel), une vente dispersa certains biens, mais si le Journal fut préservé, il fut emporté en région parisienne, où il sera donc resté près de trente ans. Madame Christiane Pierre-Loti-Viaud et son beaufrère Jacques Pierre-Loti-Viaud avaient d’abord envisagé de mettre en vente en novembre 2007, à Paris à l’hôtel Drouot, ce «trésor d’intimité, brut et lucide», qui «livre sans fard au lecteur un cyclothymique dont
les phases de dépression presque suicidaire succèdent à des moments d’intense enthousiasme, un homme aux amours inclassables, un citoyen du monde vivant dans une constante ‘‘nostalgie de l’ailleurs’’». Le risque de voir l’adjudicataire se situer aux Etats-Unis, au Japon ou dans les émirats du Golfe persique fut évité par des enchères insuffisantes. Le précieux manuscrit autographe allait pouvoir rester en France et, à défaut d’un achat par la Bibliothèque nationale de France, c’est aux collections charentaises qu’il revenait de proposer de le sauver dans de bonnes conditions. La ville de Rochefort a su réagir, soutenue par l’Etat (qui vient de se porter financeur pour 50 % de la somme). Au bord même de la Charente et de l’Arsenal pour lesquels l’écrivain montra un attachement inébranlable, dans l’ancienne Corderie royale où poussent des palmiers, la médiathèque de Rochefort, qui possède déjà un fonds «Pierre Loti» important, va donc pouvoir accueillir ce document exceptionnel. Ce Journal, Julien Viaud le débute ‘‘officiellement’’ par la première page écrite à bord de la corvette Bougainville le 4 août 1868, à dix-huit ans. S’y ajoutent en réalité ses pages de jeune collégien, puisque, depuis l’adolescence, il s’est essayé au Journal secret, voire crypté : «J’aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et en m’entourant d’un mystère inviolable. […] J’inscrivais, moins les petits événements de mon existence tranquille, que mes impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés passés et mes rêves de lointains pays… J’avais déjà ce besoin de noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des choses et de moi-même.» (Le Roman d’un enfant, 1890) Son rôle de diariste scrupuleux, Pierre Loti y mettra fin le 20 août 1918 : «En prévision de
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ma mort, j’arrête définitivement ce journal de ma vie commencé depuis environ 45 ans. Il ne m’intéresse plus, et n’intéresserait plus personne.» L’écrivain se trompe : non pas 45, mais 50 ans… Ce Journal est une île aux trésors qui doit rester inviolée. Lorsqu’il part en voyage ou que la Marine l’affecte à l’autre bout du monde, Viaud/Loti prend ses dispositions pour que cette partie si essentielle de lui-même soit préservée des mauvaises curiosités. Ainsi écrit-il à sa nièce Ninette, en mars 1889, au moment de partir pour Tétouan : «N’oublie pas le coffret noir et les clefs, en cas d’aventure. Un grand feu et jeter tout cela dedans de façon à ce que les paquets ne se développent pas en brûlant. Léo te fera voir où se tient le journal de ma vie. En cas d’aventure je te le confie, mais emporte-le au plus vite de la maison, surtout la partie récente, après le printemps 86.» 1886, c’est l’année de son mariage avec Blanche, née Franc de Ferrière ! C’est pourtant à son épouse qu’il adresse la requête suivante (non datée, mais vers 1906), alors qu’il en recherche quelques pages anciennes : «Chère Blanche, Je vais te donner une mission de grande confiance – la confiance que je n’ai pas besoin de te dire que j’ai absolue dans ta discrétion […]. Tu connais déjà l’existence de ces liasses de papiers qui représentent le journal de
ma vie. […] Ce journal intime, j’ai écrit dans mon testament que je désirais qu’il ne fût ouvert qu’une trentaine d’années après ma mort, c’est-à-dire que tu devras le toucher sans y jeter les yeux.» On voit qu’il n’est plus question de le détruire ! Et même, cette assertion prouve combien l’écrivain a alors le désir qu’il soit lu un jour, rendu accessible et manifestement publié. Pierre Loti indique ensuite à son épouse où se trouve l’ensemble des feuillets, «sur l’étagère au milieu du placard vitré, à droite de la cheminée dans le nouveau cabinet de travail ; la clef de ce placard est dans mon cabinet de toilette, et étiquetée ‘‘clef de l’armoire du journal’’. Il faudra ensuite refermer avec soin et remetL’îLE dE PâqUES avec pierre loti
La Fondation EDF/Diversiterre propose à l’espace Fondation EDF (6 rue Récamier 75007 Paris), avec la collaboration du Muséum national d’histoire naturelle et de l’ambassade du Chili en France, l’exposition Rapa Nui - Ile de Pâques (jusqu’au 1er mars 2009). Aux documents réunis par les commissaires michel et Catherine Orliac (CNRS), se mêlent des photos
de micheline Pelletier et des dessins de Pierre Loti. Le fac-similé du manuscrit «pascuan» signé julien Viaud (1872), deux dessins et quelques objets lui ayant appartenu, exposés et propriétés du muséum d’histoire naturelle de Toulouse, feront l’objet d’une publication scientifique au printemps 2009 (textes de Catherine et michel Orliac, Bruno vercier et Alain Quella-villéger).
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tre la clef à sa place.» Au moment de la rédaction de nouvelles et ultimes recommandations remises à son secrétaire Gaston Mauberger, Loti indique l’emplacement de son Journal, ainsi que les personnes chargées d’y veiller : «Dans l’autre bibliothèque, dite Salle des Momies, […] il y a dans les étagères basses des vitrines tout le journal intime de ma vie pour lequel j’ai donné des instructions spéciales à Samuel et à mes amis M. et Mme Louis Barthou (Les premiers volumes de ce journal sont dans la première bibliothèque, dans un coffre que Madame Barthou connaît).»
5 000 feuillets D’un Journal intime
Pierre Loti est né – presque par hasard – des pages du Journal qu’il a tenu à Constantinople et qui donnèrent naissance à Aziyadé (1879). Les livres qui suivirent furent directement tirés du Journal (les récits de voyage, notamment), soit composés à partir de lui. Certains de
Julien viaud au temps de son séjour sur l’île de Pâques, 1872.
en partie inéDit
le Deuxième tome Du Journal intime De pierre loti
Si le premier volume du Journal (1868-1878) avait fait découvrir les années d’apprentissage du jeune Julien Viaud, avec ce deuxième volume (1879-1886), c’est l’entrée dans la carrière littéraire de Pierre Loti qui apparaît, à ce titre, probablement la période la plus importante, la plus complexe, de sa vie. Ces années nomades, de l’Adriatique à Ceylan et jusqu’au Japon, font du «jeune officier pauvre» mélancolique un écrivain reconnu, en route vers la gloire (Pêcheur d’Islande, son «best seller», paraît en 1886). Les séjours de la décennie précédente nourrissent les romans à succès de celle-ci : Turquie d’Aziyadé, Tahiti du Mariage de Loti, Sénégal du Roman d’un spahi. Des amitiés littéraires déterminantes se forgent : Sarah Bernhardt, juliette Adam, françois Coppée,
ses romans prennent d’ailleurs la forme du Journal. L’écrivain avait ainsi rempli à peu près 5 000 feuillets, de format 16 x 20 cm, classés par semestres (janvier à juin ; juillet à décembre) et incluant, archivant toutes sortes de documents annexes, depuis la fleur séchée jusqu’à la note de service, le télégramme ou l’exercice d’écriture ottomane. Chaque ensemble semestriel est revêtu de la mention Bitmich ou Bitm, ce qui signifie en turc terminé. Le Journal est, dans son état actuel, le résultat d’une sélection opérée par le temps (documents perdus – ou prêtés jadis, pour publication ou exposition, mais non rendus – ou donnés par le fils de Loti à des amis ou exégètes), et par Pierre Loti lui-même, à la fin de sa vie (il le revoit en 1919, supprimant ou rendant illisibles certains passages), puis par son fils comme par sa belle-fille. Par le passé, plusieurs publications se sont réclamées du Journal intime de Loti (sans compter les pages isolées données dans les différentes revues consacrées à l’écrivain, depuis 1933). La première, préparée de son vivant, Un jeune officier pauvre (Calmann-Lévy, juillet 1923), donne des «fragments» allant de 1867 à 1878. Deux tomes de Journal intime élaborés par son fils ont paru à titre posthume (Calmann-Lévy, I – 1878-1881, en 1925 ; II – 1882-1885, en 1929), mais le texte y manque manifestement de rigueur et prend des libertés étonnantes avec le récit, le style, la chronologie. Si une anthologie récente offre des séquences largement inédites et notamment trois années complètes, 1884, 1886 et 1903 (Cette éternelle nostalgie, La Table Ronde, 1997, texte établi par B. Vercier, A. Quella-Villéger et G. Dugas), seul le volume Soldats bleus - Journal intime 1914-1918 peut se prévaloir d’être intégral et critique (La Table Ronde, 1998 ; texte établi par B. Vercier et A. Quella-Villéger). En quelque sorte, on a commencé par la fin ! La publication en cours aux éditions des Indes savantes (voir encadré), deux volumes parus, s’en remet à l’ordre biographique qui veut que Julien Viaud soit né avant Pierre Loti et que seul ce dernier, devenu académicien en 1891, demeurera peut-être immortel… n
Edition intégrale critique, établie par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier. Paris, Les Indes savantes, septembre 2008, 815 p.
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Emile Pouvillon, Alphonse Daudet, Ernest Renan. De l’académicien au marin illettré, de la duchesse à la sauvageonne, du salon à la taverne, Loti franchit frontières et limites : rêves d’ubiquité, goût des contraires, des dédoublements, des pseudonymes et des déguisements. Et une qualité d’écriture désormais mûrie, toujours infiniment attachante…
Jean-Luc Moulène
deux artistes dans la maison de Pierre Loti
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es douze photographies réalisées par Marie-Ange Guilleminot et Jean-Luc Moulène en mars 1999 dans la maison de Pierre Loti à Rochefort sont présentées à la galerie Louise-Michel de la ville de Poitiers qui les a produites. Pour la première fois, elles sont exposées en totalité, imprimées sur carrés de soie, sous le titre «Il n’y a d’urgent que le décor» – c’est ce que déclarait Pierre Loti à la fin de sa vie, dans Suprêmes Visions d’Orient (1921). Les lecteurs de L’Actualité connaissent la plupart de ces images car nous les avons publiées dans notre édition consacrée aux patrimoines (n° 45, juillet 1999), puis dans d’autres dossiers. Ce travail nous semble emblématique de ce que l’on peut inventer quand patrimoine et création sont conjugués avec intelligence. En premier lieu, il faut rappeler que la valeur d’un patrimoine est, pour une bonne part, liée à la connaissance. Sans le travail de recherche d’Alain Quella-Villéger, s’intéresserait-on autant à Pierre Loti ? Seuls
les Turcs, peut-être, le liraient encore. Rappelons qu’en 1986, Alain QuellaVilléger publiait une première biographie intitulée Pierre Loti l’incompris. Il est de ceux qui ont permis de découvrir toutes les facettes – et des plus étranges – de l’écrivain rochefortais, autant voyageur que performer, et qui donnent sens à sa maison. Par exemple, chaque pièce est dédiée à une femme aimée. Cette connaissance-là crée aussi les conditions d’une attention. En 1998, quand Marie-Ange Guilleminot est venue à Rochefort pour rencontrer les brodeuses de l’Atelier du bégonia d’or, conduite par Dominique Truco, alors directrice des arts plastiques au Confort Moderne à Poitiers, elle a visité la maison de Pierre Loti. Sous le charme, elle proposa presque immédiatement à Jean-Luc Moulène (qui l’avait photographiée pour L’Actualité) de réaliser une série de photographies où elle porte ses robes. Sur l’image ci-dessus, elle porte La Robe aux grains de beauté dans le
salon turc. A côté de la stèle d’Aziyadé, elle porte La Robe téton. Ainsi, la singularité de chaque robe entre en résonnance avec le génie des lieux. Pour l’exposition de Poitiers, Marie-Ange Guilleminot rapproche chaque image des motifs de «tissus simultanés» créés par Sonia Delaunay à partir des années 1920. Des textes de Pierre Loti référents au vêtement, qui ont été sélectionnés par Alain Quella-Villéger et assemblés comme une nouvelle par Pierre Giquel, accompagnent les photographies publiées dans un livre qui, naturellement, a pour titre : Il n’y a d’urgent que le décor.
Jean-Luc Terradillos
Exposition à la galerie Louise-michel, 24 rue Edith-Piaf, Poitiers, du 24 janvier au 22 février 2009.
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